Dossiers

Mission Eucap Sahel Mali : enjeux et perspectives

Auteur : la capitaine Gaëlle Pupin - publié le
Temps de lecture: ≃8 min.
La Lieutenante Valérie Vial dispense un cours de management et de déontologie au profit des gardes nationaux déployés au centre du pays, dans le cadre du Plan de sécurisation intégré dans les régions du centre (PSIRC).
© Eucap Sahel Mali

Mission civile de l’Union européenne, lancée officiellement le 15 janvier 2015, Eucap Sahel Mali a pour objectif de conseiller stratégiquement les forces de sécurité intérieure maliennes et de les assister dans la formation de leurs personnels, en particulier les cadres. Une action menée avec diplomatie, en étroite coordination avec les partenaires internationaux présents sur le territoire.

«Depuis trois ans, Eucap Sahel Mali s’inscrit en soutien à la volonté des autorités nationales pour aider les forces de sécurité intérieure maliennes à réaffirmer l’autorité du gouvernement sur l’ensemble du pays », explique le général Philippe Rio, à la tête de la mission depuis le 1er octobre 2017.

La crise au Mali a, en effet, révélé les difficultés de l’État à instaurer son autorité sur l’ensemble du territoire national, dans un contexte d’instabilité accrue dans le Sahel.

« La mission fournit des experts en conseil stratégique et en formation à la police, la gendarmerie et la garde nationale du Mali, ainsi qu’aux ministères concernés, afin de soutenir la réforme dans le secteur de la sécurité. » Son mandat initial a pour objectif d’améliorer leur efficacité opérationnelle, de rétablir leurs chaînes hiérarchiques, de renforcer le rôle des autorités judiciaires et administratives dans la gestion et le contrôle de leurs missions et, enfin, de faciliter leur redéploiement vers le nord du pays.

Des enjeux transnationaux

« La crise a souligné la nécessité d’améliorer les pratiques de gouvernance et les capacités institutionnelles pour permettre aux populations du Mali d’exercer pleinement leurs droits, y compris le droit à la sécurité et à la justice, explique le général Rio. Mais l’enjeu va au-delà d’une préoccupation nationale. Rétablir la sécurité et la paix durable au Mali revêt une importance cruciale pour l’Afrique et pour l’Europe. La France a été le fer de lance de l’engagement de l’Union européenne, permettant le déploiement de la mission EUTM et, dans un second temps, celle de la mission Eucap. »

La problématique liée aux frontières et à la migration irrégulière est, en effet, actuellement au cœur des préoccupations européennes. Trafic d’êtres humains, de drogues, d’armes, fraude documentaire, propagation des réseaux terroristes… Le crime transfrontalier présente de multiples facettes, très souvent interconnectées, affectant les populations au Mali comme en Europe. Des recommandations ont ainsi été intégrées dans un mandat renouvelé, adopté le 11 janvier 2017 par le Conseil de l’U.E., prolongeant la mission d’Eucap Sahel Mali jusqu’à janvier 2019. Elles prévoient, notamment, de renforcer la capacité des forces de sécurité intérieure maliennes dans la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, et de soutenir le Mali dans la gestion des flux migratoires et des frontières. « Les enjeux de sécurité sont principalement dans le contrôle des espaces, reconnaît le général Rio. L’Union européenne a donc décidé de développer cette mission de renforcement des capacités, avec un axe d’effort particulier sur les trois forces de sécurité maliennes, en respectant leur culture d’entreprise. »

Réunion de travail entre le général Rio et le directeur général de la police nationale malienne, l’inspecteur général Moussa Ag Infahi.

© SirpaGend - Maj. Fabrice Balsamo

Gestion des ressources humaines : le cœur de mandat

Le lieutenant-colonel Alain Viry, conseiller Ressources humaines (R.H.) auprès de la gendarmerie nationale, se souvient encore de son arrivée au Mali : « Déployés au sein de la Core-Team en juillet 2014, jusqu’au début du lancement de la mission officielle, nous étions principalement là pour faire un état des lieux. L’important était de respecter la culture d’entreprise des forces maliennes et de comprendre leur mode de fonctionnement. Il ne s’agissait pas d’arriver avec nos préceptes européens et de tout vouloir modifier. Diplomatie et tact ont été les maîtres-mots de notre action quotidienne. »

Une fois le constat des points à améliorer effectué, l’activité de conseil a pu se mettre en place. « Le cœur du mandat est d’améliorer le système des ressources humaines des forces de sécurité et de leur permettre de faire face à leurs besoins opérationnels, précise le lieutenant-colonel (LCL) Christophe Nied, conseiller stratégique interministériel. À cet effet, la mission comprend une équipe de conseillers qui travaille avec les forces de sécurité intérieure et les ministères en charge de la Sécurité et de la Défense. » Recrutement, formation, gestion, avancement, statut des militaires, récompenses… Tous les aspects des ressources humaines sont passés en revue. La mise en place d’une base de données recensant les personnels composant les forces constitue l’une des priorités, tout comme la valorisation des compétences.

« La gestion des R.H. peut être comprise de manière très large : gérer les personnels des forces pour qu’ils puissent remplir leurs missions s’entend aussi en termes de formation, de gestion, mais également de capacités », ajoute le LCL Nied. Lorsqu’elle aide les autorités maliennes à monter des structures de reconquête de la région centre, la mission Eucap leur propose des organigrammes, des structures et des formations au prédéploiement. Elle les conseille également sur les moyens, la réalisation du TEA (Tableau des Effectifs Autorisés), du TDM (Tableau de Dotation en Matériels), et peut même aller jusqu’à leur présenter des schémas d’organisation de camps en dur avec leur coût.

« Il ne faut pas oublier que le Mali est un pays en guerre. Il y a donc des besoins spécifiques allant au-delà de la gestion des ressources humaines dans sa plus simple acception. Si la mission ne répond pas à ces besoins-là en portant des projets, elle perd en crédibilité. Il faut donc actionner plusieurs leviers pour répondre aux besoins de la force, tout en gardant à l’esprit notre objectif : essayer de mettre en place une véritable politique de gestion des ressources humaines. »

Renforcement des capacités

Les formations délivrées par la mission Eucap Sahel Mali couvrent l’ensemble du spectre des savoir-faire nécessaires au bon fonctionnement des forces de sécurité intérieure : du management au contre-terrorisme, en passant par la sécurité publique générale, la police judiciaire, la police technique et scientifique, la sécurité des frontières, l’intervention professionnelle, le maintien de l’ordre et la protection des hautes personnalités. Sans oublier des formations sur l’éthique, la déontologie et les droits de l’Homme. Dans cette même logique, des sessions de formation de formateurs sont organisées pour compléter les connaissances en matière de méthodes pédagogiques.

« L’objectif n’est pas de se substituer aux forces, rappelle le LCL Nied. Nous devons nous assurer que les Maliens s’approprient les formations et les rediffusent par eux-mêmes, afin de doter les forces de sécurité d’un réseau de formateurs prêts, dans l’avenir, à prendre le relais. » La plupart des formations sont dispensées à Bamako, mais certains formateurs sont ponctuellement projetés en province pour des formations décentralisées.

« La limite du système est que Eucap Sahel Mali est une mission non opérative. Les formateurs ne peuvent donc pas faire de mentoring, ni accompagner les forces en patrouille », précise le colonel Damien Michel, chef des opérations. Ces formations ne peuvent être délivrées qu’à la demande des forces. La mission travaille avec chacune d’elles sur la base de plans d’actions, renouvelés chaque année. « Celui de 2018 prévoit qu’en fin de formation, une demi-journée soit dorénavant consacrée à la mise en œuvre des savoir-faire, ajoute le colonel Michel. Par cette continuité de l’encadrement pédagogique, nous nous assurons qu’il y a bien un transfert de connaissances et de compétences. C’est un progrès. »

Les militaires de la garde nationale malienne reçoivent une formation au maintien de l’ordre par le capitaine Pascal Bécard.

© Eucap Sahel Mali

Coopération et coordination

L’action d’Eucap Sahel Mali est complémentaire de celle de la composante police de la Minusma (Mission multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali), avec laquelle une série de formations conjointes a été lancée depuis 2015.

Les gendarmes français engagés au sein de Eucap s’intègrent dans le dispositif de la Force de gendarmerie européenne (FGE) aux côtés de leurs homologues italiens, espagnols et portugais. La FGE arme, en outre, une équipe de lutte contre la criminalité organisée au sein de la Minusma.

Eucap se coordonne également avec EUTM, la mission militaire européenne de soutien aux forces armées maliennes, qui s’inscrit dans la même Politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne (PSDC). Les formations Eucap ont une vocation de sécurité publique générale, complémentaire au volet militaire d’EUTM, qui se concentre sur la défense opérationnelle du territoire. « Avec EUTM, nous avons créé la formation de commandement d’escadron de la garde nationale : douze semaines sanctionnées par un diplôme reconnu par les autorités maliennes. Nous travaillons également de concert sur l’optimisation de la gestion logistique du matériel des forces maliennes. Là encore, un vrai progrès », ajoute le colonel Michel.

Mais parfois, la coordination entre tous les partenaires n’est pas aussi simple. Toute la communauté internationale est en effet présente au Mali : Japon, Australie, États-Unis, Allemagne, Chine, Qatar, U.E., ONU… Pas toujours évident de savoir qui fait quoi, comment et avec qui. « La multiplicité des interlocuteurs entraîne un manque de lisibilité, tant pour les forces maliennes que pour chacun des partenaires. La situation sera facilitée lorsque les autorités maliennes mettront en place une coordination structurelle à leur niveau, s’appropriant ainsi les projets de l’ensemble des acteurs », conclut-il.