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Les élus du Calvados se forment pour désamorcer les conflits

Auteur : Antoine Faure - publié le
Temps de lecture: ≃7 min.
© GEND/SIRPA/MARIE-AMELIE SAILLET

Initiées par la gendarmerie nationale, et conçues par le GIGN, de nombreuses formations à la gestion des incivilités, au profit des élus, se déroulent actuellement sur tout le territoire. Nous avons suivi une de ces sessions à Caen, dans le Calvados.

Le flacon de gel hydroalcoolique valse au travers de la pièce, projeté par un homme en furie. Il hurle : « C’est le cinquième ! », avant de jeter violemment le sac de courses qu’il avait en main sur le bureau du maire, interloqué : « C’est le cinquième chat écrasé, vocifère-t-il en pointant l’objet du doigt. Je vous l’ai dit, ça roule trop vite ! Vous allez faire quoi ? Rien comme d’habitude… Je vais péter un câble ! » L’élu peine à trouver les mots pour calmer la colère de l’administré, et finit par promettre l’installation de ralentisseurs à très court terme…

« Je vous ai poussé à prendre des engagements que vous n’êtes pas certain de pouvoir tenir. Cela peut générer des problèmes encore plus graves par la suite », débriefe au bout de quelques minutes le maréchal-des-logis chef (MDC) Pierre, le négociateur régional de la gendarmerie, qui jouait l’agresseur avec un réalisme saisissant.

Mises en situation à partir de faits réels

Dehors, le printemps vient à peine de prendre son tour que, déjà, l’été frappe à la porte. Le soleil éclate dans le ciel normand et le mercure grimpe. Pas vraiment un temps à s’enfermer pendant quatre heures dans une salle de réunion. Mais aucun des 23 élus du Calvados présents ce matin à Caen, au Groupement de gendarmerie départementale (GGD), n’aurait souhaité laisser sa place.

Tous sont réunis pour une session de formation à la gestion des incivilités, d’une demi-journée, proposée par la cellule négociation du GIGN, en lien avec l'association des maires de France (AMF), et animée par trois négociateurs régionaux. « La cellule négociation a été missionnée par la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) pour préparer un support pédagogique, qui a été diffusé à tous les référents en région, explique l’adjudant-chef Jérôme, référent pour la Normandie. Nous avons ensuite passé deux jours pour mettre au point la formation, qui comprend une partie théorique, suivie de mises en situation au travers de cas concrets que nous avons imaginés à partir de faits réels. »

Des situations apparemment anodines : un homme qui a perdu sa carte d’identité doit partir aux Seychelles dans deux jours, et veut une solution rapide ; un conflit de voisinage portant sur l’heure du jardinage, impliquant le cousin du maire, suspecté de copinage ; un père en colère, après que l’élu a fortement grondé son fils. Des cas a priori sans grande gravité, mais susceptibles de tourner au vinaigre si le représentant de l'État ne parvient pas à faire redescendre le stress ou l’agressivité de son interlocuteur.

Les MDC Pierre et Jérôme et la gendarme Anne expliquent en détails les techniques d'écoute active, de synchronisation, de gestion du stress, qui peuvent permettre de désamorcer un tel conflit. Trouver la bonne distance, prendre en considération, faire preuve d’empathie, comprendre la colère de l’autre sans la cautionner… Les trois négociateurs partagent également leurs propres expériences de négociation, et les élus racontent à leur tour les difficultés qu’ils ont parfois pu rencontrer. « Cela les rassure aussi de voir que ça arrive à tous les élus, qu’ils ne sont pas les seuls », souligne Jérôme.

 

Leur donner quelques clés

Jérôme Lebouteiller, maire de Gavrus, bourgade de 560 habitants, a connu une de ces situations extrêmement tendues. « C’était en juin dernier, j’étais élu depuis une semaine. Sur une zone de chantier, j’ai fait signe à un automobiliste qui arrivait trop rapidement de ralentir. Le conducteur est sorti de son véhicule et s’est montré très agressif d’emblée. Il a menacé de me frapper avant de détruire violemment la signalisation des travaux. Cette formation pourra m’aider, à l’avenir, à gérer ce genre de cas sans mettre ma vie en péril. »

En 2020, selon les chiffres de l'AMF, les élus ont été visés par des agressions physiques, des menaces ou des insultes à 1276 reprises. Une hausse de 200 % par rapport à l’année précédente… Le 29 mars 2021, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et le président de l’AMF, François Baroin, ont écrit à tous les maires de France pour les sensibiliser à ces formations à la gestion des incivilités proposées par la gendarmerie nationale.

« À la fin du mois de mai, nous aurons formé 350 élus du département, note le colonel Christophe Junqua, commandant le GGD du Calvados. Ce sujet est central. Les élus sont en première ligne, ils représentent l’autorité de l'État au contact direct de la population. Ce sont eux qui dénouent les problèmes du quotidien, et ils sont amenés à pénétrer dans l’intimité des gens, surtout dans les petites communes. C’est un positionnement qui peut se révéler compliqué, et la gendarmerie est là pour les aider. Nous mettons à leur disposition nos ressources, pour les accompagner à partir de notre savoir-faire. Le but n’est pas d’en faire eux-mêmes des experts, mais bien de leur donner quelques clés. »

Des élus en première ligne

La formation touche à sa fin. Les participants sortent de la salle, visiblement satisfaits de leur matinée. Pour Myriam Letellier, maire déléguée de Cheux, « les élus sont de plus en plus souvent amenés à gérer des situations dans lesquelles l’agressivité est très présente, comme un nouveau mode de communication. Un simple oubli dans le ramassage des ordures ménagères peut engendrer une réaction disproportionnée. Pouvoir se remémorer, tous ensemble, au cours de moments dédiés, des points essentiels qu’on a parfois tendance à oublier, c’est vraiment très intéressant. »

« Depuis un an, nous constatons que les gens montent dans les tours très rapidement, regrette Yves Moreau, maire adjoint de Merville-Franceville-Plage, commune balnéaire qui passe de 2200 habitants hors saison à près de 20 000 l’été. Il y a une lassitude liée au contexte sanitaire qui joue indiscutablement sur les comportements. En tant que représentant de l'État, le maire est en première ligne, tenu pour responsable de n’importe quel problème, même si ce n’est pas de son ressort. Il est le réceptacle de toutes les colères, toutes les frustrations. » Conseiller municipal délégué à la sécurité de la même ville, Yves Savey considère que « les gens ont tendance à tout contester, de manière systématique. Cette formation permet d’avoir des recettes pour désamorcer les conflits, car faire preuve d’empathie n’est pas forcément naturel. »

Le colonel Junqua précise : « Ces formations ne sont qu’un élément parmi d’autres destinés à protéger les élus, dans la continuité de ce qui a déjà été initié avec un référent pour chaque élu dans chaque brigade, et l'inscription de tous ceux qui le souhaitent dans les bases de données du Centre d’opérations et de renseignements (CORG). Cela permet à l’opérateur d’être particulièrement attentif, et éventuellement de prioriser l’intervention, même si l’élu ne précise pas sa qualité. C’est aussi une manifestation concrète de ce que le préfet du Calvados leur a écrit en septembre dernier, pour les assurer du soutien et de la protection de l’État. Les élus voient ainsi que nous sommes vraiment à leurs côtés. »

Pour la gendarmerie, il est également intéressant de permettre aux élus de faire baisser la tension, soit pour régler le conflit à leur niveau, soit pour temporiser en attendant l’intervention. « Mais, et c’est l’un des messages fondamentaux de ces formations, l’élu ne doit jamais se mettre en danger, rappelle le commandant du GGD. Il doit être en mesure d’analyser la situation, afin de savoir dans quels cas il peut négocier, et quand il n’est même pas utile d’entamer une négociation, quand il n’a aucune prise et qu’il doit donc immédiatement nous alerter. »