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Quel bilan de l’action de la gendarmerie pendant la crise ?

Auteur : Pablo Agnan - publié le
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© Pablo Agnan

Inédite, la crise sanitaire a frappé la gendarmerie de plein fouet. Non seulement tous les personnels de l’Arme se sont mobilisés au service de leurs concitoyens dans des opérations d’une ampleur exceptionnelle, de par sa gravité et sa durée, mais ils ont également été confrontés eux-mêmes aux risques de la pandémie, qui pouvait les frapper au sein de leur unité ou de leur famille. Comment les militaires ont-ils fait face ? Quel bilan de leurs actions ? Éléments de réponse avec le général de division Bernard Clouzot, chef de la Cellule nationale de retour d’expérience de la gendarmerie (CNRetex).

Qu’est-ce que la cellule nationale RETEX ?

La gendarmerie fait du Retour d’expérience (RETEX) depuis longtemps. Dès les années 2000, nous avions mis sur pied une structure intégrée à la direction des opérations et de l’emploi. Un important travail y a été réalisé, mais nous ne parvenions pas à pleinement capitaliser l’expérience acquise par les personnels et les unités, alors que le travail sur le terrain n’a cessé d’évoluer et de se complexifier, et que le rythme des crises et des engagements majeurs s’est accéléré : grands événements, Irma, Notre-Dame-des-Landes…

Par ailleurs, la culture du « retour d’expérience » était encore insuffisamment développée dans la maison, car avant tout associée à l’identification d’aspects négatifs, donc perçue comme une sorte de sanction.

Nous en avons donc tiré tous les enseignements pour pousser plus loin notre démarche. Nous avons en particulier créé, le 1er août dernier, la cellule nationale de retour d’expérience de la gendarmerie, chargée de piloter notre dispositif RETEX. Cette CNRetex est placée sous l’autorité directe du directeur général, mais positionnée en dehors de la direction générale, pour garantir une approche la plus objective, indépendante et transparente possible.

Rattachée au Commandement des écoles de la gendarmerie nationale (CEGN) et implantée à l’école militaire, où se trouvent les structures de retour d’expérience des armées, la CNRetex est une structure de taille modeste, mais « musclée », composée de deux officiers généraux et d’un colonel, ayant une expérience solide et variée sur le terrain, notamment en région, en groupement de gendarmerie départementale ou mobile, en métropole comme en outre-mer.

Quelle est la finalité de cette structure ?

Concrètement, notre objectif est de valoriser les enseignements des actions conduites à tous les niveaux, de les capitaliser et de partager les bonnes pratiques. Il s’agit, en réalité, de sécuriser notre engagement. Notre rôle n’est pas de donner des leçons. C’est au contraire d’observer, de comprendre et d’analyser, pour voir ce qui, dans nos processus, dans notre organisation et dans notre fonctionnement, mérite d’être généralisé, parce que simple, utile et efficace ; ou, au contraire, d’identifier ce qui est plus fragile, ce qui va moins bien ou qui n’est plus adapté aux problématiques d’aujourd’hui.

Le RETEX n’a donc de sens que s’il permet de faire évoluer notre organisation, notre fonctionnement, la formation ou certains matériels. Pour réussir, nous devons également développer la culture RETEX, qui doit être perçue comme une démarche réellement positive. Ce qui nous fait avancer, c’est un regard lucide et objectif à tous les niveaux, et le bon sens de chacun : le RETEX, c’est donc l’affaire de tous, et pas seulement l’affaire de la CNRetex !

Justement, quels sont les enseignements que vous tirez de l’action de la gendarmerie pendant la crise sanitaire ?

Les enseignements sont extrêmement nombreux. Et il y a plein de choses qui ont très bien marché ! En premier lieu, la forte mobilisation de la maison et l’engagement de tous nous ont permis d’être là où on nous attendait. La résilience et l’agilité ne sont pas de vains mots : elles nous ont permis de durer et d’adapter notre action en fonction de l’évolution de la crise. Par exemple, le centre des opérations de la DGGN est monté en puissance pour conduire la manœuvre au niveau central, en s’appuyant sur les commandements territoriaux et les unités, ce qui a été déterminant.

Les capacités d’innovation locales ont permis de trouver, au plus près du terrain, des solutions simples et efficaces : fonctionnement « sur mesure », fabrication de masques et de visières de protection, etc. Nos appuis, notamment SIC, et nos soutiens ont permis à la maison de tourner dans un contexte dégradé. Au final, avec #RépondrePrésent, Hy-Gie, les actions cyber, ou tout simplement les opérations visant à faire respecter le confinement, nous avons été en situation de répondre partout aux attentes de la population, des élus, des entreprises, des autorités et de l’État.

N’y a-t-il donc pas eu de points négatifs durant cette crise ?

Nous avons été confrontés à des choses d’une ampleur que nous n’avions jamais imaginée auparavant. Chacun était également engagé avec les risques de la pandémie. C’est un fait qu’il a fallu intégrer dès le début de la crise, pour trouver les solutions les plus appropriées. Dans ce contexte, nous avons effectivement décelé certaines fragilités, ici ou là, tout au long de la crise. Mais nous avons développé des solutions « en marchant ». Par exemple, comment assurer un fonctionnement pérenne dans des unités confinées ? Comment organiser du télétravail et dans quelles conditions ?

La dimension numérique a été au cœur de notre analyse. Pendant la crise, les vecteurs d’information se sont démultipliés, avec notamment les applications de messageries instantanées. Cela a apporté plein de bonnes choses, mais a ajouté des difficultés ou de la complexité. Certaines fragilités ont également été compensées par l’engagement individuel et collectif. Mais cela aurait pu être plus problématique si la crise avait été d’une plus grande ampleur, ou doublée d’une crise sécuritaire, par exemple.

Qu’est-ce que le RETEX de l’action de la gendarmerie face à la COVID-19 va-t-il apporter comme solutions face à toutes ces problématiques ?

Nous avons innové en intégrant, dès le début de la crise, la dimension RETEX à notre manœuvre. De ce fait, la CNRetex a pu faire, avec un peu de recul sur les événements, du « consulting » en temps réel, analyser et comprendre les choses, apporter une expertise, ou formuler des recommandations. Cela a été le cas au sein de la DGGN, mais également avec certaines unités, par le biais de visioconférences ou de contacts informels. Cette démarche nous a permis d’ajuster en permanence notre dispositif ou nos procédures, de généraliser d’excellentes pratiques, ou au contraire de changer ce qui pouvait être lourd ou inutile. Les échelons de commandement font de même à leur niveau pour proposer des mesures très pertinentes.

Sur ces sujets, on peut dire que le RETEX a déjà porté ses fruits avant même la fin de la crise. De nombreux sujets restent encore à traiter, mais qui nécessitent une réflexion plus approfondie : par exemple, l’articulation de notre chaîne de commandement, nos soutiens, la maîtrise de l’information, nos outils de mobilité, etc.

De même, nous devons regarder quelles procédures de crise pourraient devenir la règle, car elles fonctionnent bien. C’est par exemple le cas des visios, qui ont permis de gagner beaucoup de temps. Les enseignements sont donc extrêmement nombreux, du « stratégique » au très « technique ». De nouveaux sujets nous parviennent régulièrement, car la manœuvre n’est pas finie. Nous continuons à y porter un regard aussi lucide que possible, parfois contradictoire, en liaison avec les directions et les services experts. Mais nous n’avons pas vocation à rédiger un grand RETEX qui reste sur une étagère, cela ne sert à rien ! L’objectif est au contraire de faire évoluer les choses pour rendre notre action plus sûre, plus simple et plus efficace. Et cela reste l’affaire de tous !