Enquêtes

Les trafiquants de civelles tombent dans les filets des gendarmes et des douaniers

Auteur : la capitaine Sophie Bernard - publié le
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© Gendarmerie Nationale

Cela fait plusieurs années que l’anguille européenne attire toutes les convoitises. Face à la quasi-disparition de l’anguille asiatique, la demande explose dans le sud-est de l’Asie, et les contrebandiers en profitent, allant jusqu’à menacer l’espèce. L’enquête menée de front pendant 4 ans par les gendarmes de l’OCLAESP et les officiers de douane judiciaire du SEJF a permis de démanteler un trafic international de civelles.

Ce petit poisson translucide est devenu en quelques années un mets de choix en gastronomie. Le kilo de civelles peut ainsi atteindre les 4 000 euros à la revente. Un prix justifié par le goût de l’anguille, mais aussi et surtout par sa rareté, puisque la population des « anguilla anguilla » aurait chuté de 75 % en 30 ans.

Au pays de l’or blanc

Considérée comme une espèce menacée depuis les années 2000, la civelle est protégée de la surexploitation par la convention de Washington. La réglementation européenne fixe également des mesures de restriction de son commerce et interdit son importation et son exportation au sein de l’Union européenne. Malheureusement, en France, cela n’arrête pas les contrebandiers, qui, à travers la pêche et le commerce illégal, peuvent multiplier leur marge par dix.

En 2017, les douaniers d’Arcachon et de Roissy saisissent 792 kg de cet or blanc destinés à la Chine et 200 autres kilos partant vers la Thaïlande. Le Service d’enquêtes judiciaires des finances (SEJF) ne croit pas aux coïncidences et soupçonne un même réseau. Dans le même temps, les gendarmes de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP), appuyés par la brigade nautique de Saintes, enquêtent justement sur le sujet. Une enquête associant douaniers et gendarmes débute alors, sous la direction de la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Bordeaux.

Traquer les preuves dans un océan de données

Les premières investigations menées de concert par le SEJF et l’OCLAESP mettent en lumière l’existence d’un schéma de fraude reposant sur des circuits logistiques et financiers complexes. Les enquêteurs doivent éplucher longuement de nombreux documents, notamment des relevés bancaires et des données téléphoniques. Avec l’appui d’Europol, ils découvrent ainsi que les pêches des mareyeurs français sont rassemblées en Espagne, avant d’être envoyées en Asie via des plateformes logistiques implantées dans les pays d’Europe de l’Est (Roumanie, Bulgarie, Pologne).

Pas moins de 46 tonnes de civelles transitent ainsi illégalement grâce à l’emploi de faux documents, laissant penser qu’il s’agit d’autres espèces (crevettes, carpes, etc.).

Pour rendre la pêche encore plus miraculeuse, les trafiquants ont également institué un mécanisme de blanchiment très lucratif, leur ayant rapporté 18,5 millions d’euros. Pour cela, ils ont créé des sociétés écrans en Europe et dans des paradis fiscaux, tout en pouvant compter sur la complicité de sociétés chinoises et thaïlandaises, et en ayant recours à des rétrocommissions sur la base de contrats sur opérations entre l’Afrique et l’Asie.

Interpeller les gros poissons

En septembre 2019, après plus de deux ans d’investigations, une première phase d’interpellations est menée, permettant la mise en examen de neuf mareyeurs et intermédiaires français, pendant que des perquisitions sont effectuées en Espagne et en Bulgarie. La deuxième phase est lancée en début d’année 2021, aboutissant à la mise en examen de gérants espagnols d’une société de transport, ainsi que de l’une des têtes du trafic également espagnole.

Le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, a tenu à féliciter les services d’enquêtes pour ce coup de maître : « La protection de l’environnement est au cœur des préoccupations des Français et du gouvernement. (...) Je tiens à saluer la parfaite synergie des services du SEJF avec ceux de l’OCLAESP, et plus globalement avec le ministère de l’Intérieur, qui a permis cet important démantèlement. »

La civelle ne paie pas de mine, mais elle suscite bien des convoitises.

Coopération européenne contre le trafic international de civelles

Les civelles, pourtant protégées par la Convention de Washington, sont au cœur d’un commerce illégal d’ampleur, principalement à destination de l’Asie..

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