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L’action de la gendarmerie sur les territoires numériques

Auteur : le capitaine Éric Costa - publié le
Temps de lecture: ≃7 min.
© E. Delelis - MI DICOM

Les supports numériques, omniprésents dans la société contemporaine, sont à l’origine d’une nouvelle relation à l’espace et au temps, et ont généré un nouveau maillage territorial : les territoires numériques. La gendarmerie nationale, proactive dans la prise en compte de ces nouveaux territoires, apporte des réponses en termes de sécurité, que ce soit au niveau de l’accueil du public, de la prévention ou de l’investigation.

Le numérique est aujourd’hui dans tous les territoires, concerne tous les Français et toutes les collectivités locales. De ce fait, il y a une dimension croissante de la délinquance qui cible les outils numériques, en particulier ceux qui permettent aux entreprises de fonctionner ou aux citoyens de réaliser leurs démarches administratives ou financières, exposant des données personnelles et confidentielles qui ont une grande valeur marchande.

« Le directeur général de la gendarmerie nationale a souhaité qu’un plan d’action volontariste soit mis en œuvre afin de renforcer la posture de la gendarmerie sur les territoires numériques. Il comprend trois axes principaux que sont : la proximité ; le développement des technologies, les compétences et la maîtrise de l’information sur la menace ; les résultats opérationnels en fonction des priorités  », précise le colonel Éric Freyssinet, chargé de mission au sein de la sous-direction de la police judiciaire.

Faire face à l’explosion de la cybercriminalité

Alors que le numérique ne concernait que quelques affaires judiciaires il y a 20 ans, les statistiques révèlent qu’en 2019, le Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N), du pôle judiciaire de la gendarmerie nationale, a recensé 6 900 procédures judiciaires ouvertes pour des faits liés à Internet ou à l’usage des outils numériques, et ce chaque mois sur l’ensemble du territoire national, y compris l’outre-mer.

La gendarmerie a su s’adapter face à cette évolution, en cherchant à apporter la preuve judiciaire par la technique et la technologie.

Ainsi, des enquêteurs spécialisés dans le domaine de la cybercriminalité et les nouvelles technologies (N-Tech) sont formés depuis 2001. Affectés au sein des sections opérationnelles de lutte contre les cybermenaces des brigades départementales de renseignements et d’investigations judiciaires, ces enquêteurs du numérique, venant appuyer le directeur d’enquête, sont en mesure d’accomplir des actes d’investigation dans les domaines de l’informatique, du multimédia, de l’Internet, des réseaux de communication, de l’électronique et de la téléphonie.

Afin de compléter ce réseau d’enquêteurs, appelé « chaîne cybergend », et d’apporter une réponse déconcentrée dans cette lutte, depuis 2008, les N-Tech forment des Correspondants en technologies numériques (C-Ntech), implantés au sein de chaque compagnie, capables d’accueillir les victimes et de réaliser un certain nombre d’actes techniques simples.

Cependant, le risque cyber n’est plus une affaire de spécialistes et doit concerner tous les personnels, qui doivent avoir une meilleure appréhension de l’espace numérique. C’est pourquoi une formation Premier intervenant en nouvelles technologies (P-Ntech) est dispensée au profit de tous les élèves-gendarmes, lors de leur formation initiale en école de sous-officier, afin de les sensibiliser a minima.

Sur le haut du spectre de l’expertise, le département informatique électronique de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) a également été développé. Ce département, de renommée internationale, est en capacité de s’attaquer aux situations les plus complexes, telles que certaines diffusions de Botnet, à l’instar de Retadup qui, en 2019, a infecté 1 300 000 ordinateurs dans le monde entier.

Les enquêteurs et les chercheurs du C3N, s’appliquant à détecter et à analyser les éventuelles nouvelles menaces cyber, se sont intéressés aux objets connectés qui envahissent le marché et ont créé, en 2019, le Plateau d’investigation des objets connectés (PIOC).

La proximité numérique

« Un des axes d’effort de la gendarmerie est de comprendre et de maîtriser la manière dont les délinquants ont détourné les nouvelles technologies à des fins malveillantes, pour être en mesure de les contrer au mieux, explique le colonel Michaël Fumery, responsable de la transformation numérique au sein du service de la transformation. Il est également important de comprendre les usages du numérique par les utilisateurs. Dans le domaine de l’accueil, par exemple, il faut identifier où se situe l’usager (Google, réseau social, etc.) et y consolider les informations concernant la gendarmerie. Ceci afin d’augmenter la visibilité de l’Institution, de faciliter les démarches des requérants et de mieux les accompagner. »

Cette proximité numérique s’est matérialisée, il y a deux ans, avec l’inauguration de la Brigade numérique (BNum) à Rennes. « Son offre première est la complémentarité du contact dans l’espace physique. Elle permet, à qui le souhaite, d’entrer en contact avec la gendarmerie 24H/24, depuis tout le territoire, dès lors que l’on dispose d’une connexion Internet  », indique le colonel Freyssinet. Sans traiter les urgences, les gendarmes de la brigade numérique orientent, informent et guident les internautes, en proposant soit une assistance en ligne, soit un rendez-vous dans une unité de gendarmerie classique.

La BNum continue d’évoluer pour optimiser son accessibilité. En plus de maîtriser différentes langues étrangères, les gendarmes y sont formés à l’accueil de personnes présentant des difficultés pour s’exprimer par écrit. Le langage et les réponses apportées sont ainsi adaptés. Pour une meilleure prise en compte de la question des violences sexuelles et sexistes, la BNum dispose également d’une plateforme proposant un Tchat en direct, facilitant le dialogue tout en préservant la discrétion.

Vers des plateformes de signalement

Même si les enquêteurs de la BNum répondent déjà à de nombreuses questions en matière cyber, ils ont la possibilité d’orienter les utilisateurs vers des plateformes dédiées à des thématiques bien particulières. Ainsi, le signalement de contenus illégaux sur Internet peut être fait sur la Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements (Pharos). Les usagers peuvent également signaler aux forces de l’ordre l’usage frauduleux de leur carte bancaire via la plateforme Perceval, hébergée sur « service-public.fr ».

« Perceval, lancée en 2018, collecte les signalements de fraudes aux cartes bancaires sur Internet. Il y avait trop peu d’enquêtes malgré le nombre très important de faits : plus d’un million de cartes bancaires mises en opposition chaque année. Il n’est pas imaginable de demander aux forces de l’ordre et à la Justice d’enregistrer, chaque année, un million de plaintes supplémentaires via les procédures classiques. Une telle volumétrie imposait de nouvelles approches. Au cours de l’année 2019, Perceval a permis 209 000 signalements pour 93,5 millions d’euros de préjudice total. Ces signalements ont permis d’ouvrir immédiatement des enquêtes sur la base de rapprochements  », poursuit le colonel Freyssinet.

Importance du partenariat

« La posture face aux infractions dans l’espace numérique ne doit pas être attentiste. Il faut mieux veiller, pour mieux protéger ! La détection des nouveaux phénomènes passe par notre action mais également par celle de nos partenaires. Ces derniers sont indispensables dans le domaine du numérique. Ils accompagnent notre action de prévention et favorisent le contact avec les usagers, tout en étant des capteurs. Cybermalveillance.gouv.fr est un partenaire important, qui fait émerger les préoccupations des usagers et remonter des affaires mettant en cause des groupes cybercriminels », ajoute le colonel Freyssinet. Un officier de liaison de la gendarmerie est présent chez ce partenaire, qui oriente les victimes vers des fiches conseils ou vers un spécialiste en sécurité informatique, en fonction de la gravité des faits. Le cas échéant, Cybermalveillance.gouv.fr propose de déposer plainte.

Le maillage territorial s’étend également grâce au réseau « réserviste numérique et cyber », qui participe directement à l’action de la gendarmerie, et qui, en parallèle, représente l’Institution dans des instances numériques sur l’ensemble du territoire, participant ainsi à son rayonnement.