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Les défis de la composante police de la Minusma

Auteur : la capitaine Gaëlle Pupin - publié le
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Projetés en région, les FPU et les IPO soutiennent la gendarmerie et la police maliennes dans le développement de leurs capacités et effectuent des patrouilles.
© SirpaGend - MAJ Fabrice Balsamo

Les personnels de la composante police de la Minusma (Mission multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation du Mali), désignés sous le nom de « bérets bleus », multiplient les missions au profit des forces de sécurité maliennes, dans un contexte difficile et dangereux.

« La composante police de la Minusma est confrontée à une situation très complexe sur le territoire malien : insécurité, terrorisme, affrontements interethniques, banditisme et criminalité organisée, explique le général Jean-Frédéric Sellier, adjoint au chef de la composante police Minusma. Près de 1 750 personnels, provenant de vingt-huit pays différents, y æuvrent afin de lutter contre la crise sécuritaire qui touche tout le pays. » Ainsi, dix FPU (Formed Police Units – Unités de Police Constituées), de cent quarante personnels chacune, sont déployées sur l’ensemble du pays, afin de protéger la population, ainsi que les personnels des Nations Unies et d’agir en soutien des forces de sécurité maliennes, lorsque ces dernières sont présentes. Parallèlement, plus de trois cents IPO (Individual Police Officers – Officiers de Police Individuels) sont projetés sur le territoire pour, notamment, assurer des missions de formation, de « colocation » (mentor advisor), de conseil ou d’expertise auprès d’unités de police ou de gendarmerie maliennes.

Restaurer une « police de proximité »

À Gao, le lieutenant dispense un cours à la gendarmerie nationale malienne sur les techniques d’exploitation d’un téléphone portable.

© SirpaGend - MAJ Fabrice Balsamo

« L’objectif de la Minusma reste la protection des populations et des civils, tant que les moyens de l’état malien seront insuffisants en région, affirme le général Sellier. Nous ne disposons pas d’un mandat exécutif mais nous assurons les patrouilles quand les forces de sécurité maliennes sont absentes. Pour autant, celles-ci devront un jour être en mesure de se suffire à elles-mêmes. » Pour cela, Unpol soutient la gendarmerie et la police maliennes dans le développement de ses capacités. Projetés en région, les FPU et les IPO mettent en place les savoir-faire élémentaires, mais travaillent également sur les capacités spécialisées. « D’un point de vue sécuritaire, la restauration de la police de proximité reste l’un des défis que rencontre le Mali. Le constat est sans appel : les forces de sécurité et la population se parlent peu. La relation reste à construire. » Si les civils se plaignent assez peu des forces de sécurité, ils ne perçoivent pas l’intérêt de leur action. Autre difficulté : une majorité des membres de la police comme de la gendarmerie malienne sont recrutés dans le sud du pays et ne démontrent aucune motivation pour être mutés en région. Dialectes différents, autre culture,... « Le policier ou le gendarme malien qui part en région se considère en opération extérieure dans son propre pays. Ce constat sincère illustre toute la difficulté pour construire une relation de confiance entre les forces de sécurité et la population. »

Avec différents partenaires, comme Eucap, Unpol utilise deux leviers : la formation et l’équipement. S’il est essentiel de sensibiliser les policiers et les gendarmes à la nécessité de créer cette relation, à l’intérêt de travailler au profit de la communauté, il est indispensable d’y associer un projet prévoyant des aménagements du matériel ou l’amélioration des infrastructures. Autant de solutions destinées à favoriser le travail au profit de la communauté. « Défi supplémentaire : il faut améliorer la gouvernance dans ce pays. Nous y travaillons à tous les niveaux afin de garantir une plus grande intégrité de la part des forces de sécurité », poursuit le général Sellier.

Instaurer une chaîne criminalistique

« Le cœur de notre mandat est de développer les capacités spécialisées, rappelle-t-il. À ce titre, nous æuvrons, de concert avec plusieurs partenaires, pour développer la Police technique et scientifique (PTS) au Mali. » L’objectif est de mettre en place une architecture pour l’instant inexistante : des experts sur le terrain capables de recueillir des preuves, de les conditionner et de les faire acheminer jusqu’à un laboratoire central. Pour le moment, le laboratoire de la Minusma, à l’origine uniquement concentré sur les engins explosifs improvisés, apporte un soutien technique. En tant qu’expert, il est régulièrement sollicité par la justice malienne pour procéder à des opérations d’investigations techniques (PTS, extraction de données sur des téléphones mobiles, etc.), qui intègreront la procédure malienne. « Concrètement, c’est un travail de longue haleine. Nous essayons d’élargir les disciplines traitées au sein du laboratoire pour, dans un premier temps, apporter ce soutien technique aux partenaires maliens et, dans second temps, transférer, en stratégie de sortie, en plus des savoir-faire, les équipements pour compléter les capacités maliennes. » Concernant la chaîne criminalistique, Unpol a récemment formé une cinquantaine de policiers maliens pendant plusieurs semaines. Ils ont acquis la capacité de mener des opérations de prélèvement, de conditionnement et de transfert des éléments de preuve. « À nous de nous assurer que les gens formés sont bien employés dans leur domaine de compétence. Le mentoring en région nous permet de contrôler la formation et le matériel. De même, la mise en place d’antennes Soc (Serious Organised Crime - grande criminalité organisée) permet de délivrer des conseils en matière de PTS et d’affaires complexes. » En outre, Unpol et Eucap ont soutenu la création d’un Pôle judiciaire spécialisé et de sa Brigade d’investigation spéciale (PJS-BIS). Cette juridiction à compétence spéciale, située à Bamako, est chargée des enquêtes relatives au terrorisme et à la criminalité organisée. Les cinquante enquêteurs de la BIS, tous officiers de police judiciaire, ont été sélectionnés par Eucap et Unpol. « Il nous reste, en autres projets de longue haleine, à mettre en place une base de données permettant de répertorier les traces non identifiées. Nous avons encore beaucoup de travail en la matière. La principale difficulté étant que l’accent est mis sur le développement des capacités spécialisées alors que les capacités les plus élémentaires font parfois défaut. »

 

La lieutenante Valérie Compas, team leader du laboratoire de la composante police de la Minusma, à Bamako, effectue une recherche d’empreintes digitales, en soutien technique, dans le cadre d’une enquête ouverte par la BIS.

© SirpaGend- Maj. Fabrice Balsamo

Introduire une composante police au sein du G5 Sahel Mali

Cinq pays (Mali, Niger, Burkina Faso, Mauritanie et Tchad) ont créé une force militaire anti-terroriste conjointe afin de, notamment, sécuriser leurs frontières communes. « La force conjointe G5 Sahel est une approche pour l’instant principalement militaire, précise le général Sellier. Or le principal objectif est de lutter contre le terrorisme et la criminalité organisée et présenter les criminels devant une juridiction avec des preuves. » Les forces armées sont un élément indispensable de la défense et de la sécurité du territoire. Pour autant, elles n’ont pas vocation à interroger des suspects ou à recueillir des éléments de preuve. C’est le travail d’un policier ou d’un gendarme. L’un des défis d’Unpol et d’autres partenaires est donc d’introduire une composante police au sein de la force G5 Sahel. « Il faut arriver à une complémentarité. Lorsque les opérations militaires conduisent à l’arrestation d’un suspect, un relais doit se mettre en place avec prise en compte de la personne interpellée, de ses droits et des éléments de preuve. » Dans cette perspective, un atelier s’est tenu à Bamako, en décembre 2017, sous l’égide de l’UNODC (United Nations Office on Drugs and Crimes – Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime). « Nous essayons de faire prendre conscience de tout l’intérêt d’une force de police : recueil de renseignements auprès de la population, capacités d’investigation, prise en compte de la personne interpellée et de la gestion de l’ordre public. »

Conduire une approche globale

« Le cœur du métier d’Unpol est la sécurité, mais ce n’est pas un axe isolé, explique le général Sellier. Nous sommes au carrefour de toutes les problématiques : sécuritaire, militaire, civile, humanitaire… » Outre les missions opérationnelles (patrouilles, protection et escorte, maintien de l’ordre en soutien aux forces de sécurité maliennes) et les activités de formation, Unpol conduit des projets en coordination avec de nombreux partenaires extérieurs. « Qu’il s’agisse de Quick impact projects (QIP) ou de projets de plus longue haleine, il s’agit avant tout de donner aux forces de sécurité maliennes les moyens de travailler. » Réhabilitation des infrastructures des brigades ou des commissariats, équipement en immobilier, mise en place de systèmes de protection, installation d’un générateur... Pas moins d’une soixantaine de QIP ont été conduits par Unpol. « Certains projets ne sont pas totalement ciblés sur la capacité sécuritaire, mais il ne faut pas perdre de vue que nous nous inscrivons dans une approche globale. La réponse uniquement sécuritaire ne suffit plus. » L’exemple de Menaka, petite ville reculée dépendant de Gao, est édifiant. À l’écart de tout, sans eau ni électricité, elle souffre de troubles à l’ordre public. « Nous devons essayer d’améliorer les conditions de vie de la population. À défaut, la situation restera tendue. En favorisant le développement de l’état malien et en protégeant les populations, l’un de nos buts est également la réouverture des classes. » C’est un autre défi de taille, conduit en coopération avec de nombreux partenaires internes (sections civiles traitant du développement et de la stabilisation : protection des civils, de la femme, de l’enfant, droits de l’Homme, affaires civiles) et externes (Eucap, Japan international corporation agency…).

 

À Bamako, le capitaine Christophe Menes, FPU, conseille la Special intervention team (SIT) sénégalaise, détachée pour un an au profit du Mali. Le campement Kangaba, cible d’un attentat en juin 2017, est un lieu d’entraînement privilégié.

© SirpaGend - MAJ Fabrice Balsamo