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Deux missions : « protéger la population et l’aider »

Auteur : Sirpa Gendarmerie - publié le
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Le général d’armée Christian Rodriguez, directeur général de la gendarmerie.Le général d’armée Christian Rodriguez, directeur général de la gendarmerie.
Le général d’armée Christian Rodriguez, directeur général de la gendarmerie.
© Fabrice Balsamo

Livrant son analyse de la gestion de la crise de la COVID et de l’action de la gendarmerie, le général d’armée Christian Rodriguez revient sur la nécessaire manœuvre R.H. et l’adaptation opérationnelle à tous les échelons. Il salue, à cette occasion, l’engagement exceptionnel de chacun, qui, au-delà de la mission première de sécurité, a notamment donné corps à l’opération #RépondrePrésent.

Face à cette crise sanitaire inédite, qu’elle a traversée au côté de la population, quelles ont été les priorités de la gendarmerie et comment a-t-elle adapté sa manœuvre R.H. Et opérationnelle ?

Nous avons déterminé, dès les premiers jours de la crise, trois lignes d’opération : 1, protéger la population en faisant respecter le confinement ; 2, préserver la capacité d’action de nos personnels, en les protégeant du virus, tout en leur fournissant les moyens de travailler autrement ; 3, entretenir la cohésion et la solidarité au sein de toute la maison, incluant les familles, qu’il fallait soutenir dans nos casernes confinées. Ces trois lignes ont servi de guide général à toute notre action.

Sur ces fondements, du premier au dernier jour du confinement, 60 000 à 65 000 de nos personnels ont ainsi été quotidiennement engagés. Ce sont des chiffres d’engagement absolument exceptionnels, qui constituent la première des réussites de l’Institution durant cette période. Rendez-vous compte, en effet, que le taux d’attrition de nos effectifs du fait de cette crise, qui je le rappelle a ébranlé la société tout entière, a été presque nul… C’est une fierté extraordinaire pour l’Institution !

Cela s’explique, en premier lieu, parce que les consignes de sécurité sanitaire ainsi que les aménagements de l’organisation du service ont été strictement observés dans les rangs. Cela s’explique également parce que nombre de dispositifs de protection ont été inventés et déployés sur le terrain ; l’inventivité de nos gendarmes ayant fait merveille… et l’admiration du ministre.

Et surtout, cela s’explique parce que notre engagement militaire, au même titre que

notre engagement de service public, a toujours fait passer chez nos personnels la mission au premier plan. Leur état d’esprit, tourné vers le service de la Nation, vers le service d’autrui, a été le socle de toute notre action. Je veux vraiment les en remercier et les en féliciter.

C’est un remarquable travail de dialogue et de discernement qui a été effectué. Et nous savons pourquoi il l’a été : pour éviter que la population ne soit exposée, pour soulager les hôpitaux, pour sauver des vies.

Quelle était cette mission ? Comment la résumer ?

Elle reposait sur deux piliers : protéger la population et l’aider.

Dans le premier volet, il s’agissait évidemment de contribuer à la maîtrise de la propagation du virus, en faisant respecter le confinement sur tout le territoire, et dans la durée. Il y a eu des millions de contrôles de circulation, et très peu d’incidents. C’est un remarquable travail de dialogue et de discernement qui a été effectué. Et nous savons pourquoi il l’a été : pour éviter que la population ne soit exposée, pour soulager les hôpitaux, pour sauver des vies.

Dans le deuxième volet, nous avons profité que la délinquance et la criminalité traditionnelles aient marqué le pas sur le terrain durant le confinement, à l’exclusion bien sûr des violences intra-familiales et de la cyberdélinquance, qui ont explosé, pour servir la population autrement, au-delà de nos missions habituelles. Ainsi est née l’opération « #RépondrePrésent », qui consistait à ce que la gendarmerie soit logistiquement et humainement en soutien des populations fragilisées et isolées par et pendant la crise.

Et c’est ce que nos personnels ont fait ! Plus de 2 millions de missions de proximité menées durant le confinement, 140 000 élus contactés, auxquels les gendarmes ont proposé un coup de main logistique ou humain dans les communes, 50 000 seniors appelés ou visités, pour vérifier que les besoins essentiels leur étaient accessibles, plus de 4 000 victimes de violences intra-familiales recontactées d’initiative, 6 500 inscrits accompagnés dans le cadre de l’opération tranquillité entreprises et commerces, près de 32 000 entreprises industrielles sensibilisées aux cybermenaces, dont 3 000 établissements de santé, et la liste des actions menées n’est pas exhaustive. Ce fut aussi, par exemple, et tout simplement, apporter des devoirs à des enfants qui n’avaient pas de liaison Internet à domicile. Tous les gendarmes peuvent être fiers d’avoir répondu présent si massivement et si concrètement !

Le pilotage de cette gestion de crise s’est fait à l’échelon central, avec la mise en place d’un centre des opérations, mais aussi à travers une manoeuvre déconcentrée permettant une grande liberté d’action sur le terrain…

Et pour cause ! Je considère que le premier rôle du chef est d’accroître la liberté d’action de ses subordonnés ! C’est particulièrement vrai en temps de crise. Car c’est le meilleur moyen de gagner du temps et de la finesse, de la justesse, dans la réponse du terrain. #RépondrePrésent n’aurait été ni efficace ni même concevable autrement.

En revanche, effectivement, le centre des opérations, notre état-major spécifique de crise, constitué au niveau central, permettait de conduire la manœuvre selon des process militaires partagés par tous, gérant l’afflux d’informations remontant du terrain, mais également l’information descendant du gouvernement et du centre interministériel de crise, et élaborant à partir de tout cela ordres et synthèses.

J’ai d’ailleurs décidé qu’à « l’ère des crises », la gendarmerie devait se doter de cet outil en permanence. À compter de l’année prochaine, un centre des opérations sera donc armé de façon pérenne, augmentant encore la capacité de la gendarmerie à répondre présent, au quotidien comme dans les coups durs.

#RépondrePrésent, opération permise par ces nombreuses initiatives et actions conduites par les échelons territoriaux, reflète un véritable état d’esprit ancré au sein de l’Institution, dites-vous souvent…

#RépondrePrésent, c’est un état d’esprit. Je dirais même que c’est éthique. C’est la conception profonde que j’ai de notre métier, en tout cas. Car l’aide à la population va bien au-delà du coeur de métier stricto sensu lié à la sécurité intérieure. C’est même cela - l’aide directe, humaine et concrète à la population - qui est le fondement du métier de gendarme. C’est ce que nous sommes. Et c’est ce que nous devons toujours être.

La France des « gilets jaunes » et les débats sur les violences policières ont clairement soulevé la question de la confiance entre la population et les forces de l’ordre. Pour redonner de la confiance, il faut de la proximité, aider tout le monde et d’abord les plus fragiles, être au contact de la population et répondre présent devant les besoins et les difficultés du pays. #RépondrePrésent survivra à la crise et doit survivre à la crise. Je n’ai aucune crainte à cet égard.

On peut donc dire que cette crise a véritablement mis en lumière le caractère profondément humain de la gendarmerie…

Vous prêchez un convaincu et, je pense, 130 000 convaincus. D’ailleurs, pardon d’insister, mais vous connaissez le mot d’ordre qui inspire notre stratégie « Gend 20.24 » ? Répondre présent, pour la population, par le gendarme. Cette formule doit imprégner et inspirer chacun de nos comportements, chacune de nos actions, chacune de nos décisions.

Pourquoi « répondre présent » ? Parce que c’est le premier devoir d’un militaire. Parce que c’est la première chose que l’on attend d’un service public de sécurité. Parce que notre pays a besoin de forces capables de tenir bon, quelles que soient les circonstances. Parce que notre pays a besoin, au quotidien comme en temps de crise, de forces capables de contribuer au maintien des solidarités élémentaires.

Pourquoi « pour la population » ? Parce qu’être au service de la population, la respecter, la considérer, l’aimer, l’aider, veiller sur elle, c’est ça, le premier impératif du gendarme. Je n’ai de cesse de le dire à ceux qui ne nous connaissent pas, je commence toujours par là : être gendarme, c’est d’abord aimer les gens, c’est aimer les gens et aimer les aider. Il faut se penser comme cela. Il faut s’organiser pour cela. Le lien social, le vivre-ensemble républicain, la cohésion nationale, tout cela doit faire partie de notre effet final recherché.

Enfin, pourquoi « par le gendarme » ? Pour une raison simple, essentiellement : on a beau tourner la question dans tous les sens, on a beau fournir au gendarme des outils - indispensables ;- de plus en plus sophistiqués, rien ne sera jamais plus efficace que son sens et sa pratique du contact humain sur le terrain.

© LCL M. Scheurer

Quels ont été les autres atouts de la gendarmerie tout au long de cette crise ?

Le premier atout a été la force de notre soutien logistique. Dans cette crise, les logisticiens ont été de tous les engagements. Nous devons leur tirer un grand coup de chapeau. Ils constituent une force exceptionnelle pour la gendarmerie et le ministère de l’Intérieur tout entier.

Le deuxième atout a été notre sens de la mission ainsi que la solidarité dont tous les personnels ont fait preuve entre eux, qu’ils soient sur le terrain, dans les états-majors, en bordées, en télétravail ou auprès des leurs. Individuellement et collectivement, l’engagement de chacun a payé. Des gestes d’entraide m’ont été remontés de partout en France dans nos unités. Vraiment bravo à tous !

Le troisième atout a été le rôle joué par la concertation. Elle a prouvé une nouvelle fois qu’elle était un formidable facteur de rebond et de résilience pour l’Institution, l’épaulant durant toute cette période et contribuant à la gestion de crise par ses propositions. Là encore, un vrai merci.

Enfin, nous avons eu, durant cette crise, la confirmation du bien-fondé d’investissements et de choix stratégiques formulés par l’Institution. C’est le cas de notre transformation numérique. Il suffit pour s’en convaincre de voir le rôle joué par la brigade numérique pour renseigner et accompagner les internautes durant le confinement. Ses effectifs ont été multipliés par cinq et les sollicitations par huit.

Même chose dans le domaine cyber : la gendarmerie a investi le sujet de longue date et son expertise a permis d’accompagner la population, les services publics, les entreprises, les commerçants, contribuant à faire en sorte qu’une crise cyber - la menace était réelle - ne s’ajoute pas à la crise sanitaire.

La manœuvre communication s’est également avérée essentielle, tant en interne qu’à destination du grand public…

En interne, la transparence de l’information est l’indispensable corollaire de la liberté d’action que j’évoquais, car la qualité de l’action de chacun dépend de la qualité de l’information reçue. C’est la raison pour laquelle nous avons privilégié, le plus possible, des boucles courtes, immédiates et informelles, ainsi qu’un wiki central qui servait de « boîte à réponses » pour tous les gendarmes. Les audio-conférences et visio-conférences, avec les échelons territoriaux de commandement comme avec les gendarmes des unités, ont constitué un autre outil très utilisé pendant la crise. De même, les boucles Tchap des commandants de région et des commandants de groupement ont permis un échange d’idées et d’initiatives en instantané, et ce fut extrêmement précieux dans la gestion de cette crise que nous découvrions tous.

L’autre travail de communication, en externe cette fois, consistait et consiste encore à faire connaître le travail des gendarmes durant cette période.

Quand je raconte ce que vous avez fait, par exemple, aux dirigeants d’entreprise qui regardent attentivement les idées et procédés des institutions militaires, ils sont épatés par votre travail. Vous exercez un engagement au service des autres, à qui vous êtes dévoués. Je ne me lasserai jamais de le faire savoir, à nos responsables publics comme à nos concitoyens.