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L’IRCGN au cœur de la crise : les capacités de projection du « labo »

Auteur : capitaine Marine Rabasté - publié le
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© GND F.Garcia

En tout temps et en tout lieu, la gendarmerie doit pouvoir répondre aux sollicitations. Grâce à l’Unité d’investigations et d’identification, l’IRCGN satisfait pleinement à cette exigence, en projetant des experts sur l’ensemble du territoire national, mais également à l’international.

L’une des forces principales de l’IRCGN réside dans sa capacité de projection opérationnelle là où des analyses sont nécessaires. Qu’il s’agisse de catastrophes naturelles, de milieux dégradés ou de scènes de crime complexes, les experts du Labo sont en mesure, en moins de deux heures, de s’engager sur l’ensemble du sol national, comme à l’étranger, sous couvert de l’Unité d’investigations et d’identification (U2I). La réputation de cette dernière n’est plus à faire ! Représentant la France à Interpol pour le domaine « Disaster Victim Identification », elle est également membre permanent pour beaucoup de sous-groupes internationaux. Directement rattachée au directeur de l’Institut, elle se compose de trois unités de circonstance, armées par des spécialistes des différents départements de l’Institut : l’Unité de gendarmerie d’identification des victimes de catastrophes (UGIVC), le Groupe d’investigations en milieu dégradé (GRID) et l’Unité nationale d’investigation criminelle (UNIC).

L’UGIVC, au cœur de la catastrophe

Composante pleinement opérationnelle, l’UGIVC est un véritable « labo » mobile. Elle est en mesure de travailler au plus près des scènes de catastrophe, notamment grâce à l’installation de chaînes foraines, afin de procéder aux opérations d’identification des victimes. Depuis sa création en 1992, cette unité a réalisé 120 interventions, sur le territoire national, comme à Nice après l’attentat du 14 juillet 2016, ou à l’international, comme en 2004 lors du tsunami en Thaïlande. Appliquant les directives d’Interpol, auxquelles les experts projetés sont sensibilisés, son action est encadrée et répond à des règles bien précises en matière d’identification de corps. «  Depuis plusieurs années, il y a une professionnalisation de plus en plus forte dans le domaine de l’identification des victimes. Les moyens engagés, les mécanismes et les protocoles sont de plus en plus pointus  », explique le colonel Nicolas, chef de la Division criminalistique identification humaine (DCIH) et plusieurs fois engagé au sein de l’UGIVC. Mais malgré les exigences, les experts doivent travailler vite, car une contrainte externe s’impose à eux  : la remise des corps aux familles. Aujourd’hui, tout va très vite, les informations circulent et les familles se déplacent sur les lieux, attendant de pouvoir récupérer leurs défunts. Mais un corps ne peut être rendu que s’il est entier et identifié. « Il n’est pas envisageable de rendre un corps qui ne serait pas entier, car nous risquons plus tard d’en retrouver une partie dans les décombres de la catastrophe », indique l’officier.

Ante et post mortem

Deux entités distinctes mais complémentaires composent l’unité : la chaîne ante mortem et celle post mortem. Les spécialistes intégrés à la première n’ont pas vocation à être en contact avec les corps. Ils sont en revanche au contact des familles. Ils doivent faire face à leur douleur et savoir trouver les mots, afin de collecter tous les éléments d’identification permettant ensuite de confronter ces données à celles prélevées sur les corps par la chaîne post mortem : données médicales, digitales ou ADN, description du corps, des vêtements, des bijoux… En fonction des besoins et de la nature de la catastrophe, l’entité ante mortem peut toutefois être mise en place à distance, mais également poursuivre sa mission bien après la gestion propre de l’événement. La chaîne ante mortem mise en place lors de la tempête Alex est un exemple de cette dernière possibilité. La chaîne post mortem, quant à elle, ne travaille que sur les corps des victimes. « Quand on fait partie de cette chaîne, il ne faut pas être au contact des familles, car on sait dans quel état sont les corps et ce que les victimes ont pu endurer. Il faut pouvoir rester technique, sans y mêler l’affect. C’est aussi une manière de se protéger  », explique le colonel Nicolas. Au sein de cette entité, des équipes ont pour mission de geler les lieux, de relever les corps et de les référencer, avant de les faire entrer sur la chaîne d’identification, où les moyens primaires d’identification (ADN, odontologie et empreintes digitales) seront mis en œuvre. Car si la composition des équipes post mortem peut varier, il existe toujours un noyau dur composé d’experts de la DCIH  : médecins légistes, anthropologues, odontologues et experts en empreintes digitales. Ainsi, tout corps qui entre sur la chaîne doit en sortir identifié. La mission est complexe, notamment dans le cas des catastrophes ouvertes, où le nombre et l’identité des victimes sont inconnus.

© GND F. Garcia

Liban et Alpes-Maritimes, deux exemples récents d’adaptation

« À chaque engagement de l’UGIVC, le modèle est différent, car chaque catastrophe est unique. Nous devons alors systématiquement nous adapter et nous réorganiser », indique le colonel Franck Marescal, directeur de l’IRCGN. Fermées, avec une liste précise des personnes impliquées, comme lors du crash de la Germanwings, ou ouvertes, sans idée du nombre de victimes, comme lors de l’attentat de Nice, sur le sol national ou à l’étranger… Les catastrophes ne se ressemblent pas et ne permettent pas d’établir un schéma applicable à toutes les situations. Récemment, l’épisode de la tempête Alex a mis en exergue une difficulté inédite : la présence, parmi les décombres, de corps issus des cimetières dévastés. Cette problématique a conduit l’unité à mettre en œuvre une nouvelle méthode de travail. « Prendre tous les corps sur la chaîne, c’était l’échec assuré, car nous l’aurions saturée. Nous avons donc projeté un binôme, composé d’un médecin légiste et d’un anthropologue, sur chaque découverte de corps, afin de faire la distinction entre les corps en provenance des cimetières et ceux des victimes de la tempête. Nous avions à peine deux semaines pour faire cette opération, car c’est le temps qu’il aurait fallu aux corps des victimes pour être dans un état similaire à celui des corps issus des cimetières  », explique le colonel Nicolas, commandant l’UGIVC à Nice. Cette capacité d’adaptation est également de mise à l’international. « En août 2020, quand nous avons été déployés au Liban, il a fallu composer avec leur façon de faire, explique le lieutenant-colonel Mikaël, chef de l’U2I et expert auprès de la Cour d’appel de Versailles ainsi qu’auprès de la Cour pénale internationale. Là-bas, ils ont la possibilité d’identifier les corps visuellement, c’est-à-dire que l’identité peut être déterminée si plusieurs personnes reconnaissent la victime. Mais les protocoles d’Interpol ne nous permettent pas de le faire et nous ne pouvons pas y déroger. » De la même manière, les experts ont dû se passer de chaîne ante mortem, les forces de sécurité intérieure libanaises souhaitant garder la main sur ce volet. Cela a compliqué la tâche de la chaîne post mortem, qui n’a pas pu effectuer de confrontation de données.

Le GRID, au cœur du risque chimique

De l’incendie de l’usine Lubrizol à l’incendie du sous-marin nucléaire d’attaque Le Perle, en passant par les divers incidents entraînant un risque radioactif, aucune situation ne freine les experts du GRID, créé en 2015. Au nombre de 70 et spécifiquement formés, ceux-ci sont en mesure de procéder aux constatations et aux analyses en milieu dégradé et à risque. Ils sont d’ailleurs les seuls en France à pouvoir intervenir sur une scène amiantée. «  Le Code du travail est très strict en la matière. Au sein du GRID, nous avons des personnels formés « encadrant amiante » et « opérateur amiante », qui nous permettent d’agir dans ce milieu. Cela nous permet d’être autonomes  », explique le LCL Mikaël. Les multiples compétences réunies au sein de l’unité lui permettent ainsi d’agir pleinement sur tout type d’événement. Mais les militaires composant le GRID doivent également être interopérants, afin d'injecter le moins de personnes possible sur la scène contaminée et, ainsi, minimiser les risques.

Des exercices en conditions réelles

Au même titre que l’UGIVC, le GRID est une unité de circonstance, composée de spécialistes affectés à l’IRCGN, au sein du département relevant de leur compétence. «  Sur une scène contaminée, on ne cherche pas à injecter des techniciens, mais des experts  », indique le LCL Mikaël. Les prélèvements effectués sur la scène ne peuvent pas être ramenés au Labo. Ils doivent être analysés sur place, ce qui nécessite un savoir-faire particulier et un entraînement adapté. » Afin de se maintenir en condition opérationnelle, les 70 militaires participent à deux ou trois exercices par an. Le théâtre d’entraînement est réellement contaminé, dans une moindre mesure évidemment  ! Cela permet aux experts d’acquérir les actes réflexes, mais également de tester le matériel et de s’assurer qu’il les protège et résiste aux conditions dégradées. Chaque année, l’exercice «  Porky  » est, par exemple, réalisé au centre d’énergie atomique, afin d’en[1]traîner les militaires à identifier les victimes de catastrophe dans un milieu Nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC).

L’UNIC, au cœur de l’enquête criminelle

Michel Fourniret, Laëtitia Perrais, Maëlys ou encore Victorine… Impossible d’être passé à côté de ces noms faisant écho aux grandes affaires criminelles françaises. En raison de leur caractère pluridisciplinaire, ces enquêtes nécessitent l’engagement de plusieurs experts aux technicités multiples. Mais pour être efficaces, leurs actions doivent être coordonnées. C’est l’objectif de la projection de l’UNIC, engagée sous couvert de l’U2I, dès qu’elle regroupe plus de deux domaines de compétences. Grâce à la présence d’un conseiller forensique, la gestion de la scène de crime va être organisée pour que les analyses puissent être faites dans des conditions optimales au sein de chaque spécialité. Car sur une scène de crime, il n’y a pas le droit à l’erreur. « Sur la tuerie de Chevaline, par exemple, il fallait analyser des traces de sang, des traces balistiques, des empreintes digitales, des éléments de terre, de l’ADN… Quatorze experts ont été projetés, avec six spécialités différentes. Si l’un d’eux, en analysant ses éléments, efface les traces des autres technicités, cela entraîne la disparition d’éléments de preuve et ce n’est pas envisageable », explique le LCL Mikaël. Le conseiller forensique doit donc, grâce à sa maîtrise de la gestion de scènes de crime, hiérarchiser les actes à réaliser. « Son rôle est essentiel, car il coordonne l’ensemble des analyses effectuées. Il est également le point de contact unique auprès du magistrat. Il a donc l’obligation de se tenir au courant de toutes les avancées technologiques de l’ensemble des départements du Labo », ajoute l’officier.

L’adaptation aux besoins de l’enquête

Lors de l'engagement de l'UNIC, les besoins sont généralement pré-évalués par un « harpon », c’est-à-dire un conseiller forensique déplacé en amont sur les lieux, qui va pouvoir prendre en compte la scène et organiser sa gestion. Ils peuvent évoluer au fur et à mesure de l'enquête, en fonction de ses avancées. Dans l'affaire Maëlys, différents experts ont été projetés en plusieurs vagues. Un an après les faits, un drone a par exemple été utilisé sur les lieux afin de pouvoir reconstituer le trajet de Nordahl Lelandais dans des conditions similaires à celles du soir des faits. L’UNIC est également engagée sur les cold cases, où la présence d’un conseiller forensique est en effet essentielle, afin d’avoir une vue pluridisciplinaire et d’intégrer toutes les nouvelles technicités aux nouvelles investigations.