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S’adapter à toute époque

Auteur : la rédaction - publié le
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À l’occasion du 10e anniversaire du rattachement de la gendarmerie au ministère de l’Intérieur, le général d’armée Richard Lizurey, directeur général de la gendarmerie nationale, revient sur la stratégie qui a guidé l’Institution ces dernières années, ainsi que sur l’évolution du métier de gendarme. Il porte également un regard prospectif sur les enjeux à venir.

Comment a évolué la gendarmerie depuis 2009 ?

J’ai coutume de répéter que la gendarmerie est l’administration qui s’est le plus transformée. Ces dix dernières années contribuent à l’attester !

Des inquiétudes fortes existaient en 2009, car les gendarmes quittaient le ministère « des militaires », et bien des voix craignaient qu’ils disparaissent, à tout le moins qu’ils perdent leur identité. Force est de constater, dix ans après, que ce n’est pas le cas. Plus encore, la gendarmerie tient toute sa place au sein du ministère de l’Intérieur, fait valoir ses positions et contribue activement à ses choix comme à l’élaboration de ses politiques publiques.

Au-delà de ce changement de « portage », le service a lui aussi évolué pour répondre aux nouveaux besoins de la population et à l’évolution du contexte de sécurité. Parmi ces questions, celle du terrorisme s’est imposée bien sûr, le creusement des fractures territoriales également, sans oublier les évolutions structurelles d’une société de plus en plus mobile et numérique.

Et puis, au titre des principales transformations survenues en dix ans, notre Institution a fait un travail sur elle-même et s’est considérablement ouverte. Les personnels civils font partie de la famille et nous apportent tout leur sens du service public. Les relations avec les autres administrations que la nôtre et la société civile dans son ensemble sont plus nombreuses. Nous avons également davantage communiqué. Nos stratégies n’en sont que plus connues et plus complètes. Cette ouverture est une force.

C’est un atout majeur pour notre ancrage dans la société, qui vient s’ajouter à notre militarité, dont toute l’utilité et la modernité ont été démontrées au cours de chacune des crises traversées ces dernières années.

Le métier de gendarme est-il le même qu’il y a dix ans ?

La préoccupation des directeurs généraux successifs, dans ce ministère du quotidien qu’est le ministère de l’Intérieur, a été de redonner tout son sens au métier de gendarme, autour notamment d’une idée, d’une mission, qui est la matrice de toutes les autres : le contact avec la population. C’est même une priorité que nous avons fait passer à la première place ces dernières années, parce qu’elle est l’ADN de notre métier, parce qu’elle est notre raison d’être, et la première chose qui doit fonder le service. C’était en outre une demande unanime exprimée sur les territoires, par la population et ses représentants qui avaient le sentiment d’une perte de proximité.

Le métier de gendarme a fait la rencontre également du numérique, même si, sur ce point, nous n’en sommes qu’au début de l’histoire. Chaque acte du quotidien, pour nos concitoyens, a de plus en plus une résonance dans les deux territoires, physique et numérique. Cela exige donc des gendarmes d’être en mesure d’intervenir sur les deux sphères et de contribuer à inventer un nécessaire ordre public numérique. L’approche « données » a également permis de mettre sur pied de nouveaux outils nationaux à la pointe, par exemple dans le domaine de la « sécurité des mobilités », avec le tout jeune centre national de la sécurité des mobilités, ou dans le domaine de la « P.J. », grâce aux outils de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale et du Service central de renseignement criminel – et particulièrement, en son sein, du Centre de lutte contre les criminalités numériques.

Le métier de gendarme s’est donc à la fois recentré sur son cœur de métier, le contact, et s’est étendu, dans le même temps, à de nouvelles sphères et de nouveaux territoires numériques. Mais il y a une permanence : la gendarmerie est demeurée, face aux crises, une force de résilience permanente pour l’État et la population. Ce qui s’est passé en 2017, après le passage de l’ouragan Irma sur les Antilles, la mobilisation exceptionnelle, immédiate et efficace de la gendarmerie à un moment où tout était neutralisé, est de ce point de vue emblématique de ce que nous devons apporter à la Nation. Cette mission de gestion de crise est une mission intangible, comme le sont nos principes de disponibilité, de dévouement, d’engagement, de service des autres et de don de soi. L’époque n’a pas de prise sur ces valeurs-là.

Quel est aujourd’hui l’axe central de la stratégie de la gendarmerie ?

Parce qu’elle est notre premier levier de proximité pour le contact et de réactivité pour servir la population, je considère qu’il faut redonner tout son rôle à la brigade territoriale, la placer au centre de notre stratégie du quotidien. Le modèle de la brigade territoriale doit non seulement être conforté, mais il doit aussi retrouver tout son prestige ! Tout part de la brigade. La brigade est le métronome de l’action de la gendarmerie. Elle est le point de départ de tout notre travail. Les gendarmes qui servent dans ces unités, prioritairement, doivent avoir les moyens de mieux travailler. Il faut leur redonner l’initiative pour mener la fonction contact de la façon qu’ils jugent la plus pertinente pour leur territoire.

Par conséquent, et parce que tout se tient, il faut avoir à l’esprit que dans un système militaire « intégré » comme le nôtre, l’ensemble des unités de gendarmerie doit contribuer au travail de sécurité publique du quotidien, en appui des unités territoriales. Ce n’est pas une idée neuve, car les brigades de recherches, les brigades motorisées et les pelotons de surveillance et d’intervention ont été créés pour cela. Mais il faut faire revivre partout cette idée, car nos spécialistes sont avant tout des gendarmes. Et cela aussi fait notre force, celle de notre équipe.

Quels sont les moyens identifiés pour préparer l’avenir ?

Sur le plan technologique et scientifique, la stratégie de la gendarmerie vise des innovations de rupture. Cela n’a rien d’une fantaisie. C’est ce qui garantit au contraire que nous préparons aujourd’hui les moyens dont nous aurons besoin demain pour servir la population et remplir notre mission. Avec l’intelligence artificielle, l’Internet des objets, la 5G, les véhicules connectés, le big data, les transformations à venir de la société sont majeures et cela, en gendarmerie, nous concerne au premier chef. Autour d’un conseil scientifique, nous avons donc conçu une stratégie tous azimuts, allant du ciblage de projets scientifiques menés en propre (autour de l’ADN olfactif par exemple), à la conclusion de partenariats avec le monde de la recherche publique et privée, en passant par le développement avec nos gendarmes de l’innovation participative.

J’ajoute enfin que notre capacité à préparer notre corps social aux enjeux d’avenir sera décisive. Ce que seront nos missions et les besoins de nos concitoyens dans 50, 30, ou même 10 ans, personne ne peut le prévoir avec exactitude. D’où l’importance de former nos gendarmes à la culture de la transformation. Le mot d’ordre que nous devons avoir tous entête est d’être capable d’adapter la gendarmerie à toute époque, et de s’adapter soi à toute époque. Nous ancrons et nous renouvelons la pédagogie de nos écoles autour de cette idée. C’est un investissement fondamental pour demain !

Précisément, la transformation ne se fait pas sans les hommes…La gendarmerie « force humaine », vieux slogan ou pleinement d’actualité ?

Vieux slogan, mais vive réalité ! Force humaine évidemment, car son engagement est un engagement profondément humain. La gendarmerie de 2019 n’est pas seulement un organigramme, un uniforme, un parc immobilier, des axes stratégiques, des dispositifs. Ce sont avant tout 130 000 femmes et hommes, militaires d’active, de réserve, personnels civils, de tous grades et de tous statuts, qui servent, animent, incarnent et font avancer l’Institution, avec une cohésion exceptionnelle qui est un très grand atout. La gendarmerie de 2019 est une gendarmerie plurielle et c’est chance et une fierté.

Force humaine également, parce que demain, sur le terrain, va se poursuivre la répartition du travail entre ce qui restera à la charge du gendarme et ce qui pourra être assuré directement grâce au relais de la technologie. Nous pourrons en tirer parti pour libérer du temps pour l’essentiel. Mais la plus grande modernité, c’est bien le contact humain ! On n’a encore rien inventé de plus efficace ! Le discernement humain, l’écoute, le ressenti, la compréhension des non-dits, le soutien psychologique, le courage, l’empathie, l’art de l’humour et de la conversation, le dévouement, encore une fois, et le service des autres ! Jamais un robot ne le fera aussi finement qu’un homme, qu’une femme, qu’un gendarme. Cela ne change pas et ne doit jamais changer.

Une institution militaire se doit de mettre au cœur de son organisation celles et ceux qui s’engagent. Chacun a droit au respect. Chacun a la liberté de faire valoir ses idées. Chacun a une voix à faire porter dans le respect des règles et de la hiérarchie. Notre système de concertation l’incarne ! Par le passé, le manque de considération accordée aux subordonnés a été au centre de crises importantes. Le commandement en gendarmerie a évolué. Il est devenu attentif et bienveillant. Cela doit être le cas partout, à tous les niveaux.

Et cela est indispensable, car la qualité de vie au travail détermine tout : la qualité du service, l’investissement des personnels, l’honneur de l’Institution, l’image donnée en dehors. De même, l’exercice du commandement est impossible sans confiance donnée aux subordonnés : l’intelligence est locale, collective et la hiérarchie doit déléguer, donner toutes les clés de compréhension, responsabiliser. Les 130 000 membres de notre équipe ont l’initiative. Et toute ma confiance.