Culture

Le terrorisme suicide : du mythe à la réalité

Auteur : Pablo Agnan - publié le
Temps de lecture: ≃6 min.
Début de l'assaut du GIGN, à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), le 9 janvier 2015. Deux jours après avoir commis l'attentat au siège de Charlie Hebdo, les terroristes, retranchés dans une imprimerie, seront neutralisés par les gendarmes.
© MI DICOM ADJ - F. Pellier

Dammartin-en-Goële, Trèbes. La liste des confrontations entre les gendarmes et des terroristes au comportement suicidaire s’allonge d’année en année. Pour comprendre ce phénomène, Benoît Schnœbelen, officier de l’armée de Terre, s’est penché durant plusieurs années sur la question.

Pour les sociétés occidentales, le terrorisme suicide relève d’un fanatisme exacerbé, pratiqué uniquement par des fous de Dieu, des désespérés manipulés, aux capacités mentales plus que restreintes. Un phénomène fantasmé qu’il serait dangereux de réduire à un simple déséquilibre psychique. Pour le commandant Benoît Schnœbelen, auteur du livre « La balistique du martyre, comprendre le terrorisme suicide », publié aux Éditions de l’École de guerre, il s’agit au contraire d’un geste raisonné, relativement cohérent, utile, et pas seulement pour son éphémère acteur ou sa famille, mais aussi pour le groupe politique qui l'inspire. Pour mieux cerner cette menace, que la gendarmerie a déjà affrontée par le passé, la rédaction de Gend’Info est allée à la rencontre de cet officier, breveté de l’École de guerre et philosophe de formation.

Comment définiriez-vous un martyr ?

Le martyr, je l’entends au sens de l’action guerrière, c’est-à-dire celui qui va utiliser sa propre mort pour défendre sa communauté. Robert Pape (politologue américain et spécialiste des attentats suicides, N.D.L.R.), qui interrogeait en parallèle la doctrine aérienne du bombardement stratégique du Pentagone, disait qu’un « individu peut mourir, mais seule une communauté peut en faire un martyr. » J’ai trouvé que ce qu’il identifiait était pertinent.

Pour quelle raison avez-vous commencé à travailler sur ce sujet ?

C’est lors d’une mission en Asie centrale que j’ai commencé à m’intéresser à ce sujet. À l’époque, en 2010, je travaillais sur les engins explosifs improvisés (en anglais Improvised Explosive Device ou IED). Je me suis intéressé également à la manière dont étaient recrutés les « suicide bombers » (que l’on peut traduire par kamikaze ou attentat suicide, N.D.L.R.). Au départ, il s’agissait essentiellement de notes personnelles. Mais à ce moment-là, je me suis rendu compte que ma méthodologie en sciences humaines pouvait me servir dans mon métier. Nous avions besoin de nous poser ce genre de question. Et puis, grâce au continuum de formations proposé par l’armée de Terre, qui nous incite à garder une place pour ce type de travail, j’ai pu proposer un mémoire à l’école de guerre sur le sujet, qui a obtenu le 1er prix de ladite école.

Chez celui qui va commettre un attentat suicide, la charge propulsive est le grief communautaire.

Vous avez titré votre livre la balistique du martyre. Faut-il comprendre que vous considérez le martyr au même titre qu’un obus ?

Je fais plus exactement référence aux missiles balistiques. Pourquoi ? Car pour faire décoller un missile, il y a d’abord une charge propulsive qui le fait décoller. Chez celui qui va commettre un attentat suicide, la charge propulsive est le grief communautaire. Cela peut se traduire par la violation d’un sanctuaire territorial par une force armée étrangère, comme les bombardements de la coalition internationale en Irak et en Syrie, sur les portions de territoire conquises par l’organisation état Islamique en 2014. Il s’agit du volet tactique de cette arme. Ensuite, il y a le caractère purement balistique du missile, c’est-à-dire sa trajectoire autour de la terre. Une fois dans l’espace, la gravité prend le relais. Pour le terrorisme suicide, il s’agit de la mécanique communautaire. L’énergie de la communauté va projeter le martyr au-delà de la simple réponse tactique. À cette réponse s’ajoute une portée stratégique, une portée politique.

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Si le terrorisme suicide confère une portée stratégique et politique aux groupes fanatiques qui l’emploient, pourquoi a-t-on l’impression que seules les organisations terroristes islamiques utilisent cette arme, et pas d’autres mouvements radicaux, comme les néo-nazis par exemple ?

Parce qu’il faudrait qu’ils aient un sanctuaire à défendre, ce qui n’est pas le cas des néo-nazis et autres groupes ultra-radicaux. Ceci étant dit, le terrorisme suicide n’est pas uniquement lié à l’islam. C’est la propagande djihadiste qui veut nous faire croire cela, en particulier pendant la guerre d’Irak (2003 – 2011). Seulement voilà, c’est durant cette guerre que les attentats suicides ont été employés à l’échelle industrielle. Mais avant Al-Qaïda et Daech, d’autres mouvements ont massivement eu recours à des martyrs pour défendre leur cause. C’est le cas des Tigres tamouls, un groupe laïc marxiste-léniniste qui agissait pendant la guerre civile du Sri Lanka dans les années 90, pour ne citer qu’eux.

Le point commun entre les organisations ou mouvements qui utilisent des « suicide bombers », c’est qu’à chaque fois, il y a une impasse tactique.

La question d’un sanctuaire à défendre est donc sine qua non dans l’utilisation de « suicide bombers » ?

C’est flagrant lors de la guerre Iran-Irak (1980 – 1988). Ici, le suicide est utilisé comme une arme tactique et stratégique. Au début du conflit, l’ayatollah Khomeini (Guide suprême de la Révolution en Iran, mort en 1989) fait face à une impasse tactique. Il est acculé par la supériorité technologique des troupes irakiennes. Une portion de son territoire, qu’il considère comme un sanctuaire, est occupée et violée par les forces ennemies. Il bénéficie cependant de deux avantages : une population très jeune et très nombreuse, qu’il va utiliser comme chair à canon, profitant du mythe de Kerbala pour exalter ses martyrs (bataille ayant eu lieu en Irak en 680, opposant la puissante armée de Yazid Ibn Mu’awiyya, soit environ 30 000 hommes, aux partisans de Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, au nombre de 72, N.D.L.R.). Ce mythe, qui évoque les combats des premiers chiites contre le pouvoir sunnite, va alimenter par la suite les combattants du Hezbollah.

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À vous entendre, on a l’impression que l’attaque suicide reste une arme qui ne s’emploie qu’en dernier recours. Pourtant, en prenant les attentats du 11 septembre 2001, il semblerait que ce soit Al-Qaïda qui ait frappé en premier…

Si on prend cet exemple, il faut alors bien regarder le testament des terroristes. À l’intérieur, ils disent qu’ils veulent libérer la péninsule arabique de la domination américaine. Ils ne peuvent le faire qu’en allant frapper directement chez eux. Pareil pour Daech, dont le califat était mis à mal par les frappes de la coalition. Dans un rapport de force défavorable, la seule manière pour eux de s’en sortir, c’est d’utiliser l’arme suicide. Le point commun entre les organisations ou mouvements qui utilisent des « suicide bombers », c’est qu’à chaque fois, il y a une impasse tactique.

Ce serait donc cette impasse tactique qui conditionne l’emploi de l’arme suicide ?

Ce qui est intéressant, c’est de regarder le séquençage dans le temps d’un mouvement qui utilise des martyrs. Lorsque pour une organisation terroriste, le rapport de force devient défavorable, c’est à cet instant précis que la question du suicide se pose. Par exemple, de 1996 à 1999, le PKK Kurde (Parti des travailleurs du Kurdistan) a massivement utilisé le terrorisme suicide contre les Turques. Mais contre Daech, lors de la bataille de Kobané, en 2014-2015, les YPG (unités de protection du peuple) n’ont pas employé cette tactique. Pourquoi ? Car ils n’étaient pas acculés sur le plan opératif. J’ai trouvé intéressant de décrire d’abord les constructions idéologiques qui justifient cette marche opérative, pour les confronter ensuite aux cas français contemporains.

© éditions de l'école de guerre

Pour en apprendre plus sur le terrorisme suicide, retrouvez le livre du Benoît Schnœbelen ici.