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Ukraine : les experts de l’IRCGN sur la piste des criminels de Boutcha

Auteur : Antoine Faure - publié le
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Dimanche 15 mai, la première équipe de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), détachée en Ukraine pour apporter son expertise aux autorités ukrainiennes en matière d’identification et de recueil de preuves, revenait sur le sol français. Retour sur une mission particulièrement difficile, en milieu dégradé.

Le 1er avril 2022, le maire de Boutcha, au nord-ouest de Kiev, annonce que les forces ukrainiennes ont repris le contrôle de la ville, à la suite du retrait des troupes russes. Le 2 avril, des dizaines de cadavres de civils sont découverts dans les rues.

Les autorités ukrainiennes sollicitent alors plusieurs pays afin d’obtenir des renforts pour l’examen des corps. Le président de la République française, Emmanuel Macron, ayant répondu favorablement à cette demande, la gendarmerie nationale s’est immédiatement mise en ordre de bataille pour se projeter sur place. « Elle en a la capacité, via son Institut de recherche criminelle (IRCGN), explique le colonel Thibaud Fritz, chef de la Division criminalistique identification humaine (DCIH) de l’IRCGN. C’est l’une des forces de l’institut de pouvoir se projeter rapidement, en tout lieu et en tout temps, dans les quatre heures qui suivent une catastrophe. »

Les missions d’identification remplies par l’IRCGN ont été nombreuses ces dernières années, qu’il s’agisse d’accidents aériens, comme celui du Concorde en 2000 ou de la Germanwings en 2015, de catastrophes naturelles, comme le Tsunami en Thaïlande en 2004, l’ouragan Irma en 2017 et la tempête Alex en 2020, ou encore d’attentats comme celui de Nice en 2016. Ces projections se déroulent également dans des zones de conflit, comme au Mali, après les accidents du vol d'Air Algérie, en 2014, et de deux hélicoptères de l’armée de Terre, en 2019.

Éviter la déperdition des preuves et fixer la scène de crime

Pour ce détachement en Ukraine, une équipe de 18 personnels de l’IRCGN est rapidement mise sur pied, composée de médecins légistes, d’experts en ADN et empreintes digitales, de balisticiens, d’experts en explosifs et enfin d’experts en fixation de scène de crime. « Il fallait réagir vite, pour éviter la déperdition des preuves, poursuit le colonel Fritz. La mission revêtait plusieurs aspects. Il s’agissait d’abord de déterminer les causes des décès, puis d’identifier les victimes. Pour cela, nous appliquons un protocole scientifique très strict utilisant les primaires d’identification : l’ADN, les empreintes digitales et les empreintes dentaires (qui n’ont pas été relevées à Boutcha, NDLR). Si ces critères ne sont pas suffisants, on utilise des critères secondaires, comme les tatouages, les prothèses, etc. »

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L’autre objectif de la mission était de modéliser et de fixer la scène de crime. « C’est indispensable pour préserver les traces et indices. Cette modélisation en 3D bénéficie d’une précision extrême qui permet de continuer à travailler sur la scène de crime plusieurs années après les faits. Ceci est particulièrement important quand les procédures sont longues. »

Le 11 avril, l’équipe de l’IRCGN est arrivée en Ukraine, avec son propre dispositif projetable d’analyse génétique rapide, le Lab’ADN. Cette innovation de la gendarmerie, utilisée pour la première fois après l’attentat de Nice le 14 juillet 2016, permet aux experts français d’être totalement autonomes, même si ceux-ci ont bien sûr opéré en étroite collaboration avec les scientifiques ukrainiens. « Il y a eu de nombreux échanges, un intéressant partage de connaissances, souligne le chef de la DCIH. L’Ukraine a ses propres méthodes d’identification, mais leurs experts étaient impressionnés par le fait que l’on puisse fournir des résultats en moins de 48 heures. »

Ces résultats sont venus remplir les pages de plus de 200 rapports d’expertise, remis au parquet général d’Ukraine, à charge pour le procureur de les transmettre ensuite à la Cour pénale internationale (CPI) qui enquête également sur ces possibles crimes de guerre.

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Formés ante et post mortem

Cette mission d’identification de victimes, qui plus est en milieu dégradé, s’avérait particulièrement complexe et difficile psychologiquement. « Mais nous sommes bien préparés pour cela, témoigne le colonel Fritz. Tous les personnels de l’IRCGN qui font de l’identification de victimes suivent une formation, dispensée par l’Unité d’investigations et d’identification (U2I), que ce soit pour la chaîne post mortem, au contact des corps, et pour la chaîne ante mortem, en relation avec les familles des victimes, afin d’obtenir des éléments de comparaison qui seront confrontés aux données prélevées sur les corps. »

L’officier de l’IRCGN insiste : « Cette formation permet d’appréhender le sujet en amont, pour être prêt le jour J sur le terrain. C’est un facteur important de la réussite de la mission, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi une forte adhésion naturelle aux objectifs de la mission, au fait de se sentir utiles pour répondre aux besoins des familles et de la justice ; une technicité forte qui nous permet de garder une distance et nous protège du contexte particulièrement difficile ; et enfin, surtout, une forte cohésion entre nous, qui fait que, si jamais l’un a une défaillance, on sait que l’autre sera là pour le soutenir. »

Dimanche 15 mai, la première équipe de l’IRCGN a atterri en France, à l’issue d’une mission de cinq semaines. Une autre équipe, composée cette fois de onze gendarmes, a pris le relais pour poursuivre la mission et aider les autorités ukrainiennes à connaître la vérité sur le massacre de Boutcha.