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Manœuvre inédite des écoles face à la crise

Auteur : la capitaine Sophie Bernard - publié le
Temps de lecture: ≃9 min.
© Gendarmerie nationale

Afin de se conformer aux mesures gouvernementales liées à l’épidémie de coronavirus, tout en renforçant les effectifs sur le terrain, la gendarmerie nationale a opéré une manœuvre sans précédent pour faire face à la crise sanitaire : 3 700 élèves ainsi que la majorité de leurs cadres ont été déployés, en avance de phase, dans les unités !

Début mars, alors que le coronavirus traversait les frontières à la vitesse de l’éclair, le gouvernement français a rapidement dû prendre des mesures pour éviter sa propagation. Le Commandement des écoles de la gendarmerie nationale (CEGN) et, par déclinaison, l’ensemble des écoles et des centres de formation de l’Institution n’ont eu que quelques jours pour s’adapter et prendre les décisions qui s’imposaient.

Déploiement dans l’urgence

Si le 15 mars toutes les formations se trouvent suspendues, dès le lendemain, des directives sont données pour organiser, dans les plus brefs délais, le déploiement des élèves sur l’ensemble du territoire. Élèves officiers (E.O.), Élèves gendarmes (E.G.), Élèves gendarmes adjoints volontaires (EGAV), Élèves des corps de soutien (CSTAGN), ils sont tous concernés !

Des distinctions sont néanmoins faites en fonction des temps de formation : les E.O. en deuxième année de formation, les E.G. ayant suivi au moins six mois de scolarité et les EGAV ayant fait plus de sept semaines en école seront affectés, en avance de phase, en unité, après avoir fait leur choix au regard du classement anticipé. Les autres seront détachés en tant que stagiaires, prioritairement dans les unités les plus proches de leur domicile ou dans celles ayant une capacité d’hébergement. C’est un défi de taille pour les Bureaux de gestion des personnels (BGP) qui, en relation avec la DGGN et le CEGN, doivent rapidement désigner les unités d’affectation en fonction des besoins.

Il s’agit aussi de prendre en considération les règles juridiques et les vœux des élèves concernés, tout en vérifiant quels logements pourront leur être alloués. Ce dernier point n’est pas sans poser problème : la période du plan annuel de mutations n’est pas encore effective et la crise sanitaire génère des difficultés pour le déménagement des sous-officiers concernés par une mutation imminente.

Heureusement, les BGP peuvent compter sur les autres bureaux des régions pour les aider à trouver des habitations libres, mettre à disposition du matériel ou encore financer l’achat de meubles. De leur côté, les écoles doivent rapidement régler de nombreuses formalités : les certificats d’aptitude au tir sont passés en revue et des rotations de plusieurs centaines de kilomètres sont réalisées dans l’urgence pour armer les élèves ; les prestations de serment ont lieu par visio-conférence ou par lettre manuscrite auprès des tribunaux ; les notes sont arrêtées pour établir les classements et organiser le choix des postes. Enfin, malgré l’absence des familles et amis, les traditionnelles cérémonies de fin de scolarité sont organisées de façon symbolique, dans le respect des mesures barrières. À peine le temps de dire au revoir, les premiers départs ont lieu seulement 48 heures après l’annonce !

Détachée à la brigade territoriale de Paimpol, l’élève gendarme Annaelle fait partie des 3 700 jeunes en formation initiale déployés de manière anticipée, sur tout le territoire, pour répondre aux mesures gouvernementales et renforcer les effectifs en unité.

© ADJ. A. Boulais - RG Bretagne

Rendez-vous en terre inconnue

Ce déploiement est avant tout un choc pour les élèves, qui se posent beaucoup de questions sur ce départ précipité. « Nous avons appris du jour au lendemain que notre scolarité s’arrêtait là. Nous étions à la fois circonspects face à cette nouvelle, mais aussi heureux d’aller sur le terrain », expliquait alors l’E.G. Florian, affecté à la brigade de Parentis-en-Born (40).

Très vite, volonté et abnégation reprennent le dessus. « En signant notre contrat de gendarme, nous avons bien pris conscience de notre engagement et de la disponibilité qui en découle. Nous avons maintenant l’occasion de démontrer que nous sommes prêts à servir, quelles que soient les circonstances », reconnaissait de son côté l’E.G. Lou, affectée à la brigade de Cozes (17).

La gendarmerie étant connue pour être une grande famille, ils peuvent aussi compter sur les élans de solidarité dans les unités accueillantes. En effet, de nombreux militaires et leurs familles se débrouillent pour fournir des meubles et des produits de première nécessité aux arrivants. « J’ai été accueillie comme il se doit par tout le monde dans la brigade. On m’a trouvé couverts, draps, lit, canapé, télé, etc. Ils m’ont même donné des pâtes le premier soir, ne sachant pas si j’avais eu le temps de faire des courses. C’était vraiment touchant ! », racontait l’E.G. Alizée, affectée à la brigade de Valréas (84).

Une fois les valises posées, le travail n’attend pas ! Là encore, les jeunes recrues sont épaulées par leurs aînés pour faire leurs premiers pas sur le terrain. « C’est un peu stressant, mais j’ai un bon tuteur et ils m’ont tous dit qu’ils seraient là pour moi. Je suis aussi en colocation avec deux autres gendarmes adjoints volontaires, qui m’expliquent comment faire », témoignait quant à elle, au cours des premiers jours, l’EGAV Julia, affectée à la brigade d’Arès (33).

Pas question non plus pour le CEGN de les abandonner du jour au lendemain : un enseignement à distance se poursuit afin de compléter la formation écourtée des élèves. Un travail colossal est abattu en ce sens par le centre de production multimédia de la gendarmerie, qui prépare en urgence la mise en ligne des nombreuses documentations sur la plate-forme.

En outre, chaque unité accueillante doit désigner un militaire tuteur, chargé d’accompagner le jeune gendarme durant ses premiers mois d’affectation, tout en faisant le lien avec ses anciens cadres d’école. En effet, ces derniers restent en contact avec leurs élèves, qui leur font part de leurs premiers ressentis. Ils sont nombreux à les remercier pour leurs conseils avisés, qui prennent tout leur sens sur le terrain.

Tout comme leurs jeunes recrues, les cadres ont regagné le terrain pour prêter main-forte à leurs camarades dans le cadre des contrôles.

© E.G. Chaumont

Les cadres à la rescousse

Après avoir géré le départ anticipé des élèves et même conduit certains dans leurs unités d’affectation lorsqu’ils n’avaient pas de véhicule, les cadres se retrouvent dépourvus de disciples. Seule une poignée d’élèves est restée sur les différents sites d’instruction pour participer à la sécurité des établissements et les autres n’exigent qu’un suivi à distance.

Néanmoins, même si « l’école est finie », pas question de chômer ! Les formateurs viennent à leur tour renforcer les unités, en fonction des besoins mais aussi de leurs anciennes expériences. Différentes missions leur sont ainsi dévolues. En accord avec les commandants de groupement de gendarmerie, certains s’organisent en pelotons pour renforcer les unités locales dans leur mission de sécurité publique, à l’image des Détachements de surveillance et d’intervention (DSI) des gendarmes mobiles. C’est le cas notamment des écoles de Chaumont, de Montluçon, de Châteaulin, de Rochefort ou encore de Fontainebleau.

Une ressource riche pour leurs camarades, puisqu’ils connaissent déjà bien la mission : « Avant d’être cadre en école, j’ai été affecté pendant huit ans en gendarmerie mobile. Je connais bien la mission de DSI pour l’avoir déjà pratiquée à de nombreuses reprises au profit des zones de sécurité prioritaire ou dans le cadre de renforts estivaux », expliquait l’adjudant Gentilhomme, de l’école de Chaumont.

Pour leur part, les cadres de l’école de Dijon forment la brigade autonome d’Ouges, une unité de circonstance pour veiller au respect des mesures liées au confinement et soutenir le groupement de Côte-d’Or.

De nombreux formateurs sont également employés dans les états-majors, particulièrement sollicités durant la crise. C’est le cas notamment de ceux de l’EOGN, qui interviennent auprès des services de la Région de gendarmerie Île-de-France et de la DGGN. Les instructeurs des centres spécialisés, quant à eux, peuvent mettre leurs compétences techniques au profit du terrain. Par exemple, le centre national d’instruction nautique de la gendarmerie d’Antibes vient renforcer la brigade nautique locale. Enfin, submergée de questions liées à l’épidémie, la brigade numérique peut compter sur près de 40 militaires affectés en école pour la soulager et répondre, à distance, aux multiples interrogations des usagers. « La salle de la brigade pédagogique de l’école est devenue une antenne de la brigade numérique », relatait alors l’adjudant-chef Barbarossa, affecté à l’école de Chaumont. C’est également le cas sur les sites de Tulle, Châteaulin, ou encore Montluçon.

À la suite du déconfinement, les formations ont progressivement repris dans le respect des mesures sanitaires.

© Gendarmerie nationale

Reprendre le chemin de l’école

À la suite du déconfinement, intervenu le 11 mai, les formations initiales reprennent progressivement dans les écoles de gendarmerie. Pour les cadres et les élèves partis en stage, ce retour se fait dans le strict respect des mesures sanitaires. Dès leur arrivée au sein de l’établissement, ils remplissent un questionnaire de santé et participent à un entretien médical avec prise de température.

Le port du masque et la distanciation sociale sont également de rigueur, que ce soit dans les salles de cours et les amphithéâtres, mais aussi dans le cadre des exercices et des cérémonies en extérieur. Fini donc l’ordre serré pour se déplacer d’un bâtiment à un autre ! C’est toute une organisation à repenser, avec des petits groupes et des ordres de passage, pour que la scolarité puisse se dérouler dans les meilleures conditions.

Enfin, bien qu’il fût soudain et chaotique pour certains, ce déploiement inédit reste une belle expérience pour ces jeunes recrues, qui ont pu toucher du doigt différents paramètres du métier : l’urgence, la solidarité, l’abnégation, l’adaptabilité, etc.

Les premières impressions des élèves sont d’ailleurs très positives. Détaché au sein du Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) de Rennes (35), l’E.G. Stéphane confiait avoir « beaucoup apprécié la possibilité de mettre en pratique le savoir-faire acquis en école. » Il estimait que cela devrait l’aider pour la suite, « notamment à faire un choix lors de ma sortie d’école. Je pense en effet continuer dans cette voie, en choisissant d’intégrer la gendarmerie mobile ou un PSIG. »

Au sein de la brigade de Paimpol (22), l’E.G. Annaelle a elle aussi retiré de ce détachement une grande satisfaction, tant professionnelle qu’humaine : « Le bilan est extrêmement positif. Cela m’a permis d’avoir une réelle conscience du terrain et de la richesse du relationnel. Je retiens le soutien indéfectible de mes camarades de la brigade tout au long du détachement, notamment au début, lorsque j’avais la crainte de ne pas savoir faire face à certaines situations. »

Mission réussie donc à travers cette manœuvre, qui aura permis de retirer du positif dans cette crise !