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Les experts de la gendarmerie à la pointe de l'innovation

Auteur : la capitaine Sophie Bernard - publié le
Temps de lecture: ≃6 min.
© PJGN

Les personnels du Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN) ont fait le choix de mettre leur savoir et leurs compétences au service de la sécurité des citoyens. Le général Patrick Touron, commandant cet immense centre de recherche, explique en quoi leurs travaux contribuent à révolutionner l’action de l’Institution.

Comment les évolutions technologiques et scientifiques transforment-elles notre offre de sécurité ?

Les avancées techniques et technologiques bénéficient au domaine de la sécurité. Elles permettent de gagner en efficience de manière à pouvoir aborder d’autres missions, comme la prévention. D’une part, l’informatisation génère un gain évident de temps pour le classement de données. Les techniques d’analyse ne prennent en général que quelques heures, là où auparavant elles nécessitaient une semaine.

D’autre part, l’automatisation des procédures a fait évoluer le niveau de qualification requis au PJGN. Nous leur demandons en effet davantage de phases d’interprétation que de manipulations. Aujourd’hui, nous avons ainsi un taux d’ingénieurs et de docteurs qui avoisine les 50 % du personnel.

Enfin, les technologies disruptives offrent de nouvelles potentialités. Ainsi, en génétique, alors qu’il fallait une tache de sang pour identifier une personne il y a vingt ans, une simple goutte suffisait il y a dix ans, et à l’heure actuelle, nous sommes capables d’extraire l’ADN des cellules présentes dans une empreinte digitale. De la même façon, le monde cyber générant des millions de données, il a été nécessaire de développer des outils pour faciliter le travail d’exploitation des enquêteurs.

Aujourd’hui, en s’appuyant sur l’intelligence artificielle, nous pouvons séquencer des milliers d’heures de vidéos pour retrouver, par exemple, un véhicule précis dans le cadre d’une recherche de personne disparue. Toutes ces avancées techniques et technologiques posent des questions éthiques, déontologiques, juridiques et sociétales, que le PJGN aborde au sein de son comité d’éthique.

Comment la gendarmerie, et plus particulièrement le PJGN, pilotent-ils cette stratégie de recherche et d’innovation ?

Le PJGN a la responsabilité d’adapter la réponse opérationnelle judiciaire de la gendarmerie aux besoins de sécurité à travers de nouveaux outils.

Pour ce faire, nous bénéficions d’une importante capacité en ressources humaines, nous permettant de sélectionner des scientifiques et de les recruter en tant que gendarmes, afin d’occuper des postes de décision. C’est mon cas en tant que chimiste. En outre, nous accueillons environ 60 stagiaires par an et accompagnons nos doctorants, qui rédigent des thèses et sont forces de proposition. En évoluant dans l’Institution, ces derniers peuvent obtenir une Habilitation à diriger des recherches (HDR), porter un insigne de docteur, valorisant ainsi leur action, et devenir des cadres supérieurs de la gendarmerie.

Nous disposons également, au sein du PJGN, d’un directoire scientifique, qui sélectionne, classifie et budgétise les projets d’intérêts au regard de notre mission. Nous en comptons actuellement 160. Ce directoire, piloté par un directeur enseignement-recherche du PJGN, est composé de chefs de division de l’Institut de recherche criminelle ou du Service central de renseignement criminel de la gendarmerie nationale. Tous étant scientifiques et ayant également été commandants de compagnie, ils contribuent à développer des projets adaptés aux besoins du terrain. Par exemple, face aux accidents de chasse, nous avons développé une technique permettant d’identifier les plombs à travers leur composition, afin de trouver l’auteur par rapprochement. De la même manière, le portrait-robot génétique nous permet d’accroître la finesse de l’individualisation, grâce aux nombreux traits morphologiques.

L’autre point clé réside dans les liens que nous tissons avec différents partenaires, de façon à échanger sur les bonnes pratiques développées ailleurs. Nous travaillons ainsi avec nos correspondants européens, notamment les 70 laboratoires de l’European network of forensic science institutes (ENFSI), Europol, Interpol, ainsi que les Centres de coopération policière et douanière (CCPD).

Le monde académique nous ouvre également une nouvelle dimension, portée par l’Observatoire des sciences et technologies de la sécurité (ONSTS), à l’origine d’une politique d’échange et de collaboration très énergique. Nous pouvons ainsi allier nos compétences en faveur du bien commun et répondre ensemble à des appels à projet européens, permettant de récolter des fonds plus facilement grâce à l’aspect sécuritaire. Nous avons ainsi obtenu le financement du projet « shuttle », visant à améliorer le traitement des victimes d’agression et à identifier l’auteur via l’analyse et l’étude des traces de transfert opéré lors de l’agression (fibres, poils, poussières, etc.).

Enfin, nous possédons un comité d’éthique, chargé de s’interroger sur le développement et le besoin à l’emploi des innovations, de manière à nous sensibiliser sur les nouvelles capacités. Ce comité, en contact étroit avec les comités d’éthique du monde universitaire, est très important dans des domaines comme la génétique, l’intelligence artificielle ou le cyber. Piloté par le directeur enseignement-recherche et comprenant des personnels de tous grades et statuts, dans le respect de la parité, il se veut être le plus représentatif possible des besoins de la société.

Quels sont les derniers grands projets du PJGN ayant abouti ou en cours de développement ?

Nombre des projets portés par le PJGN permettent avant tout un gain d’efficience dans notre travail quotidien et ont donc finalement une assez faible visibilité extérieure.

Pendant longtemps, la gendarmerie allait chercher les innovations techniques dans le monde universitaire. Désormais, nous contribuons nous-mêmes à ces évolutions technologiques. Nous avons ainsi déposé plusieurs brevets, à l’instar de MicroFLOQ, un écouvillon permettant de piéger l’ADN présent lors d’un prélèvement de cellules, sans passer par la phase d’extraction et de nettoyage. Procédant directement à l’amplification, nous gagnons quatre heures dans le processus de traitement. Je citerais également le LabADN, qui permet de procéder aux analyses ADN directement sur une scène de crime. Nous avons pu vendre ce brevet à une société et ainsi rembourser les frais de développement. Le PJGN a également permis d’accomplir des avancées majeures dans le domaine de l’intelligence artificielle. Nous avons par exemple mis au point un outil qui nous permet, en greffant une séquence sur un bitcoin, de suivre la cryptomonnaie.

Nous pouvons aujourd’hui apprécier l’aboutissement et la portée de nos travaux : nos innovations sont reprises et certains s’appuient sur nos recherches pour progresser. Le plus bel exemple concerne l’identification. Pendant longtemps, il a fallu s’appuyer sur l’empreinte digitale, puis l’empreinte génétique, ou l’odontologie dans les cas de catastrophe. Nous avons désormais des outils analytiques nous permettant de récupérer l’odeur d’une personne, de l’analyser, et bientôt de la retrouver à travers les critères d’individualisation de cette empreinte olfactive.

C’est un sujet majeur qui risque de changer profondément nos manières d’opérer dans les années à venir. En outre, pour la première fois, les technologies sur lesquelles nous travaillons dépassent les frontières du monde de la sécurité. Des chercheurs utilisant des chiens pour détecter le cancer du sein se sont ainsi rapprochés de nous pour travailler sur l’empreinte olfactive de ces molécules. Nous avons aussi été contactés par un service médical travaillant sur les maladies que l’on peut détecter par expulsion d’air, afin de croiser leur travail avec nos analyses sur l’odeur dégagée.

L’objectif est de mettre en place des détecteurs peu coûteux, avec des capteurs électroniques spécifiques sur les molécules identifiées, pour permettre un traitement adapté. Cela nous sert aussi à démontrer que ces nouveaux outils permettent une véritable amélioration de la vie de nos concitoyens.