Enquêtes

Le vol d’objets cultuels, fléau du patrimoine religieux français

Auteur : la capitaine Marine Rabasté - publié le
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Véritables objets d’art, d’une valeur parfois inestimable, les objets religieux sont la cible régulière de vol. Aujourd’hui, grâce à Internet, le marché des biens cultuels s’avère lucratif, encourageant ainsi le passage à l’acte des délinquants.

Avec plus de 70 000 édifices, la France dispose d’un patrimoine religieux riche et convoité, comme en témoigne le nombre d’atteintes qui lui sont portées. Le pays se place aujourd’hui en deuxième position de ceux les plus touchés par le vol d’objets cultuels, recensant plus de 1 400 faits en zone gendarmerie sur les années 2018 et 2019. Même si la tendance est à la baisse ces dernières années, la lutte contre ce phénomène de délinquance continue. Une vaste tâche que plusieurs organismes se partagent.

Une délinquance polymorphe

Statues, ciboires, calices, cloches… Aucune pièce n’est épargnée. Les deux tiers de ces vols, largement facilités par la position excentrée des édifices et leur facilité d’accès, sont commis sans effraction et en journée, pendant les heures d’accès au public. Certains faits sont le fruit de bandes organisées, ayant pleinement connaissance de la valeur des biens et se spécialisant même dans le vol de reliquaires. Ces groupes sont même parfois en lien avec des professionnels de l’art, qui les orientent en fonction des possibilités de revente, expliquant l’existence de « périples » qui prennent pour cible des objets similaires. D’autres individus agissent néanmoins de manière isolée, saisissant souvent une opportunité, dans l’espoir d’en retirer une jolie somme, notamment grâce à une revente sur les sites « tout public », tel que Leboncoin.

Dans ce domaine, les cultes catholiques sont les cibles les plus fréquentes, d’une part car ils sont en plus grand nombre et, d’autre part, car ils contiennent la plus grande variété d’objets susceptibles d’intéresser le marché. Cet été encore, le constat est alarmant : vols de calices et de ciboires dans l’Aube, d’ossements dans le Calvados, d’ornements en bronze dans les cimetières de Moselle… Les faits se multiplient.

La lutte contre les vols d’objets cultuels

Pour lutter contre ce phénomène et protéger le patrimoine religieux, des mesures législatives existent. L’article 311-4-2 du Code pénal prévoit effectivement que le vol d’un bien culturel conservé dans un édifice affecté au culte est puni de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende.

Mais avant d’en arriver à l’application de la loi, une enquête doit être menée. C’est là qu’intervient la gendarmerie. Généralement destinataires des plaintes, les unités territoriales sont les premières saisies de ces enquêtes. Néanmoins, pour les appuyer dans leurs investigations, elles peuvent compter sur deux organismes centraux : le Service central de renseignement criminel (SCRC), entité du Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN), et l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC).

Centre névralgique de l’information criminelle sur le territoire français, le SCRC effectue des rapprochements entre les faits de délinquance dont il a connaissance et permet la mise en relation d’unités confrontées à un même phénomène. Ses liens avec de nombreux acteurs publics, tels que la police nationale, les douanes ou encore Interpol, lui permettent de se placer comme un élément majeur de l’activité judiciaire. Grâce à une posture proactive en matière de veille, il est un élément d’appui indispensable pour les unités devant faire face à des séries de vols au sein des lieux de culte. Ainsi, en février 2019, le SCRC a repéré un calice et un ciboire en vente sur le site Internet d’un antiquaire du Mans. Rapidement, à l’aide de l’information judiciaire qu’ils reçoivent, les enquêteurs font le rapprochement entre ces objets et d’autres signalés volés. Grâce à cette analyse, les gendarmes de la brigade de recherches de Quimperlé ont pu procéder, quelques jours plus tard, à l’interpellation de l’auteur, soupçonné du vol de plus de 70 objets de culte.

Quant à l’OCBC, entité mixte police/gendarmerie composée d’une trentaine de personnels, il dispose d’une connaissance pointue du marché de l’art et est donc bien placé pour repérer un trafic d’objets cultuels et mettre la main sur les voleurs. Au même titre que le SCRC, l’OCBC ne se saisit pas de la direction d’enquête, mais apporte une expertise aux enquêteurs d’unités territoriales sur cette matière si particulière.

Un marché fructueux facilité par Internet

Malgré la multiplicité des mesures existant aux niveaux national et international, les vols d’objets cultuels resteront d’actualité tant que le marché sera lucratif. L’évolution du cours des métaux et la demande existante favorisent le développement de cette délinquance, en lien étroit avec le blanchiment d’argent et la fraude fiscale.

Même les cloches, pourtant lourdes et difficiles d’accès, sont la cible de vol, très probablement en vue d’une refonte. Ce fut le cas à plusieurs reprises au cours de l’été 2019, dans certains édifices de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Mais la motivation réelle des vols d’objets religieux demeure incertaine et peut également viser la revente auprès de collectionneurs, parfois pour plusieurs milliers d’euros. Ainsi, entre 2009 et 2013, un prêtre a gagné plus de 80 000 euros en revendant des objets dérobés au cours de ses différentes affectations.

Comme pour tous les trafics, le développement d’Internet encourage ces pratiques délictuelles en permettant une revente plus aisée. La communication entre le vendeur et l’acheteur se fait, en effet, plus rapidement. Par ailleurs, Internet est un territoire complexe, avec de multiples réseaux internationaux, où les transactions se font brièvement, rendant plus ardu le travail des enquêteurs. Mais, à l’inverse, il peut également être un outil à leur disposition grâce au développement de plateformes de signalement des objets volés et à la traçabilité des échanges, permettant ainsi l’exploitation des moyens de communication.