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Mayotte : la lutte contre l'immigration irrégulière toujours en toile de fond

Auteur : le commandant Céline Morin - publié le
Temps de lecture: ≃8 min.
© Gendarmerie nationale

Pilier majeur de la politique de sécurité et de lutte contre la délinquance à Mayotte, la mission de Lutte contre l'immigration clandestine (LIC) est assurée, de manière coordonnée et conjointe, sous l’autorité du préfet, par l'ensemble des Forces de sécurité intérieure (FSI), avec l'appui des forces armées. Depuis cinq ans, 25 000 à 29 000 personnes font ainsi chaque année l'objet d'une reconduite à la frontière, soit la moitié des reconduites effectuées par la France. Pour remplir efficacement l'ensemble de ses missions, le commandement de la gendarmerie de Mayotte, fort de 295 gendarmes départementaux, peut s'appuyer sur le renfort à demeure de près de trois escadrons de gendarmerie mobile, dont un détachement blindé, soit 209 militaires. En plus du maintien de l'ordre et de la prévention de proximité, ils sont quotidiennement engagés dans cette mission de LIC, tant sur terre que sur mer.

Devenu le 101e département français en 2011, cet archipel de l'océan indien, également connu sous le doux nom d’île au lagon ou d'île aux parfums, aurait presque tout pour être une destination de carte postale. Mais l'envers du décor n'est pas si idyllique. Mayotte est en effet le département le plus pauvre de France. Selon les chiffres de l'Insee, en 2018, le niveau de vie moyen, en baisse par rapport à 2011, était six fois plus faible qu’en métropole. L’institut met en exergue d'importants écarts entre les plus aisés et les plus pauvres, avec 77 % des habitants vivant sous le seuil de pauvreté national, soit cinq fois plus qu’en métropole. Près de la moitié d'entre eux disposent de moins de 160 euros par mois. Les plus démunis sont en majorité des natifs de l’étranger, plus souvent sans emploi et non éligibles aux prestations sociales.

Cette situation est aggravée par une forte pression démographique, générée à la fois par un taux de natalité de 3,8 % (quand la moyenne des départements français s’établit à 0,5 %) et d'importants flux migratoires, principalement en provenance de l'archipel voisin des Comores, dont les habitants les plus démunis voient toujours Mayotte comme un El Dorado. Ainsi, selon l'Insee, en 2017, près de la moitié des habitants de Mayotte (48 %) étaient d’origine étrangère.

« Le recensement de l’INSEE établissait que Mayotte comptait, en 2017, 256 500 habitants. Ces chiffres sont aujourd’hui largement dépassés, avec une population estimée à au moins 400 000 habitants, dont la moitié sont originaires d'Anjouan, l'île la plus pauvre des Comores. Car un Comorien va gagner 5 à 7 fois plus à Mayotte, où le PIB est 10 fois supérieur à celui d'Anjouan. On estime que 70 à 75 % de ces ressortissants comoriens sont des Étrangers en situation irrégulière (ESI). Cela commence à créer un déséquilibre avec la population mahoraise, même si ces rapports ne sont pas aussi tranchés, tempère le colonel Olivier Capelle, Commandant la gendarmerie (COMGEND) de Mayotte. Beaucoup de Mahorais ont des intérêts moraux et financiers aux Comores et inversement, quelques Comoriens sont bien implantés sur le territoire et y résident en toute régularité. »

Entre 25 000 et 29 000 reconduites à la frontière chaque année

Il n'en reste pas moins que ce déséquilibre est à l'origine de nombreuses tensions, nourries par un fort sentiment d'insécurité. Pourtant, depuis plusieurs années, le nombre de crimes et délits enregistrés constatés en Zone gendarmerie nationale (ZGN) a fortement baissé par rapport aux années 2011-2012, s'établissant autour de 6 000 faits à l'année.

Si ce volume reste dans la norme à l'échelle d'un département, il s’avère important de souligner que la majorité des faits de délinquance relève de faits criminels. Ainsi, la part d'atteintes volontaires à l'intégrité physique des personnes, aujourd'hui de l'ordre de 50 %, et les violences quotidiennes, notamment à l'encontre des forces de l'ordre, entretiennent ce sentiment d'insécurité.

Si près de 30 % de la délinquance en ZGN est le fait de ressortissants comoriens, le plus souvent en situation irrégulière, la situation est plus complexe. En effet, 50 à 60 % des habitants de l'île ont moins de 25 ans. Une jeunesse à laquelle s'offrent peu de débouchés sur l’île, où les formations et les offres d'emploi sont limitées. « Désœuvrée et livrée à elle-même », elle occupe régulièrement son temps à caillasser toute représentation de l'autorité, pour se divertir ou créer une diversion. Pour autant, « pour la population locale, la délinquance reste liée aux flux migratoires et la Lutte contre l'immigration clandestine (LIC) est un pilier majeur de la politique de sécurité et de lutte contre la délinquance, dans lequel la gendarmerie s'inscrit pleinement », explique le colonel Capelle.

Cette mission est ainsi assurée, de manière coordonnée et conjointe, sous l’autorité du préfet, par l'ensemble des Forces de sécurité intérieure (FSI), avec l'appui des forces armées. Résultat : « Depuis cinq ans, 25 000 à 29 000 personnes font chaque année l'objet d'une reconduite à la frontière, soit la moitié des reconduites effectuées par la France. »

Le colonel Éric Panloup, attaché de sécurité intérieure aux Comores depuis septembre 2020.

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Plus de 200 G.M. en renfort

Pour remplir efficacement l'ensemble de ses missions, le COMGEND de Mayotte, fort de 295 gendarmes départementaux, affectés au sein d'un panel complet et complémentaire d'unités, peut s'appuyer sur le renfort de 209 Gendarmes mobiles (G.M.), soit deux escadrons et demi et un détachement VBRG (Véhicules Blindés à Roues de la Gendarmerie), placés sous le commandement d'un Groupe tactique de gendarmerie (GTG), confié à un Groupement de gendarmerie mobile (GGM) déplacé. Des Officiers de police judiciaire (OPJ) en mission courte durée viennent également former un groupe d'appui judiciaire.

La G.M. apporte l'unique capacité en Maintien et Rétablissement de l’ordre (M.O. et R.O.) de l’île. Une mission qui n'est certes pas quotidienne, mais très régulière. En dehors des manifestations planifiées, les militaires basculent rapidement de leur mission d'appui à la G.D. à la gestion des troubles à l'ordre public. Au quotidien, ils contribuent pleinement à l’occupation de la voie publique, concourant notamment à la sécurisation des transports et des établissements scolaires. « En matière opérationnelle, les G.M. sont pour moi incontournables et essentiels. Sans eux, je ne pourrais pas être au rendez-vous de nos objectifs, ni être en mesure de rendre un service public de qualité », insiste le COMGEND.

La LIC en toile de fond

Tout comme les G.D, les mobiles sont partie prenante dans la LIC, dans le cadre du plan Shikandra. « C'est une mission en bruit de fond et quasi quotidienne, nécessaire en termes d'ordre public. Elle contribue à montrer l’action de l’État et à apaiser les tensions, notamment au sud de Mayotte », confie le colonel Maxime Beaumont, commandant le GGM II/5 de Chambéry et le GTG de Mayotte pendant trois mois au printemps 2021.

Selon les directives du COMGEND, les G.M., positionnés au sud et au nord, ont ainsi pour mission, en plus du M.O. et de la prévention de proximité, de procéder régulièrement à des interpellations d'ESI, soit sur leur temps de patrouille, soit dans le cadre d'opérations de plus grande ampleur, sur des secteurs désignés par le COMGEND ou la préfecture. Les opérations de destruction de l'habitat illégal, quartiers informels où logent pour partie des ESI, font également partie des missions spécifiques à Mayotte.

« Sur le volet terrestre de la LIC, je fixe un contrat opérationnel quotidien au GTG, que les G.M. remplissent en adaptant leur mode opérationnel. L'idée est d'avoir une force mobile responsabilisée et autonome, qui renforce les capteurs sur le terrain. La LIC est intégrée à leur service, notamment à travers des heures dédiées à la vérification d'identité, qui permettent de détecter la présence d'ESI et de suivre les parcours OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français, NDLR), détaille le colonel Capelle. Parallèlement, huit G.M. sont détachés à la Brigade nautique côtière (BNC) pour toute la durée de leur séjour. Un renfort rendu nécessaire par l'évolution du contrat opérationnel de l’unité, qui a été dotée d’intercepteurs (embarcations ultrarapides), permettant d'assurer, en alternance avec la PAF (Police Aux Frontières), un service en 3/8, et donc une présence H.24 des FSI sur l'eau, sous la coordination du commandant de l'élément de base navale de Mayotte. L'avantage avec la G.M., c'est qu'elle s'adapte rapidement à tous les environnements. »

Mission spéciale pour le détachement VBRG

Pour soulager les unités de G.D., le COMGEND a par ailleurs mis en place un pôle ESI, associant le groupe d'appui judiciaire et le détachement VBRG. « J'ai souhaité confier une mission bien spécifique aux 19 militaires de ce détachement, tant qu'il n'est pas engagé en R.O. : aller chercher les ESI sur Grande Terre, préparer, en leur qualité d'APJ (Agent de Police Judiciaire, NDLR), la partie procédurale, qui sera signée par les OPJ, avant de conduire les ESI au centre de rétention administrative. L'avantage, c'est d'avoir des escadrons qui viennent tous de Satory et qui se transmettent le savoir-faire technique nécessaire à l’exécution de cette mission spécifique. Le fait de voir des escadrons du GBGM (Groupement Blindé de Gendarmerie Mobile) se relayer sur cette mission leur permet de se préparer en amont et d’être opérationnels très rapidement. » Le détachement est également en charge du local de rétention administrative mis en place sur Grande Terre, pour pallier d'éventuels problèmes de transport entre les deux îles.

« La LIC n'est pas une mission sensible en soi, mais humainement compliquée. Les personnels se trouvent parfois en présence de femmes, d'enfants, de blessés. C'est forcément dur, confie le colonel Beaumont. Mais les personnels ont conscience que c'est une mission nécessaire, aussi ingrate soit elle. »