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Le Cnisag a soufflé ses 30 bougies da­ns l’Himalaya !

Auteur : Angélina Gagneraud - publié le
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Une partie de l’équipe du Cnisag face au Jaonli Peak. « Les récits d’autres expéditions nous ouvrent les yeux sur les difficultés de l’Himalaya mais les vivre, c’est différent et unique », confie Frédéric.
© CNISAG

Avoir 30 ans, ça se fête ! Et quoi de mieux qu’une expédition en Inde pour marquer ce bel âge ? Du 16 septembre au 17 octobre, six instructeurs et anciens instructeurs du Centre national d’instruction de ski et d’alpinisme (Cnisag) ont donc tenté l’aventure himalayenne. De retour de la région de Gangotri, en Inde, quatre d’entre eux reviennent sur cette expérience hors du commun.

Ils sont six, Vincent, Vérane, Amyot, Renaud, Frédéric, du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix, et Luc, du PGHM du Versoud, à avoir échangé, un mois durant, le Mont-Blanc pour l’Himalaya. Rien que ça ! Ces six montagnards chevronnés, accompagnés de deux formateurs indiens, ont en effet récemment tenté l’ascension du Jaonli Peak, qui culmine à 6 632 mètres, bravant le froid extrême, la neige abondante et les plats épicés locaux !

Collaboration en altitude

Cette aventure montagnarde et humaine est le fruit d’une collaboration qui dure depuis 2013 avec le Nehru Institute of Mountainering (Nim), un centre de formation basé à Uttarkashi avec lequel le Cnisag effectue des missions de coopération. Les instructeurs français se sont en effet rendus à quatre reprises en Inde pour y réaliser des actions de formation. Dans le même temps, des formateurs indiens sont également venus à Chamonix se sensibiliser aux techniques de ski et de secours mises en œuvre par le Cnisag.

« À la suite de notre déplacement en 2015, une idée d'expédition commune, sur proposition du Nim, a germé, sans pour autant pouvoir se réaliser, explique le chef d’escadron Raymond Salomon, commandant l’unité. Afin de marquer les 30 ans du Centre, en mai 2018, le projet s’est concrétisé grâce à l’impulsion de mon prédécesseur, le colonel Nicolas Bonneville. Une nouvelle mission réalisée en Inde en 2017 a eu entre autres objectifs de préparer l’expédition de 2018. Au cours de ce déplacement, les instructeurs se sont rendus au camp de base à 3 800 mètres et ont fait l'ascension d'un sommet à 5 700 mètres pour se rendre compte des contraintes d'un tel projet. »

Du toit de l’Europe à la plus haute chaîne de montagnes du monde

C’est avec des bagages remplis de 300 kg de matériels de pointe que nos six alpinistes, tous guides de haute montagne, prennent l’avion le 16 septembre dernier en direction Delhi.

Les premiers jours sont été dédiés aux rencontres officielles : « Nous avons été reçus à l’ambassade de France et par l’attaché de sécurité intérieure adjoint, le lieutenant-colonel Michel Allex, qui nous a largement facilité la tâche et même suivi une partie du voyage. C’est la DCI (Direction de la coopération internationale) qui nous a aidés à monter ce projet. Elle s’est occupée de toute la logistique. Pour le reste, une fois sur place, c’est le Nim qui a tout pris en main : transport, camp de base, porteurs, nourriture, téléphone satellite, médecins…, énumère l’adjudant Vincent Caty, chef d’expédition. Grâce à eux, nous sommes restés concentrés sur l’aspect technique. »

Puis l’appel de la montagne se fait entendre. Nos aventuriers quittent le dernier village en fond de vallée et partent pour trois jours de marche dite d’approche. Ils ne verront plus un seul vrai bâtiment pendant près de vingt jours.

« Nous avons mis une journée de plus à cause de la météo, mais heureusement nous étions tous équipés… de parapluies ! », se souvient l’adjudant Renaud Chatain. À notre arrivée au camp de base le 4e jour, nous avons découvert l’ampleur de l’enneigement ».

Une météo qui va rythmer leur expédition et initier de nombreuses réflexions et conversations entre eux. « Au début du projet, nous avions l’ambition d’ouvrir une nouvelle voie. Face à l’enneigement particulier cette année, nous avons dû décaler notre assaut et attendre le bon moment », confirme le gradé.

Camps successifs : acclimatation(s) nécessaire(s)

« Deux cents personnes étaient réunies au camp de base : stagiaires et formateurs du Nim, porteurs, cuisiniers. L’occasion d’échanger avec eux sur la montagne, nos pratiques, leur vie quotidienne, se rappelle Renaud. Ils nous ont posé beaucoup de questions sur notre matériel et les nouveautés. » L’adjudant Amyot Tripard reprend : « En tant qu’instructeur, c’était très intéressant de voir comment le Nim gère son stage. La logistique mise en œuvre n’a rien à voir avec la nôtre. Dans cette vallée il n’y a aucune infrastructure, tout doit être monté de toutes pièces, avec le soutien de porteurs et de cuisiniers. »

Et côté nourriture, nos six aventuriers vivent les repas à la locale : « En 20 jours, 60 repas identiques, calcule le major Frédéric Amardeil. C’est cette répétition qui a été le plus difficile à vivre : riz, lentilles épicées, légumes et des chapatis (sorte de galette) matin, midi et soir ! »

Au camp 1, repas pris en commun avec les instructeurs du Nim. Une petite idée de l’ambiance à l’indienne.

© CNISAG

Mais les gendarmes français savent quand même obtenir quelques suppléments, indispensables pour mettre un peu de baume au cœur : « Ils nous ont apporté de la confiture, des chapatis sucrés et de l’eau chaude pour nos cafés. Avec les tablettes de chocolat emportées dans nos bagages, cela nous a vraiment fait plaisir. »

L’acclimatation à la nourriture est une chose, mais celle à l’altitude en est une autre. « On s’est laissés guider par les Indiens, car c’est leur domaine, souligne Frédéric. Le rythme était tout de même assez frustrant : à part une marche le matin et une petite en fin d’après-midi, nous avons passé beaucoup de temps à nous reposer et à boire du thé. Mais, c’était nécessaire, car aller trop vite aurait été une véritable erreur. »

Pour s’acclimater à cette haute altitude, quatre camps sont réalisés, avec des allers/retours entre chaque.

Une ascension finement étudiée

Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent du pied du Jaonli, les discussions entre les membres de l’équipe s’accentuent. Écarts de température (de -10 à 30 °C) déstabilisants, enneigement important, départs d’avalanches spontanés…

« Il y a eu de nombreux débats entre nous, mais jamais aucune tension. On s’est toujours tout dit avec respect et sans jugement, affirme Vincent. Nous sommes six guides de haute montagne, avec chacun notre caractère et nos expériences, mais avec une expertise commune. À la différence du travail avec nos stagiaires au Centre, là, les décisions prises devaient être collégiales. »

L’équipe en direction du camp 2, lors de la première tentative d’assaut du Jaonli.

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Une première tentative, par un itinéraire prévu sur quatre jours, ne peut aboutir en raison des conditions nivo-météorologiques. En effet, arrivés à 5 600 mètres, la partie supérieure s’avère trop chargée de neige.

« On pourrait croire que nous avons joué de malchance, confie Amyot, mais au final, c’était une bonne façon de s’acclimater, de reconnaître la voie de descente et de repérer les passages dans les glaciers plutôt tourmentés. Et c’était notre première aventure à huit ! À mon sens, nous avons traversé des difficultés et des incertitudes qui nous ont soudés. »

« Sans cesse s’adapter pour rester en sécurité »

Après une journée de repos, le groupe se rend au pied du pilier pour faire un repérage. La voie fait 1 200 mètres depuis le dernier camp.

« On a tracé l’itinéraire d’accès à travers le glacier, franchi la rimaye (jonction entre glacier et pente de neige) et repéré les 300 premiers mètres du couloir qui allait nous permettre d’accéder au pilier. Les conditions étaient alors idéales. On y a posé du matériel. Nous sommes redescendus et, l’après-midi même… il a de nouveau neigé ! Il a donc fallu se réorganiser », développe Frédéric. Et Renaud de reprendre : « C’est aussi ça la montagne, avoir un plan A et un plan B. Il faut sans cesse s’adapter pour rester en sécurité. »

Finalement, le groupe se scinde en deux : une première équipe, formée par Vérane, Renaud, Luc et les deux instructeurs du Nim, part faire l’ascension d’un autre sommet, le Draupadi Ka Danda (5 700 mètres), tandis qu’une seconde, composée d’Amyot, de Vincent et de Frédéric, part récupérer les affaires et voir s’il est possible de poursuivre.

Camp 2, surnommé « le balcon » par Amyot.

© CNISAG

« Et c’était possible ! L’objectif était de quitter le couloir avant que le soleil ne puisse l’atteindre pour éviter les avalanches. Lors de notre ascension, il a encore neigé en début d’après-midi. Les dernières longueurs se sont terminées sous la neige et nous avons installé le camp à la sortie du pilier (6 000 m). Mais il a neigé toute l’après-midi et toute la nuit », raconte Frédéric.

Les trois montagnards doivent alors bivouaquer par -25 °C. Des conditions extrêmes, dans des tentes mono-paroi qui favorisent la condensation et donc le givre…

« Avec Vincent, nous n’avons pratiquement pas dormi à cause de l’altitude. À 6 000, on subit différemment le froid car on est plus faible. Au petit matin, on s’est rendu compte que nous avions ramassé un mètre de neige fraîche sur la dernière pente. Impossible de la faire, c’était trop risqué. Nous avons atteint le sommet du pilier, qui se situe à 600 mètres du sommet du Jaonli, puis nous sommes redescendus par l’itinéraire repéré quelques jours avant. Nous avons alors pu retrouver nos traces datant de la première tentative vers 5 500 mètres. Là, nous nous sommes réchauffés et réhydratés. Nous étions épuisés… »

Le chemin du retour se déroule sans encombre pour Amyot, Vincent et Frédéric, qui rejoignent la première équipe avec laquelle ils sont toujours restés en liaison radio.

Première tentative en direction du camp 3.

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Une expédition unique

Quand on leur pose la question, nos aventuriers comparent leur expédition avec ce qu’ils ont l’habitude de faire dans le massif du Mont-Blanc.

Par exemple, en comparaison à l’urbanisation de la vallée de Chamonix, l’Himalaya a impressionné Renaud : « En France, à 4 800, on est au sommet du Mont-Blanc et on regarde vers le bas, la vallée urbanisée. Là-bas, c’est l’inverse : à 4 800, on est en fond de vallée, et on regarde vers le haut les sommets. Et il n’y a pas une seule habitation aux alentours. »

Les six instructeurs évoquent également la gestion du sommet et l’isolement.

Pour Amyot, qui n’en était pas à sa première expédition en dehors des Alpes, « Le plus excitant a été de constater qu’il reste beaucoup à découvrir : les montagnes (sommets, arêtes, faces…) n’ont pas toutes été parcourues. Dès qu’on voulait se déplacer, on ne pouvait pas suivre un topo ou un chemin tracé. Tout reste à faire. C’était donc très stimulant. »

En effet, face à l’absence de renseignements et à l’immensité du massif, il leur a fallu étudier le terrain avec des jumelles et des applications de visualisation satellite, observer, se questionner, tracer de nouveaux itinéraires.

Frédéric, récemment affecté au sein d’une unité de secours en haute montagne, souligne quant à lui l’isolement : « Là où nous nous trouvions, il n’y avait personne pour nous aider, personne à appeler. Cela a généré des discussions fortes et des prises de décisions importantes. Dans les Alpes, un sac trop lourd ou un mal de tête, on ne le dit pas. Dans l’Himalaya, on le partage avec les autres et tout est écouté, sans jugement. Cet isolement est finalement devenu une donnée productive pour le groupe. »

Enfin, Vincent revient sur ce qui fait, selon lui, toute la différence : « La technicité de la voie réalisée au pilier du Jaonli est comparable à ce que nous avons l’habitude de faire dans le massif du Mont-Blanc. La vraie différence, c’est l’altitude et la rusticité. Lors d’une expédition, on ne rentre pas le soir chez soi au chaud, prendre une bonne douche et dormir dans un bon lit douillet. On porte du matériel, on reste dehors et on lutte contre le froid, et ce pendant trois semaines ! Cet engagement, à subir les affres de la montagne en toute solidarité entre les membres du groupe, est unique à vivre. »

Une belle expérience pour les 30 ans de l’unité, que les six gendarmes partageront avec leurs camarades et les futurs stagiaires. Et vous !