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Sécurité et ruralités au cœur d’un colloque de l’IHEMI

Auteur : le commandant Céline Morin - publié le
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© IHEMI
Experts et acteurs de terrain étaient réunis au Sénat, début octobre, pour réfléchir à l’évolution des territoires ruraux et de la délinquance qui s’y développe. État des lieux, enjeux et pistes de réflexion quant aux défis futurs ont jalonné ce grand rendez-vous.

Sous le haut patronage de M. Gérard Larcher, l'Institut des hautes études du ministère de l'Intérieur (IHEMI) et l'association des maires ruraux ont organisé, ce lundi 4 octobre, dans l’enceinte du Sénat, un colloque sur le thème de la sécurité et des ruralités. Parallèlement diffusé en visioconférence, ce rendez-vous, accueilli par Roger Karoutchi, premier vice-président du Sénat, a réuni de nombreux chercheurs et acteurs de terrain, dont plusieurs représentants de la gendarmerie, autour de trois tables rondes consultables sur la chaîne Youtube de l’IHEMI.

« Mesurer la délinquance dans nos campagnes »

La première d’entre elles, intitulée « Mesurer la délinquance dans nos campagnes » a permis de définir les ruralités d’aujourd’hui et de présenter l’évolution de la délinquance sur ces territoires. Aux côtés de Pierre Pistre, maître de conférences en géographie et d’Aurélien Poissonnier, travaillant au sein du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, le colonel Michaël Fumery, commandant le groupement de gendarmerie départementale de Seine-et-Marne (GGD 77), de même que Gilles Noël, président de l’Association des maires ruraux (AMRF) de la Nièvre et maire de Varzy, ont pu partager leurs expériences respectives du terrain.

Après avoir souligné la nécessité de sortir du schéma de « gendarmerie de campagne » et rappelé la capacité de l’institution à s’adapter aux évolutions sociétales, le commandant du GGD 77 s’est exprimé sur l’importance de considérer les chiffres de la délinquance comme « une aide à la décision permettant de placer les efforts opérationnels de manière efficace », grâce aux outils de mesure développés par la gendarmerie et à la centralisation des informations.

« Les chiffres nous permettent d’avoir des cartes de chaleur et de réfléchir nos territoires, en bonne intelligence avec l’ensemble de nos interlocuteurs. Ce qui est important, c’est aussi le ressenti des administrés, a précisé l’officier. C’est pourquoi il faut nourrir le dialogue avec les élus, à travers, par exemple, les référents mis en place au sein de chaque brigade, et réciproquement au sein de chaque mairie, pour être en mesure de leur apporter des réponses qu’ils pourront relayer. La gendarmerie travaille d’ailleurs sur le Dispositif de consultation et d’amélioration du service (DCAS), qui repose sur le recueil de l’attente des élus et de la population, l’analyse et la résolution de problèmes sur-mesure. Cet outil nous permettra d’orienter les efforts de la gendarmerie en offrant sur le terrain un service de sécurité adapté aux besoins de la population. »

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« Comprendre et analyser la délinquance en milieu rural »

La deuxième table ronde traitait de la compréhension et de l’analyse de cette délinquance en milieu rural. Après que Jorick Perrin, diplômé de géographie, a abordé la délinquance en tant qu’observatoire méconnu des recompositions des relations villes-campagnes, et que Igor Lefèvre, enseignant chercheur et cadre territorial, s’est attaché à présenter l’influence d’une grande métropole régionale sur l’évolution de la délinquance dans sa grande périphérie, le lieutenant-colonel Jérôme Barlatier, du Service central de renseignement criminel (SCRC) et le général Marc de Tarlé, commandant de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI) ont successivement partagé leur vision concrète, complétée par le témoignage de Jérôme Lallemand, maire de Grattery, référent sécurité au bureau de l’AMRF 70.

À la tête du réseau RENSCRIM, le LCL Barlatier a ainsi abordé la délinquance en milieu rural sous le prisme de l’analyse en renseignement criminel : « Il est important de savoir avant d’agir et donc de bien comprendre la délinquance afin d’y apporter des solutions d’ordre stratégique, opératif ou tactique. C’est la mission de mon unité. »

S’appuyant sur plusieurs exemples concrets, l’officier a insisté sur le recul à prendre en matière de renseignement criminel, tant la diversité des territoires et des phénomènes à appréhender est importante. « Le caractère rural d’un territoire n’est pas le seul élément explicatif des phénomènes criminels qui y sont perpétrés. Les dynamiques de la délinquance à l’œuvre nécessitent une compréhension fine des interactions entre les phénomènes, les groupes criminels et la géographie (…) La pré-analyse implique donc une approche sur-mesure. »

Si certains territoires hyper-ruraux conservent les caractéristiques d’une société vicinale marquée par une plus faible délinquance, l’analyse de la criminalité en milieu rural et péri-urbain tend à démontrer un affaissement global des particularismes géographiques au profit d’une certaine uniformisation de la délinquance sur le territoire national. Certaines formes de délinquance peuvent par ailleurs se répartir selon un critère démographique ou sociologique, à l’instar, depuis plusieurs années, de la cybercriminalité, mais aussi des homicides et des violences non crapuleuses. Enfin, la perception de la délinquance et le sentiment d’insécurité qu’elle induit sont également à prendre en compte, car « si les statistiques attestent d’un sentiment de sécurité plus important en zone rurale, il convient de ne pas occulter la sensibilité de certaines thématiques susceptibles de déclencher de véritables vagues d’inquiétude dans l’opinion publique, à l’instar de « l’affaire des équidés. »

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S’attachant plus particulièrement aux actions des Groupes criminels organisés itinérants (GCOI), le général De Tarlé a présenté les moyens d’action mis en œuvre par l’OCLDI afin de démanteler ces réseaux. « Certaines formes de délinquance sont l’apanage de GCOI qui n’hésitent pas à parcourir de nombreux kilomètres pour piller notre territoire, voire celui d’autres pays européens. Ils sont à l’origine de faits sériels, tels que des attaques de DAB ou de coffres-forts dans les commerces, des vols à l’étalage sériels…, dont les préjudices sont très importants. Ces équipes commettent leurs crimes et délits sans aucune distinction, a indiqué le patron de l’OCLDI. Outre la délinquance locale, dite « d’opportunité », les zones rurales font donc également les frais de ces exactions. L’OCLDI travaille en mode partenarial et œuvre au quotidien avec les unités de gendarmerie et de police pour démanteler ces réseaux criminels. »

L’Office est ainsi en charge d’apporter son expertise, notamment par l’exploitation du renseignement et par les échanges internationaux avec les pays sources, grâce à la présence d’officiers de liaison étrangers en son sein, mais aussi par des enquêtes communes pour interpeller les décideurs de ces structures.

« Organiser une politique de sécurité territoriale »

Enfin, la dernière table ronde s’est intéressée aux réactions des élus et de la population aux phénomènes de délinquance observés dans les territoires ruraux, ainsi qu’aux politiques qui en découlent. En guise d’introduction, Arnaud Houte, professeur d’histoire contemporaine, a retracé les liens entre la gendarmerie et la ruralité. François Dieu a, pour sa part, remis en question l’intérêt du maillage territorial. Il considère que l’émiettement de la gendarmerie génère une fausse proximité ainsi qu’une incapacité à la proactivité. Il est favorable au redéploiement pour diminuer le nombre de brigades tout en en augmentant les moyens.

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Revenant aux préoccupations actuelles face à cette délinquance, la lieutenante-colonelle Maud Cerclé-Fraval, qui représentait le sous-directeur de l’emploi des forces, et la cheffe d’escadron Séverine Hammel, commandant la compagnie de gendarmerie départementale de Meaux, ont présenté l’adaptation de la réponse de la gendarmerie à la réalité des territoires.

Forte de 3 100 brigades, elle assure aujourd’hui la sécurité des Français sur 95 % du territoire. La LCL Cerclé-Fraval a souligné l’importance de ce maillage territorial, qui « contribue à la lutte contre les zones de désertification des services de l’État, tout en permettant de garantir la cohésion nationale », comme ce fut le cas pendant le confinement (opérations #Répondreprésent) ou la crise des gilets jaunes. « Le contact est l’ADN du gendarme », mais ce lien de proximité avec la population se doit d’être constamment renouvelé. Ainsi, face à sa forte augmentation démographique (plus 2 millions d’habitants en zone gendarmerie en 10 ans ainsi que les mobilités saisonnières) et alors qu’elle est compétente au profit de 52 % de la population, la gendarmerie doit adapter son organisation pour répondre à l’évolution des besoins de la population dans un contexte de contraintes budgétaires.

Pour renforcer son action dans la profondeur, la gendarmerie, déjà intégrée dans les territoires par le logement en casernes, expérimente de nouveaux dispositifs comme Ubiquity, qui permet aux gendarmes d’effectuer des actes de procédure en dehors de la brigade, les brigades territoriales de contact, les relais gendarmerie installés à plus de 10 km de toute brigade, un partenariat avec les maisons France service, etc.

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« La sécurité doit bénéficier sur tous les territoires, à toute la population, qui présente des attentes différentes. Il faut donc savoir répondre aux demandes de contact physique, d’intervention dans un délai raisonnable, mais aussi en trois clics pour les plus connectés. La gendarmerie est ainsi passée de la sécurité prête-à-porter à la sécurité sur mesure promue par la stratégie Gend 20.24 », a insisté la LCL Cerclé-Fraval.

Sur la compagnie de Meaux, les nouvelles mesures détaillées par la CEN Hammel, visent notamment à accompagner les élus dans le développement de la vidéoprotection, mais aussi à les sensibiliser à la gestion pacifique des incivilités (formation conçue par le GIGN et dispensée par les négociateurs régionaux). Les agriculteurs bénéficient d’un groupe de discussion afin de les alerter sur les phénomènes de délinquance et de recueillir les infractions constatées (dépôt d’immondices par exemple). Les gendarmes nouvellement affectés effectuent une immersion au sein d’une exploitation agricole afin d’être sensibilisés à leurs problématiques et favoriser le contact. Dans l'attente de solutions de transport, les victimes de violences intra-familiales bénéficient de l’aide de l’Intervenante sociale gendarmerie (ISG) pour leur transport jusqu’à l’institut médico-légal.

Évoquant enfin le principe de redevabilité de l’action de la gendarmerie, la LCL Cerclé-Fraval a présenté à son tour la plus-value du Dispositif de consultation et d’amélioration du service (DCAS). L’occasion également de rappeler que la population est étroitement associée à sa propre sécurité dans le cadre du dispositif de participation citoyenne, déployé sur plus de 6 000 communes.

Cette table ronde a ensuite permis à Laurent Dumaine, procureur de la République, d’aborder le rôle de la Justice, à Thierry Delpeuch, sociologue, de présenter la mise en pratique de l’intelligence territoriale, et à Virginie Malochet, sociologue, d’aborder la police de sécurité du quotidien sous l’angle des partenariats locaux.

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La gendarmerie face aux défis de demain dans les territoires ruraux

En conclusion, le général de division Olivier Kim, Général adjoint au major général (GAMG), représentant le directeur général de la gendarmerie, a esquissé la possible évolution de la gendarmerie face aux défis de demain.

« Dans les territoires ruraux, il y a des attentes très fortes et qui seront de plus en plus fortes », a souligné le général Kim, indiquant une croissance démographique déjà deux fois plus importante en ZGN qu’en ZPN, avec une nette tendance à la hausse depuis la crise sanitaire. La question de la sécurité dans les territoires ruraux, « aujourd’hui confrontés à des évolutions inquiétantes en termes de sécurité publique » est donc « une question d’avenir (…) et la gendarmerie est armée pour répondre à ces attentes légitimes. » En cohérence avec la vision interministérielle de l’Agenda rural, la stratégie GEND 20.24 du Directeur général développe ainsi une offre de protection sur mesure, qui tient compte des attentes de chaque usager et des besoins de chaque territoire, notamment rural.

La gendarmerie peut également s’appuyer sur son modèle d’ancrage territorial, « atout considérable que nous renforçons et adaptons pour gagner encore en proximité et en efficacité. (...) Nous inventons de nouveaux concepts de brigades, de relais-gendarmerie et de Gendarmes réservistes-patrouilleurs (GRP) qui sont à affiner. Nous tirons profit de toutes les opportunités humaines, technologiques et numériques qui s’offrent à nous. (...) Aujourd’hui, nous allons encore plus loin pour offrir un service public de qualité, qui repose sur une amélioration continue du service à partir des retours usagers (population, élus locaux). C’est le principe de redevabilité. »

Et le GAMG de suggérer en conclusion de son propos : « Sans doute faudrait-il envisager, à partir d’une analyse croisée multidisciplinaire (géographie, démographie, mobilités…), la recréation massive de brigades dans les années qui viennent pour renforcer notre efficacité dans nos missions, la garantie d’un « ordre de proximité » qui soit quotidien, accessible, serein et bienveillant dans les territoires ruraux. C’est vraiment là l’objectif et l’horizon majeur : continuer à renforcer notre lien social avec la population des territoires ruraux, c’est ainsi que nous serons en mesure de répondre présents en toutes circonstances. »

À noter : l’OCLDI est impliqué dans plus d’une centaine de dossiers en cours et coordonne 25 cellules d’enquêtes nationales. Le bilan annuel (2020/2021) fait état de plus de 74 opérations judiciaires au cours desquelles 460 personnes ont été interpellées et plus de 5 300 000 euros saisis au titre des avoirs criminels. L’OCLDI agit également au niveau européen dans le cadre du volet « Organised Property Crime » du programme EMPACT, qui a déjà permis, en 2020, le démantèlement de plus de 50 GCOI et l’arrestation de 450 individus. L’Office a par ailleurs géré le FSI SPECTRE (U.E.), qui a permis, au cours de la même année, de démanteler 84 GCOI et de procéder à 458 arrestations. Enfin, depuis janvier 2021, l’OCLDI gère le FSI SWORD, doté d’un budget de 1 M d’euros. 21 GCOI ont été démantelés et 118 arrestations d’ores et déjà réalisées dans ce cadre.