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Une scolarité franco-espagnole haute en symboles

Auteur : Angélina Gagneraud - publié le
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Sur la place d’armes du collège des gardes jeunes, à Valdemoro, près de Madrid, les drapeaux des deux pays flottent l’un à côté de l’autre, symbole d’une complète coopération mutuelle.
© SirpaGend – MAJ F. Balsamo

Pour la première fois en Europe, une promotion mixte a été créée en Espagne, composée d’élèves-gendarmes et de gardes jeunes.

Depuis le 20 octobre 2017, et pour neuf mois, 119 élèves-gendarmes ont rejoint 177 gardes jeunes espagnols au sein de leur école militaire, « el Colegio de Guardias Jóvenes », à Valdemoro, près de Madrid (Espagne). Cette promotion « gendarme Garcia » est née d’une volonté forte des deux pays de renforcer leur coopération.

Si les élèves suivent le programme prévu dans le cadre de leurs scolarités respectives, ils bénéficient également d’enseignements dispensés conjointement. Surtout, ils vivent le quotidien de l’école ensemble.

Naissance d’un projet commun, pionnier en Europe

Depuis la signature du traité de Blois en 1998 relatif à la coopération policière transfrontalière entre la France et l'Espagne, la garde civile et la gendarmerie nationale entretiennent un partenariat de sécurité étroit et soutenu, concrétisé par des échanges transfrontaliers quotidiens.

En 2017, les deux forces ont décidé de franchir un cap dans leur partenariat bilatéral et de bâtir une coopération de sécurité intégrée dans le domaine de la formation. Le 23 août, après huit mois de travaux, les ministres de l'Intérieur français et espagnol ont signé un arrangement administratif officialisant la formation d’une compagnie de 120 élèves-gendarmes en Espagne, au sein du collège des Jeunes Gardes Civils, à Valdemoro.

Pour la première fois, deux forces de sécurité intérieure rapprochent leurs formations initiales et associent leurs pôles d’excellence respectifs, dans l’objectif d’une interopérabilité plus forte, à la fois sur les zones frontalières communes et à l'étranger.

Le point de vue de la direction de l’école

Le chef d’établissement, le colonel Rafael Morales, est convaincu du bien fondé de cette opération conjointe : « Il s’agit d’une opportunité unique pour nos deux pays de mutualiser notre formation. » Selon lui, la gendarmerie nationale et la garde civile ont beaucoup en commun, tant dans le domaine de la sécurité intérieure que dans celui de la collaboration extérieure.

L’officier supérieur, qui a œuvré sur le terrain toute sa carrière, ajoute : « Nos deux corps sont appelés à travailler ensemble depuis de nombreuses années, comme j’ai pu le constater à plusieurs reprises au cours de ma carrière, notamment en tant que responsable des relations extérieures. Cette formation commune va permettre de développer nos contacts et nos capacités afin de travailler de manière plus efficace. »

Savoirs partagés…

« Les élèves-gendarmes suivent une scolarité similaire à celle dispensée au sein des écoles françaises. Le véritable ‘plus’ de leur parcours à Valdemoro, outre l’ouverture à une autre culture que la leur, est qu’ils bénéficient de nombreuses conférences exclusives », souligne la capitaine Marion Klein, commandant la 10e compagnie de Tulle.

Quatre grandes thématiques constituent le fil rouge de cette coopération franco-espagnole : la lutte antiterroriste, la criminalité organisée, l’immigration irrégulière et la connaissance mutuelle. Dans ce cadre, de nombreux intervenants des deux pays viennent partager leurs expériences et présenter leurs savoirs ou leurs technicités. Chaque intervention est traduite pour une meilleure compréhension de tous.

Du côté français, les conférences ont porté sur : le retour d’expérience relatif à l’épisode terroriste à Dammartin-en-Goëlle par le commandant de compagnie de gendarmerie départementale de l’époque, l’usage des armes, la connaissance de l’Institution dans son ensemble.

Les Espagnols ont, quant à eux, proposé : une sensibilisation à l’arme NRBC (Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique), leur expertise en matière d’engins explosifs improvisés et de fraude documentaire. En effet, ayant lutté contre ETA (« Pays basque et liberté », responsable d’actes de terrorisme) durant de nombreuses années, la garde civile a une grande connaissance de ces domaines et n’hésite pas à la faire connaître.

Plusieurs séminaires ont également eu lieu, notamment sur l’action des centres de coopération policière et douanière, de même que des visites au sein du site de Valdemoro comme à l’escadron de cavalerie de la garde civile (escuadrón de caballería) ou encore à l’unité spéciale d’intervention (la unidad especial de intervención, équivalent du GIGN français).

… Savoir partager

« Les connaissances professionnelles des élèves s’en trouvent décuplées, enrichies de l’expérience et de la culture de chaque pays », assure le chef d’escadron (CEN) Christophe Lasgleyzes, commandant le détachement. Et la capitaine d’ajouter: « Au cours de leur carrière, ces futurs sous-officiers auront le réflexe de penser à ce qu’ils ont vu ici pour mieux agir et réagir. »

La formation initiale des élèves-gendarmes s’organise séparément des gardes jeunes. Seuls certains cours sont dispensés en commun. En revanche, les activités sportives et les conférences sont mutualisées. « La mise en place des créneaux communs se fait avec beaucoup de bonne volonté des cadres des deux pays. Surpris par le volume de la « pratique » dans notre enseignement, véritable identité de la formation à la française, les cadres espagnols ont intensifié ce volet au profit de leurs élèves », explique le chef de détachement.

Les exemples de découverte de cette identité sont nombreux : les gardes jeunes ont expérimenté une journée de combat aux côtés des élèves-gendarmes lors du bivouac de ces derniers et viennent se dépasser avec eux lors des activités de promotion. « Des ''nouveautés'' pour des gardes jeunes plus habitués à des cours plus théoriques », souligne le CEN Lasgleyzes.

Au-delà de la coopération : l’intégration

Cadres et élèves-gendarmes sont intégrés aux traditions espagnoles, preuve d’une véritable volonté de partage. Dès leur arrivée début octobre, ils ont pris part aux premières cérémonies communes : la Vierge du Pilar à Tolède et la fête nationale à Madrid.

Les gardes jeunes et les élèves-gendarmes ont défilé face aux plus hautes autorités représentant chaque entité, le Roi d’Espagne et le directeur général de la gendarmerie nationale. Un symbole fort de cette mutualisation franco-espagnole.

« Élèves et cadres ont été surpris d’être acclamés par les citoyens espagnols. ''Viva la guardia civil'' ; ''Viva la gendarmeria nacional'', se souvient le chef de détachement. Un moment très émouvant pour nous Français qui ne sommes pas habitués à ce type d’effusion. Celle-ci s’explique en Espagne par la lutte menée par la garde civile contre ETA. Les arrestations des responsables d’actes terroristes ont provoqué une véritable reconnaissance de la population espagnole. »

Du côté français, les symboles sont également forts et les gendarmes n’ont de cesse d’associer leurs camarades espagnols. Le 21 décembre, jour de la veillée au drapeau, a pris une dimension hautement symbolique puisque le drapeau utilisé n’était autre que celui de la gendarmerie nationale ! « Habituellement, il s’agit de celui de l’école mais pour cette promotion atypique, nous avons eu l’honneur de recevoir celui de la direction qui sortait du territoire national pour la première fois ! s’exclame le chef de détachement. Cette veillée a précédé la cérémonie de présentation au drapeau, laquelle a été jumelée avec le serment de fidélité des gardes jeunes au drapeau espagnol. »

Au fil des mois, le CEN Lasgleyzes et la capitaine Klein prennent parfaitement part aux traditions de l’école. Ils ont à ce titre été autorisés à porter la « escarapela de profesor », un symbole pour tout officier professeur en activité en école qui démontre la volonté d’intégration des officiers français au sein du corps enseignant de Valdemoro.

De plus, le chef de détachement prend désormais en charge, au même titre que les officiers supérieurs espagnols, la montée des couleurs hebdomadaire. « Cela démontre une vraie volonté d’ouverture aux Français des traditions espagnoles », souligne-t-il.

Dans la continuité de ces symboles, le CEN Lasgleyzes a pris le commandement de la cérémonie mixte du 16 février rassemblant, pour les gendarmes français, la sainte Geneviève et l’hommage aux morts, et pour les Espagnols le jour du Jeune Garde. « Nous avons eu la volonté de faire coïncider nos commémorations, conclut le chef d’établissement. Au fil des semaines, il est devenu naturel pour l’équipe de direction et les élèves des deux pays de célébrer nos traditions en commun. »

 

Le saviez-vous ?

Les gardes jeunes sont recrutés dès la fin du lycée parmi les enfants et orphelins des gardes civils. Après une année de classe préparatoire, certains poursuivent leur cursus pour une seconde année de formation. Par la suite, ils réaliseront 40 semaines de stage en unité et seront directement intégrés au sein d’unités territoriales. C’est seulement au cours de leur carrière qu’ils pourront choisir une spécialité comme le maintien de l’ordre, la sécurité routière, la garde à cheval, …