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Comment les gendarmes sont-ils formés pour lutter contre les violences conjugales ?

Auteur : Pablo Agnan - publié le
Temps de lecture: ≃5 min.
© SIRPA - GND. T. CHÂTAIN

Pour lutter contre les Violences intra-familiales (VIF), et en particulier conjugales, les gendarmes de terrain suivent une formation d’une journée, afin de mieux appréhender cette thématique ô combien singulière. Dispensée par le ou la référent(e) VIF des groupements, elle a pour objectif de donner des outils aux enquêteurs et d’améliorer l’accueil des victimes dans les brigades.

Un peu plus de deux ans après le Grenelle contre les violences conjugales, de nombreuses réformes ont été mises en œuvre par la gendarmerie pour que ses personnels puissent lutter plus efficacement contre les Violences intra-familiales (VIF), et en particulier conjugales. Ainsi, on peut notamment citer la création, au niveau local, de nombreuses unités ad hoc, comme les Maisons de protection des familles (MPF) ou les cellules spécialisées, toutes deux composées d’enquêteurs ne traitant que ce type de procédures.

Mais avec 125 décès liés aux violences conjugales recensés l'année passée, il fallait faire plus, notamment au niveau de l’accueil dans les brigades et les commissariats. C'était d'ailleurs l'un des constats du Grenelle, comme le rappelle l’adjudant-chef Geoffrey, référent violences intra-familiales dans l'Essonne et commandant la Maison de prévention et de protection des familles (MPPF) du département : « Beaucoup d'associations estimaient, à l'époque, que les victimes étaient mal prises en charge par les services de l'état. »

« Par contre, là où vous êtes en difficulté, c'est lorsqu'il n'y a pas de stigmates visibles, que la violence n'est pas physique mais verbale et psychologique. »

D’où la nécessité de mieux sensibiliser l’ensemble des forces de l’ordre aux VIF. Ainsi, depuis l'automne 2019, 90 000 gendarmes et policiers ont reçu une formation pour une meilleure prise en charge des victimes. Les militaires, en particulier, ont bénéficié d'une formation d'expertise aux mécanismes de VIF, dispensée par le Centre national de formation à la police judiciaire (CNFPJ), tandis qu’un module d’enseignement spécifique a été ajouté dans les écoles de gendarmerie.

Voilà pour le volet initial. Du côté de la formation continue, chaque Groupement de gendarmerie départementale (GGD) organise désormais une journée de formation dédiée à la thématique des VIF à destination des gendarmes amenés à occuper la fonction de chargé d’accueil et à réceptionner les appels au 17, ainsi que les enquêteurs. L'enseignement, dispensé par les référents VIF des GGD, a pour objectif de donner des outils aux militaires pour qu'ils puissent traiter correctement cette thématique ô combien particulière.

Car contrairement à des investigations dites « classiques », comme celles traitant des atteintes aux biens, les enquêtes estampillées VIF ne disposent pas d'indices visibles, ou tout du moins constatables ; sauf celles où les coups pleuvent, évidemment. « Ces dernières sont donc relativement simples à traiter », lâche, devant un parterre composé d'une trentaine de gendarmes, l’adjudant-chef Geoffrey, avant d'ajouter : « Par contre, là où vous êtes en difficulté, c'est lorsqu'il n'y a pas de stigmates visibles, que la violence n'est pas physique mais verbale et psychologique. »

Déceler l’invisible

La cause, selon le sous-officier ? Les nombreuses campagnes de communication de la dernière décennie, où l’on apercevait systématiquement une femme battue. « On a tous intégré que les violences conjugales sont synonymes de violences physiques. » Mais avant d’en arriver à ces extrêmes, se met en place un schéma pernicieux, où il est question de domination, de manipulation, d’injures et, enfin, de violences physiques. « C’est ce que j’appelle le cycle de violence », spécifie le militaire. Un phénomène aussi connu sous le nom d’emprise.

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Pour expliciter son concept, le gendarme a recours à une analogie politique : la différence entre un régime démocratique et totalitaire. Si, dans une république comme dans un couple, le conflit existe, il est cependant réglé par le compromis, le langage et l’équité. À l’inverse, un état totalitariste exerce, à un degré extrêmement élevé, un contrôle sur la vie publique et privée. Pour le militaire, il en est de même dans un couple despotique, où l’un des individus « va vouloir imposer son diktat aux autres, en mettant en place un processus évolutif de domination, qui s'exprime par un comportement agressif, violent et destructeur. »          

Ce processus évolutif de domination, intellectuelle et/ou morale, peut prendre plusieurs formes, allant des violences verbales aux violences sexuelles et physiques, en passant par des violences psychologiques, financières, administratives et religieuses. « Ce sont ces violences qui vous permettent de caractériser l’emprise », explique l’adjudant-chef à son auditoire. Elles peuvent aussi être de l’ordre numérique, quand un individu utilise des outils « cyber » pour violenter sa victime. Dans cette liste non-exhaustive, on trouve le cybercontrôle, le cyberharcèlement, la cybersurveillance et bien d’autres.  

Former tous les gendarmes de terrain d’ici la fin de l’année

Une fois l’invisible décelé, place à la pratique. « Le but de cette formation est d’apporter des outils aux enquêteurs lors de leurs investigations sur des affaires estampillées VIF. » Dans cette optique, le sous-officier a élaboré un vade-mecum, en collaboration avec le parquet de l’Essonne, permettant de  « recueillir la parole d’une victime de violences au sein du couple de façon méthodique, afin de qualifier au mieux les faits et de délivrer un panorama complet de la situation vécue. »   

Ce document résume peu ou prou les conseils fournis par l’adjudant-chef Geoffrey pendant la formation. Il insiste notamment sur l’état psychologique de la victime avant son audition, qu’il faut bien évidemment prendre en compte. Il rappelle également les attitudes à adopter de la part de l’enquêteur lors du recueil de la plainte, comme « la croire », tout particulièrement. « Il n’y a que de cette manière que vous créerez un climat de confiance », précise le militaire.    

Plus qu’une formation, cette session constitue une véritable sensibilisation au concept de l’emprise, face immergée de l’iceberg que constituent les violences conjugales. Elle permet notamment aux enquêteurs de se mettre à la place de la victime et leur offre des clés pour faire face à cette problématique singulière. Tous les militaires de terrain sur le territoire vont ainsi suivre cette formation. Dans l’Essonne, l’objectif est de former les 600 gendarmes de terrain avant la fin de l’année.

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