L’art du commandement

auteur : la capitaine Sophie Bernard - publié le
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Parce que le commandement ne relève pas de l’inné, bien que certains puissent avoir des prédispositions dans cet exercice, un socle commun de valeurs et d’outils est dispensé aux officiers de gendarmerie dans le cadre de leur formation initiale, mais aussi aux sous-officiers gradés amenés à endosser le rôle de chef à travers des stages.

Les grands chefs militaires de l’Histoire constituent un exemple pour les jeunes cadres. Pour autant, l’exercice de l’autorité demeure difficile à appréhender, d’autant que notre Institution et ceux qui la composent évoluent à l’image de la société. « Il faut apprendre à obéir pour savoir commander », expliquait Confucius. Partant de ce postulat, l’exercice du commandement n’est pas naturel : il convient d’avoir reçu une formation, mais aussi des ordres avant d’en donner.

On ne naît pas chef, on le devient

Afin de définir ce qui est attendu d’un bon chef, l’ancien directeur général de la gendarmerie, le général d’armée Richard Lizurey, a insisté sur trois adjectifs : « bienveillant, agile, et éclairé ». Pour expliciter ces propos et accompagner ceux amenés à se trouver un jour en situation de responsabilité, un document traitant du commandement et de l’autorité a récemment été mis à la disposition de tous les gendarmes. Par ailleurs, les enseignements dispensés aux futurs officiers et gradés de gendarmerie ont évolué à la suite d’une réflexion lancée depuis près de deux ans maintenant et tendent vers cette idée d’un chef militaire humain, s’intéressant et s’adaptant à son environnement.

C’est dans cette vision que s’inscrit l’École des officiers de la gendarmerie nationale (EOGN), située à Melun (77). Accueillant les futurs officiers aux profils très hétérogènes (universitaires, anciens sous-officiers, anciens d’autres armées, etc.), elle s’attache à les former à cet exercice périlleux qu’est le commandement. Le Centre national de formation à la sécurité publique (CNFSP), installé à Dijon (21), reçoit de son côté les sous-officiers gradés supérieurs amenés à commander une unité, pour un Stage préparatoire au premier commandement (SPPC). Un Stage national de formation à l’encadrement opérationnel (SNFEO) s’y tient également pour les futurs adjudants qui auront à endosser, en tant que gradés, certaines responsabilités.

« Bienveillant » : un chef humain

C’est peut-être la composante la plus difficile : « 10 % de technique, 90 % d’humain », rappelle le lieutenant-colonel Lionel Lescoffier, commandant le CNFSP. Il convient avant toute chose d’être en accord avec soi-même pour s’adresser ensuite à autrui. Cela passe par la confiance en soi, travaillée en école, à travers des Techniques d’optimisation du potentiel (respiration, gestion du stress, projection mentale, etc.), mais aussi via de nombreuses mises en situation (prise de parole, gestion d’une crise, conduite d’entretien ou de réunion, etc.)

Le savoir-être s’avère aussi primordial, le chef se devant d’être exemplaire. Les élèves et stagiaires doivent ainsi apprendre à obéir et à se commander eux mêmes (ordre serré, ponctualité, tenue, politesse, etc.) avant d’envisager de commander autrui.

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La bienveillance induit aussi le fait de préserver les intérêts collectifs et individuels. Commander, c’est en effet, avant tout, servir une cause commune. Dans ce cadre, les futurs chefs suivent des cours d’éthique et de déontologie, afin de toujours garder à l’esprit les valeurs essentielles à défendre. Une « méthode de raisonnement éthique » a même été mise en place au sein de l’EOGN, comme le souligne le colonel Julien Guttmann, directeur de l’enseignement. Les élèves étudient également l’ensemble du volet des ressources humaines et ses outils : notation, récompense, disciplinaire, formation, etc.

Enfin, l’EOGN et le CNFSP abordent l’importance de la concertation dans le cadre du commandement. En effet, l’échange avec des référents du personnel est aujourd’hui indispensable et doit amener le chef à s’interroger, bien qu’il demeure l’ultime décisionnaire. Les instructeurs et les cadres de contact jouent un rôle majeur dans cette dimension humaine : ils doivent être les premiers exemples de bienveillance et d’exigence.

« Agile » : un chef militaire

L’art du commandement en gendarmerie repose notamment sur l’agilité à « manager » dans le quotidien et à « commander» en temps de crise. Il s’agit donc d’apprendre à s’adapter aux individus et aux situations rencontrées, sans rester figé dans un cadre. Dans un contexte dégradé, où la confusion peut s’installer, la verticalité prend tout son sens et le chef revient alors aux fondamentaux.

La Méthode de raisonnement tactique (MRT) et les cadres d’ordre dispensés à l’EOGN et au CNFSP sont autant de processus permettant à ces futurs chefs de rester efficaces et de monter en puissance. La théorie est à présent dispensée en grande partie en ligne via l’Enseignement à distance (EAD), avant de céder la place à la pratique, avec de nombreuses mises en situation proches du réel et des RETEX effectués à l’issue. Le CNFSP fait travailler ses stagiaires à travers des jeux de rôle sur le terrain ou dans le cadre de reconstitutions, tandis que l’EOGN les immerge, via le Centre d’entraînement et de simulation au commandement opérationnel.

Par ailleurs, les élèves et les stagiaires sont mis à l’épreuve du stress et de la fatigue à travers des camps, des marches de nuit ou des parcours testant leur résistance. Ils s’aguerrissent et apprennent le dépassement de soi, qualité primordiale dans le cadre du commandement opérationnel.

«Éclairé » : un chef ouvert

Le chef doit être curieux du monde qui l’entoure et se nourrir des conseils et des avis de tous. Dans cette logique, les élèves et les stagiaires sont invités à dialoguer régulièrement avec leurs cadres de contact sur les expériences et les difficultés concrètes qu’ils ont pu rencontrer dans leur carrière.

Par ailleurs, l’Inspection générale de la gendarmerie nationale intervient durant leur cursus pour évoquer certains contre-exemples tout aussi formateurs. Enfin, ils développent leur culture générale à travers des enseignements variés : droit, géopolitique, outils de management, etc. Le commandant d’unité doit savoir concevoir et coproduire la politique de sécurité avec ses partenaires extérieurs. Afin de mieux les connaître, diverses conférences sont organisées durant les formations au profit des futurs chefs (services de la direction générale de la gendarmerie, associations d’aide aux victimes, élus, etc.). L’EOGN propose même aux futurs officiers d’effectuer des week-ends en immersion dans certains milieux méconnus, tels que les tribunaux de grande instance, les services des urgences des hôpitaux, la brigade des sapeurs-pompiers de Paris.

« Éclairé » aussi, puisqu’un chef est appelé à rayonner, à mettre en valeur le travail de son unité et favoriser ainsi la reconnaissance de ses gendarmes. Les élèves de l’EOGN reçoivent sur ce plan une formation leur permettant d’identifier les réseaux d’influence, de maîtriser l’outil numérique et de savoir communiquer. Ils sont également invités à développer cette ouverture vers l’extérieur à travers divers projets dont ils ont la libre initiative (trails, projets, d’ingénierie, projets humanitaires, etc.)

À terme, les formations de l’EOGN et du CNFSP doivent permettre à ces futurs chefs, aux personnalités et aux cursus variés, de trouver leur façon de commander. Puisque le terme « autorité » vient du latin augere, signifiant « faire grandir », il s’agit ainsi d’inscrire pleinement l’exercice du commandement au sein de la grande famille de la gendarmerie afin de continuer à évoluer ensemble.