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La sécurité du quotidien au cœur des territoires

Auteur : Elsa Vives Servera - publié le
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Dans l’Ille-et-Vilaine, comme partout en France, les gendarmes vont au contact des commerçants.
© J. Rocha et P. Chabaud

Face au sentiment d’insécurité des Français, le président de la République a souhaité replacer le service du citoyen au cœur du métier de gendarme et de policier. Les nombreuses initiatives lancées dans le cadre de la police de sécurité du quotidien et des quartiers de reconquête républicaine renouent avec l’ADN du gendarme : le contact.

En février 2018, face à une distanciation grandissante entre les forces de sécurité intérieure et les citoyens, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérard Collomb, lance la Police de sécurité du quotidien (PSQ). L’objectif ? Garantir une sécurité de proximité renforcée et adaptée à chaque territoire. Le contact avec le citoyen a toujours été au cœur du métier de gendarme. Essentiel, il lui permet de faire du renseignement, de détecter des signaux faibles, par exemple en termes de radicalité, et de mener à bien leur mission de sécurisation. Mais la PSQ nourrit de nouvelles ambitions : replacer le citoyen au cœur des problématiques des forces de sécurité.

Un sur-mesure territorial

C’est en suivant une nouvelle démarche, une nouvelle méthode, ainsi que le grand principe de la déconcentration des prises de décision, que la PSQ se met en place. Pour la gendarmerie, la solution réside dans l’élaboration d’un sur-mesure territorial, à même de renforcer ses relations avec la population et de consolider plus encore ce lien de confiance. L’adaptation de la réponse aux besoins de chaque territoire s’articule autour des quatre fonctions que sont le contact, l’intervention, la prévention et l’investigation. La stratégie privilégiée pour atteindre cet objectif est de se fier à l’intelligence locale. « L’idée est de s’appuyer sur les diagnostics territoriaux effectués localement pour identifier les besoins et les attentes de la population. Nous négocions avec elle et les élus un contrat opérationnel dont nous devons rendre compte. Nous sommes vraiment dans une démarche locale, explique le colonel Jean-François Morel, chargé de mission à la Direction des opérations et de l’emploi (DOE). Ensuite, tout naturellement, vont se mettre en place diverses expérimentations permettant de répondre aux besoins et aux problématiques spécifiques des territoires. » L’idée première de la gendarmerie est d’être beaucoup plus visible grâce à une proximité renouvelée, à plus de disponibilité et à un sur-mesure territorial. Cela implique également d’investir de nouveaux territoires, comme celui du numérique, en poursuivant la transformation d’ores et déjà engagée, avec pour objectif une connectivité renforcée. « Avec le programme Néo, la brigade numérique, Perceval, la pré-plainte en ligne ou encore la plateforme des violences sexuelles et sexistes, notre offre numérique ne cesse de s’étoffer », indique le colonel Morel.

Promouvoir le droit à l’expérimentation

Cette volonté de modernisation se développe à tous les niveaux. Ainsi, dans une volonté d’assouplir les textes de doctrine, la gendarmerie, plutôt que d’édicter des circulaires ou des instructions, fixe de grandes orientations que les échelons territoriaux s’approprient et déclinent à leur niveau, afin de mettre en œuvre leur propre stratégie.

« Nous sommes désormais dans une démarche d’intelligence locale, de droit à l’erreur, d’initiative, de diagnostic, de résolution de problèmes et de conduite de projets. Nous sommes passés d’une gendarmerie qui impulsait ses orientations de manière verticale à une gendarmerie qui se construit de manière horizontale depuis les territoires et non plus seulement depuis l’administration centrale », indique le colonel.

Depuis un peu plus d’un an, un certain nombre de mesures socles ont ainsi été mises en œuvre, notamment autour du contact. Pour répondre efficacement aux besoins de la population, la gendarmerie a, par exemple, renforcé ses liens avec les acteurs locaux, en mettant en place différents dispositifs : un référent par élu, une réunion semestrielle de dialogue, un contrat opérationnel par compagnie ou encore une stratégie départementale. Mais il y a aussi des rénovations en matière d’accueil, la mise en place de la main courante gendarmerie, la mutualisation d’astreintes, etc. Le contrat opérationnel modulable mis en place pour la première fois au sein de chaque compagnie permet à la gendarmerie d’interroger, tous les six mois, les élus et la population sur son fonctionnement. « Nous présentons notre action en matière de sécurité et nous réinterrogeons le contrat. A-t-on besoin de plus de contact ? De plus d’investigations ? Tout est questionné en permanence pour être modulé et adapté au besoin », explique le colonel Morel.

Contacts et partenariats

Ancrée dans la réalité et les besoins locaux, la PSQ est nécessairement partenariale. Pour être efficace et adaptée, la sécurité doit de plus en plus être assurée en coproduction. Toutes les forces doivent être mobilisées de manière optimale à travers des conventions opérationnelles déterminant le rôle de chaque partenaire dans la réalisation d’objectifs précis, dont les modalités sont définies localement. La place des élus au sein de ce dispositif est essentielle au regard de leurs compétences réglementaires et de leurs nombreux moyens d’action : police municipale (patrouilles mixtes), vidéoprotection, etc. D’autres partenariats, par exemple avec les bailleurs sociaux ou encore des entreprises de transport, ont également été mis en place un peu partout sur le territoire, afin de répondre aux besoins spécifiques. « Nous travaillons beaucoup sur la sécurité des mobilités, avec la SNCF par exemple et les régions. De plus en plus d’acteurs interviennent sur la PSQ et, demain, nous travaillerons naturellement, dans le cadre de ce continuum, avec les entreprises de la sécurité privée », confie le colonel Morel. Les citoyens contribuent également à cette sécurité du quotidien, à travers les dispositifs de participation, où ils peuvent partager leurs idées, leurs avis et prendre pleinement part aux évolutions de leur territoire.

À Rennes, les gendarmes vont au contact des usagers des transports en commun mais aussi des conducteurs.

© J. Rocha et P. Chabaud

Une adaptation permanente

En encourageant l’initiative et l’expérimentation, la gendarmerie instaure dans le même temps le droit à l’erreur. Les différents acteurs de terrain ont ainsi le droit de tenter un projet, de l’adapter, mais aussi de se tromper et de revenir en arrière si celui-ci ne convient pas au territoire ou aux problématiques données. Certaines initiatives fonctionnent à un endroit mais pas à un autre. Par exemple, en zone rurale, le contact doit être quasi affectif. Le citoyen a besoin de connaître très personnellement son gendarme, d’avoir une relation de proximité forte avec lui, de l’identifier dans son paysage quotidien. En revanche, en zone périurbaine, le contact a surtout besoin d’être effectif. On veut voir le gendarme pour être rassuré.

Il s’agit donc d’une adaptation territoriale permanente. Dans cette démarche d’innovation, la gendarmerie supervise, accompagne, conseille, mais laisse l’intelligence locale mener ses projets pour répondre aux besoins identifiés.

Cette modernisation permanente a conduit le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner à lancer le « LAB PSQ ». À travers trois fonctions, l’observation,le think-tank et l’incubateur, le gouvernement entend recenser les bonnes pratiques, évaluer les premières mesures, mais aussi créer des réflexions partagées avec les chercheurs et les universitaires. La gendarmerie a ainsi commencé à inventorier les bonnes pratiques mises en œuvre dans chaque département, non pas pour qu’elles soient systématiquement dupliquées, mais pour que tout chef territorial puisse s’inspirer de l’esprit qui les anime et de la réflexion qui y a conduit.

La proximité déclinée sur tous les territoires

Les expérimentations se déclinent sur les territoires physiques, numériques, mais aussi sur les territoires de mobilités. En Haute-Saône par exemple, la gendarmerie a créé le dispositif FLAME (Force de liaison et d’action des Mille Étangs) dans un secteur qu’elle couvrait peu. Il vise à renouer des liens distendus entre la population éloignée et isolée du « plateau ». Ce projet s’appuie sur un réseau interactif de SMS. Si les habitants en éprouvent le besoin, ils peuvent faire partie du réseau et recevront un message à chaque événement important, tels que vols, incivilités, orages ou encore inondations. En retour, les habitants peuvent effectuer des signalements. À Redon, en Ille-et-Vilaine, des maraudes ont été mises en place. Une présence qui vise à identifier des problèmes du quotidien et à désamorcer certaines crises. Au cœur des quartiers périurbains, les gendarmes sont à l’écoute des citoyens, entendent leurs préoccupations et agissent sur les incivilités.

Dans les Vosges, le groupement a imaginé un nouveau mode d’interaction en utilisant des supports ordinaires du quotidien pour faire passer ses messages de prévention au plus grand nombre. La première campagne, sur le thème des violences intrafamiliales et de la sensibilisation des seniors, a reçu le soutien financier du conseil départemental et l’adhésion de 300 pharmacies et boulangeries, dont les sachets portaient des messages de prévention.

Une brigade mobile sillonne les routes de la Sarthe avec son camion sérigraphié aux couleurs de la gendarmerie.

© J. Rocha et P. Chabaud

Les brigades mobiles, testées dans la Sarthe ou dans la Vienne, ou les permanences dans des mairies, comme dans l’Eure-et-Loire, sont là aussi des moyens d’améliorer notre présence sur le territoire, notamment en milieu rural. La gendarmerie bouge, innove et se rénove sans cesse. « Nous avons plusieurs projets d’expérimentation, à l’instar des brigades multi-missions, qui vont rassembler des compétences particulières de la gendarmerie départementale, des brigades territoriales, mais aussi des brigades de recherches ou motorisées. Elles vont essayer de travailler ensemble sous une organisation un peu unique, chacune dans la spécificité de son métier. En matière d’intervention, il y a aussi le dispositif d’appui interdépartemental. Celui-ci permettra à des unités d’intervenir dans un département voisin avec une compétence judiciaire », expose le colonel.

L’objectif de toutes ces expérimentations est d’être plus présents, plus visibles sur le terrain et de faire du contact une véritable force.

Étendre la méthode aux Quartiers de reconquête républicaine

Avec la PSQ, l’ambition initiale de l’Institution était d’agir a minima sur la trame départementale, ce qui a valu la création de 20 départements dit « mieux accompagnés» sur la PSQ. Toutefois, dès la fin de la première année, elle s’est aperçue qu’elle pouvait avoir intérêt à tester la sécurité du quotidien et ses méthodes sur des territoires plus restreints que sont les Quartiers de reconquête républicaine (QRR) en zone périurbaine.

Pour mener à bien son projet, la gendarmerie a donc ciblé des quartiers où la lutte contre la délinquance et les trafics était primordiale. « Ce sont des zones où la violence urbaine, la délinquance, mais aussi la radicalisation sont présentes », précise le colonel Morel.

Quatre QRR ont ainsi été identifiés : trois en métropole (dans l’Hérault, l’Isère et le Val d’Oise) et un en Outre-mer, à Mayotte. En complément de la mise en place d’une cellule de lutte contre les trafics, la gendarmerie souhaite y apporter sa démarche de contact, ses bonnes pratiques de prévention, son savoir-faire en investigations et en intervention, tout en y renforçant ses moyens d’action.