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Saint-Martin-Vésubie : la brigade hors les murs n’a pas flanché

Auteur : Antoine Faure - publié le
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Survol en hélicoptère de la brigade détruite de Saint-Martin-Vésubie, mercredi 7 octobre.Survol en hélicoptère de la brigade détruite de Saint-Martin-Vésubie, mercredi 7 octobre.
Survol en hélicoptère de la brigade détruite de Saint-Martin-Vésubie, mercredi 7 octobre.
© GND F.GARCIA

Malgré la destruction de leurs locaux de service et d’une partie des logements, les gendarmes de Saint-Martin-Vésubie ont serré les rangs et mis en sécurité 140 victimes de la tempête Alex.

C’est l’une des images marquantes de la catastrophe naturelle qui a frappé plusieurs communes des Alpes-Maritimes, le 2 octobre dernier : la brigade de Saint-Martin-Vésubie, emportée, comme un fétu de paille, par le torrent de boue furieux qu’était devenue la rivière. Mais inutile d’y voir le symbole d’une gendarmerie impuissante face aux événements. Tout au contraire, les hommes et les femmes qui composent cette brigade ont fait preuve, dans la tempête, d’une faculté d’adaptation remarquable.

« Nous n’avons fait que notre travail », insiste le maréchal des logis-chef (MDC) Jean-Charles. Affecté depuis un mois à Saint-Martin-Vésubie, il n’avait pas encore connu l’une de ces crues, fréquentes dans la région, dont on n’avait pas manqué de lui parler. Il était en repos en famille, lorsque le vent s’est levé en milieu d’après-midi. « Quand j’ai vu les premiers arbres partir, j’ai mis ma tenue pour demander aux gens de déplacer leurs véhicules loin de la rivière. Puis, j’ai rejoint la brigade. On voyait déjà des pans entiers de terre se dérober. On sentait bien que ça allait être très difficile. »

Jean-Charles part en reconnaissance avec l’adjudant Frédéric, laissant Laura, gendarme adjoint volontaire (GAV), à l’accueil téléphonique. Ils retrouvent leur commandant d’unité, l’adjudant-chef Olivier Morales, accompagné de la GAV Margaux.

« L’îlot nord »

Alors que leur chef se rend en mairie, les gendarmes apprennent que le pont qui relie le nord du village à son centre vient de tomber… « On a croisé les pompiers du Gard, qui nous ont dit que la situation allait rapidement devenir critique, et qu’ils avaient besoin de nous pour faire du porte-à-porte, ce que nous avons fait, poursuit le MDC. Puis, nous avons décidé d’installer un Poste de commandement (P.C.) sécurité au sein de la brigade, en réunissant tout ce qu’on pouvait : lampes, cartes, moyens radio… »

Comme redouté, la situation se dégrade très rapidement. La GAV Margaux parvient à établir un contact radio de mauvaise qualité, au cours duquel les gendarmes comprennent que l’adjudant-chef Morales se trouvé isolé à la suite de l’effondrement d’une voie. Il est 17 h 30. Les murs de la brigade de Saint-Martin-Vésubie sont encore debout, mais l’unité n’a plus de commandant. « La route située 200 mètres au-dessus du bâtiment a alors disparu, puis celle située 200 mètres en dessous, décrit Jean-Charles. Nous n’étions plus accrochés qu’à la montagne. »

« L’îlot nord », c’est ainsi que la brigade est rebaptisée par les militaires. Plus de téléphone, plus de radio… Les gendarmes mettent en place une bulle tactique dans l’un des véhicules, pour rester en contact avec le CORG (Centre d'Opérations et de Renseignement de la Gendarmerie). « On était un peu dubitatifs, mais ça a super bien fonctionné. » Les pompiers du Gard encore présents sur place leur conseillent d’évacuer les lieux. « Nous étions alors cinq dans la brigade : les deux GAV, Laura et Margaux, le gendarme Hugo, l’adjudant Frédéric, et moi-même. Il ne restait plus qu’une dizaine de mètres de terre autour du bâtiment. Les vitres vibraient, le sol tremblait. C’était un séisme permanent, comme si nous étions dans une machine à laver en mode essorage. »

La nuit, menace supplémentaire

L’évacuation est effectivement inévitable. Les gendarmes, ainsi que la femme et le fils du MDC et la femme de l’adjudant-chef, qui étaient dans les logements de la caserne, regroupent des affaires pour trois jours, l’armement et tout le matériel de secours. Ils font sortir une quinzaine de civils, enfermés dans leurs véhicules, et franchissent avec eux la route qui les sépare des HLM situés un peu plus haut, pour y trouver refuge. La nuit se fraye un chemin entre les hallebardes et envahit la vallée, telle une menace supplémentaire. « Nous sommes alors une quarantaine de personnes, totalement isolées du reste du monde. Il y a de l’eau partout, des canalisations, des fils électriques. C’est indescriptible. »

La rivière gagne encore du terrain. Il faut monter plus haut, dans les montagnes. Tous se mettent en marche, en colonne, sur un chemin creusé par une tranchée, où dévale un torrent de boue charriant débris et câbles en tous genres. Il y a là des personnes âgées, des enfants, une femme enceinte qui accouchera le surlendemain… « Nous avions une bande de terre de 30 centimètres de large pour progresser, avec une seule lampe torche. » Les civils sont finalement mis en sécurité dans des maisons situées en hauteur de la rivière, tandis que les gendarmes repartent vers la brigade pour chercher éventuellement d’autres personnes, notamment l’adjudant-chef Morales, toujours porté disparu (il sera finalement retrouvé sain et sauf peu après, NDLR).

© GND F.GARCIA

Il est 22 h 30. La Vésubie n’est plus qu’une autoroute fluviale, où circulent à grande vitesse des voitures et des camping-cars, mais aussi des arbres, des maisons… Les gendarmes s’approchent de la brigade quand, soudain, tout le bâtiment part à son tour dans les eaux tumultueuses. « Il ne restait plus que le mât des couleurs… », se remémore Jean-Charles.

Les militaires décident de patrouiller entre le véhicule de la brigade, où l’adjudant Frédéric assure une veille radio, et le gîte d’Agnès, où ils ont été accueillis à bras ouverts, et où ils peuvent se sécher un instant près du feu de cheminée. « Une vraie maman, sourit Jean-Charles. Elle nous a servi du thé et des gâteaux, en précisant bien que tout était bio ! » Le CORG de Nice parvient à joindre les proches des cinq gendarmes pour les rassurer. Un soulagement pour tous.

On n’aurait pu rien faire l’un sans l’autre

Alors que la nuit touche à sa fin, les militaires décident qu’il est temps de réagir et non plus de subir ce déchaînement climatique. « Nous devions vite identifier une Drop zone (D.Z.) pour faire atterrir des hélicoptères, ce qui est particulièrement compliqué en montagne. » Un terrain propice est identifié, en contrebas d’un petit pavillon de chasse, où est installé un point de recueil des victimes. Les gendarmes s’équipent de chasubles orange et en accrochent une en drapeau pour indiquer le vent. L’adjudant prend le commandement de la D.Z., les GAV prennent place dans le véhicule et le gendarme Hugo assure la liaison. « Tous ont été exceptionnels, insiste le MDC Jean-Charles. Les jeunes n’ont jamais flanché, avec à peine un an d’expérience pour certains. On n’aurait pu rien faire l’un sans l’autre. Et j’ajoute ma femme dans le dispositif ! Elle a participé très activement aux évacuations, elle a joué le rôle d’auxiliaire médicale… »

La pluie cesse enfin. Le soleil déchire les nuages. « Un temps magnifique sur la montagne, mais quand on regarde vers le bas, c’est l’apocalypse. » Pendant que tout s’organise pour regrouper les victimes, le premier hélicoptère atterrit, avec un militaire du PGHM à son bord, qui valide la drop zone de fortune avant de repartir. Le colonel Henri-Louis Deiber, commandant en second du Groupement de gendarmerie départementale des Alpes-Maritimes, se pose peu après. « Il m’a dit plus tard que j’étais comme possédé, sourit Jean-Charles. Que je n’arrêtais pas de parler et que, tout colonel qu’il est, il n’arrivait pas à en placer une ! »

Le MDC repart dans la montagne à la recherche d’autres civils, avec Fred, pompier du Gard, « qui a été d’une aide fantastique ». Ils s’équipent de baudriers, cordes, trousses de secours… Au programme de la matinée : via ferrata, canyoning, accrobranche.

Une brigade provisoire dans la maison du parc du Mercantour

Les renforts arrivent en nombre sur la D.Z. Vers 14 heures, Jean-Charles fait un point complet de la situation au Premier ministre, Jean Castex, en présence du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et du préfet des Alpes-Maritimes, Bernard Gonzalez. Les civils sont évacués vers le centre du village. En tout, ce sont 140 personnes qui ont été mises en sécurité par les gendarmes au cours de cette terrible nuit. Jean-Charles et ses camarades quittent Saint-Martin-Vésubie pour Nice, où un hébergement d’urgence a été trouvé dans un hôtel.

La maison du parc du Mercantour, située dans le centre du village, abrite, depuis le 7 octobre, la brigade provisoire armée par des gendarmes départementaux, des gendarmes mobiles et des réservistes opérationnels de gendarmerie.

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Face à une telle adversité, il a fallu faire preuve d’agilité et de faculté d’adaptation. Quelques jours seulement après les crues, les gendarmes de Saint-Martin-Vésubie ont retrouvé des murs (et des tables et des chaises…). Grâce au partenariat de longue date entre la gendarmerie nationale et le parc naturel du Mercantour, la maison du parc située dans le centre du village abrite, depuis le 7 octobre, la brigade provisoire armée par des gendarmes départementaux, des gendarmes mobiles et des réservistes opérationnels de gendarmerie. Ils seront 50 en tout, et ils ne seront pas de trop au regard de l’ampleur de la catastrophe. Un P.C. tactique y a également été installé grâce à la projection du CPGC (Centre de Planification et de Gestion de Crise) sur zone.