Enquêtes

OCLAESP : un trafic national de psychotropes démantelé

Auteur : Pablo Agnan - publié le
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© Gendarmerie/SIRPA/M-A.SAILLET

Neuf personnes ont été interpellées dans le cadre d’une opération judiciaire visant à démanteler un trafic de médicaments. Menée à la fois en région parisienne et dans l’agglomération strasbourgeoise, elle a permis de mettre un terme à un business clandestin et juteux spécialisé dans les psychotropes.  

C’est lors d’une banale opération de contrôle de flux, sur l’A4, que des militaires du peloton motorisé de Schwindratzheim, en Alsace, découvrent un petit trésor dans le véhicule d’un automobiliste. L’individu transportait avec lui 6 426 comprimés de Rivotril et 1 386 de prégabaline.

Un phénomène de détournement toxicomaniaque

Le premier médicament est utilisé dans le cadre de la prise en charge de l’épilepsie et est délivré uniquement sur ordonnance depuis 2012. Quant au second, il permet de traiter des pathologies telles que les douleurs neuropathiques, les troubles anxieux et aussi le mal comitial. Ce point commun ne constitue pas la seule similitude entre les deux gélules ; elles sont aussi utilisées à des fins récréatives.        

Ces opioïdes sont très prisés pour leurs puissants effets psychotropes. À forte dose, la prise de Rivotril ou de prégabaline permet d’obtenir une sensation d’ivresse, voire des hallucinations, et aussi, de facto, une forte dépendance. L’Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (OCLAESP) observe un véritable phénomène « de détournement toxicomaniaque de ces traitements au Maghreb, mais également en France. »

Soumission chimique

Le succès de ces traitements à des fins détournées est mesurable par la délinquance qu’il génère ; rien qu’en février dernier, 16 cambriolages de pharmacies ont été recensés dans l’agglomération montpelliéraine. D’autres larcins de ce type ont également été constatés en région parisienne. Dans tous les cas, la presse relate qu’à chaque fois, le Rivotril était l’objet des vols, potentiellement commis par des mineurs non accompagnés (MNA).

Ce public apprécierait particulièrement ces produits, rapporte l’OCLAESP, « dans le cadre de la soumission chimique. » Il s’agit d’un phénomène consistant à « administrer à des fins criminelles ou délictuelles d'une substance psychoactive à l'insu de la victime », selon la définition donnée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).

Plus rentable que le trafic d’héroïne

Connue aussi sous le terme « drogue du viol », la soumission chimique n’est pas que l’apanage des délinquants sexuels. D’après l’étude menée sur le sujet par cette autorité de santé, si 63% des victimes soumises chimiquement ont subi une agression sexuelle, 18% des cas d’asservissement concernent des homicides et 16% des vols.

Si ce phénomène reste extrêmement difficile à quantifier, celui du trafic de médicaments à des fins psychotropes, festives ou dopantes, est, quant à lui, en constante augmentation. La raison est simple : les profits générés par ce marché sont colossaux ! À l’échelle mondiale, Europol estime que le chiffre d’affaires annuel de ce business souterrain est de 200 milliards de dollars, soit une rentabilité dix fois supérieure au trafic d’héroïne.

La cargaison, trouvée par les gendarmes au mois d’avril dans le véhicule d’un individu contrôlé sur l’A4, témoigne des quantités astronomiques nécessaires au bon déroulement de ce business clandestin. Lors de sa garde à vue, le conducteur admet être une « mule », et transporter régulièrement cette marchandise entre l’Alsace et la région parisienne.

Nomadisme médical

Si le suspect est mis en examen et écroué, les investigations, elles, continuent. Elles sont menées par l’OCLAESP et la Brigade de recherches (BR) de Strasbourg. Elles permettent d’identifier un collecteur, récoltant Rivotril, Lyrica (nom commercial de la prégabaline) et Subutex auprès d’un réseau de contacts, tous bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (CMU-C ou ACS) et adeptes du « nomadisme médical ».

Cette pratique consiste à multiplier les consultations médicales et leurs visites en pharmacie, afin de se procurer le précieux sésame. Une fois récoltés, les médicaments sont acheminés par voie routière et ferrée grâce à ces fameuses « mules » en Seine-Saint-Denis (93). Ils sont ensuite écoulés au détail, directement dans la rue, porte de Paris à Saint-Denis et dans le quartier Barbès, situé au cœur de la capitale.   

Une vaste opération judiciaire

Une opération judiciaire est déclenchée mi-décembre, simultanément en Seine-Saint-Denis et sur l’agglomération strasbourgeoise. Bilan, neuf personnes interpellées et immédiatement placées en garde à vue. Les perquisitions permettent de mettre la main sur un stock de médicaments, du numéraire ainsi que des ordonnances. Les enquêteurs apprennent lors des auditions que la plaquette de Rivotril se revendait 25 euros environ et 80 pour celle de Subutex.

Les principaux mis en cause ont été déférés devant le magistrat instructeur à l’issue de leur garde à vue. Trois personnes ont été placées sous contrôle judiciaire et six autres ont été écrouées à l’issue de leur mis en examen ; trois d’entre elles ont été incarcérées en attendant leur présentation devant un juge d’instruction de Strasbourg.