Culture

Passage à l’acte, ou comprendre les tueries en milieu scolaire

Auteur : le commandant Céline Morin - publié le
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Les deux auteurs, Alexandre Rodde et Bernard Meunier.
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Depuis 1999 et la fusillade du lycée de Columbine, aux États-Unis, le phénomène de tuerie en milieu scolaire a pris de l’ampleur, s’exportant largement au-delà des frontières américaines. Deux réservistes opérationnels de la gendarmerie, Bernard Meunier, ancien opérationnel du GIGN et psycho-sociologue, et Alexandre Rodde, universitaire passionné par les problématiques sécuritaires américaines, y consacrent un ouvrage de sensibilisation, qui bien que de portée technique et sociologique, se veut accessible à tous.

Rien ne prédestinait vraiment Alexandre Rodde et Bernard Meunier, que presque deux générations séparent, à se rencontrer. Le premier, universitaire passionné par les problématiques sécuritaires américaines, et le second, ancien opérationnel du GIGN. Rien, sauf la réserve opérationnelle de la gendarmerie, à l’origine de la rencontre, au détour d’une mission, entre ces deux officiers de réserve, respectivement affectés en région Centre-Val-de-Loire et Bourgogne.

Rencontre de la vision universitaire et de l’expertise opérationnelle

Alexandre Rodde s’est particulièrement intéressé aux tueries de masse durant son séjour aux États-Unis, où il a passé un master en sécurité intérieure (national security and U.S. foreign relations law). À son retour en France, il y a cinq ans, il rejoint la réserve en tant que lieutenant, et propose un programme de formation, sur la base de son travail universitaire, à destination des équipes d’intervention de la gendarmerie, du peloton de surveillance et d’intervention aux antennes GIGN.

C’est alors qu’il fait la connaissance de Bernard Meunier, au contact duquel il enrichit son bagage : « Bernard avait l’expertise opérationnelle que je n’avais pas forcément. »

Bernard Meunier, par ailleurs psycho-sociologue, est en effet un ancien de l’Arme, et plus particulièrement du GIGN, au sein duquel il a passé près de quinze ans. Une carrière riche, jalonnée par plusieurs événements marquants, comme la prise d’otages de la grotte d’Ouvea en 1988, où il avait fait partie des six militaires qui s’étaient constitués prisonniers contre la libération du substitut du procureur de Nouméa, Jean Bianconi et du capitaine Philippe Legorjus, du GIGN. Le gendarme a également été le premier négociateur de crise formé dans les années quatre-vingt-dix. À ce titre, il a notamment opéré sur deux détournements d’avion, celui de Marignane, le plus connu, mais aussi celui de Roissy quelques années plus tard…

Au fil de leurs échanges, les deux hommes s’intéressent à l’évolution des tueries en milieu scolaire. Au point de se lancer, il y a tout juste deux ans, dans l’élaboration d’un ouvrage à quatre mains.

Né aux États-Unis, ce phénomène de « school shooting » s’y est conceptualisé, avant de largement dépasser les frontières américaines, frappant des pays qui n’y étaient alors pas ou peu préparés.

1999 – Fusillade mortelle au lycée de Columbine

L’ouvrage, préfacé par le général de division Olivier Kim, actuellement commandant et délégué aux réserves de la gendarmerie et notamment ancien numéro 2 du GIGN, entre dans le vif du sujet à travers la tragédie la plus emblématique, celle qui marque encore les esprits. On ne se souvient pas forcément de l’année, 1999, ni même peut-être de la ville de Littleton dans le Colorado, mais du nom du lycée très certainement : Columbine. En 2012, le réalisateur Michael Moore en faisait d’ailleurs le point de départ de son documentaire « Bowling for Columbine », traitant de la violence provoquée par les armes à feu aux États-Unis.

En cette journée printanière d’avril, douze lycéens et un professeur furent assassinés par deux de leurs camarades. Alors que la tragédie horrifie le monde entier, ses deux auteurs suscitent pourtant une profonde fascination parmi une frange de jeunes qui se font appeler les « Columbiners ». Un culte, toujours bien vivant, que certains vont pousser jusqu’à « reproduire ».

Si tous ne sont pas le fait de « Columbiners », il n’en demeure pas moins que les massacres en milieu scolaire se sont depuis multipliés. Aux États-Unis, selon les chiffres du Washington Post, depuis les événements de Columbine, plus de 240 000 jeunes ont ainsi été confrontés à une fusillade au cours de leur scolarité.

Études de cas aux États-Unis et en Europe

Parallèlement, le phénomène s’exporte à l’international, reproduisant dans toute sa violence le schéma américain. À travers l’analyse de douze cas concrets, dont la moitié survenue aux États-Unis et les autres sur le continent européen, Alexandre Rodde et Bernard Meunier retracent, de manière chronologique, son évolution sur une période de vingt ans. Qu’elles soient perpétrées sur le territoire américain, en Allemagne, en Finlande, en France ou en Ukraine, ces tragédies ont un point commun : la jeunesse des auteurs et de leurs victimes et la volonté de tuer un maximum de personnes.

S’appuyant sur les rapports de police et les auditions de l’époque, les auteurs livrent ainsi un récit narratif, sobre et sans parti pris, de ces événements, du mode d’action des auteurs à la riposte des forces de l’ordre… « Nous avons été très pointilleux sur nos sources. Tous les passages comprenant des dialogues sont issus des interrogatoires ; rien n’est fictif ou romancé. Cela a nécessité un gros travail d’étude, de retranscription, de traduction, puis de synthèse, précise Bernard Meunier. Il n’y a que l’affaire de Grasse, en France, toujours en instruction, et celle de Kiev, en Ukraine, qui s’est produite l’été dernier, alors que nous terminions l’ouvrage, pour lesquelles, n’ayant pas pu exploiter les rapports officiels, nous avons dû nous appuyer sur les articles de presse. Pour Grasse, nous avons toutefois obtenu une interview du principal du lycée. »

Profils de ces « tueurs nés »

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, les auteurs, s’appuyant notamment sur l’expertise d’un spécialiste américain en psychopathologie, proposent une analyse socio-psychologique du phénomène. Ils abordent les grands mythes qui y sont classiquement associés, comme le harcèlement scolaire, souvent injustement avancé comme justification de l’acte. Ils dressent également trois grands profils de tireurs, qui n’ont en commun que cette même volonté de tuer.

Puis, au regard de leur expérience personnelle, Bernard Meunier et Alexandre Rodde livrent, dans un chapitre intitulé « Réagir », une série de suggestions à destination des forces de l’ordre, des parents d’élève et des enseignants. « Elles sont le fruit de nos travaux de recherches, sans aucun esprit critique ou volonté de changer les choses, explique Alexandre Rodde. Notre objectif est de faire connaître le phénomène au grand public et de sensibiliser tout particulièrement les personnes qui pourraient y être confrontées. » Car il n’y a pas de solution unique au problème. Pour Bernard Meunier : « tout le monde a sa part : l’environnement familial, l’environnement scolaire, mais aussi les forces de l’ordre. »

Des modes de riposte adaptés

L’ouvrage montre aussi comment les forces d’intervention ont dû adapter leurs modes d’action, abandonnant le traditionnel principe de bouclage au profit d’une intervention rapide visant à faire cesser la tuerie. « Le fonctionnement classique des terroristes tel qu’on le connaît, est de frapper fort, puis de se retrancher en attendant de se confronter aux unités d’intervention spécialisée. La psychologie des school shooters est différente. On observe rarement cette volonté de se confronter aux forces de l’ordre, même s’ils peuvent les prendre pour cible. Leur objectif est de faire le maximum de victimes dans leur établissement. Donc ils ne cherchent pas à se retrancher. Ces tueries se terminent souvent par le suicide de l’auteur ; dans 45 % des cas selon les statistiques américaines. Mais il arrive qu’il se rende et termine en prison, comme le lycéen français de Grasse, explique Bernard Meunier.

« On sait maintenant que le temps de réaction est un critère clé, qu’il faut anticiper dans nos modes d’action. Ce sont des opérations complexes, qui demandent des capacités en progression, en gestion de son armement, en vérification des cibles… », précise Alexandre Rodde, qui aborde tous ces points dans le programme de formation qu’il propose aux unités d’intervention de la gendarmerie et, désormais, de la police. « J’essaie de leur apporter ma vision universitaire de la problématique, adaptée aux pratiques et à leurs contraintes, pour leur permettre d’anticiper l’émergence de ces phénomènes et d’adapter leurs modes d’action. Je décrypte les tueries de masse en général, à travers des cas comme la fusillade de Las Vegas, survenue le 1er octobre 2017, lors d’un festival de musique country en plein air. Mais j’aborde aussi les tueries scolaires, parce que leur schéma est intéressant, il évolue et s’adapte lui aussi à nos méthodes, nécessitant une prise en compte particulière. »

Contagion et hybridation : deux points d’attention

Mais ce qui inquiète les deux hommes, c’est bien l’ampleur que pourrait prendre ce phénomène à l’extérieur des États-Unis, auxquels on le limite encore trop facilement.

« On constate une augmentation des faits aux États-Unis mais aussi en Europe. Dans le livre, nous avons sélectionné les cas les plus marquants de ces vingt dernières années. Par exemple, nous avons retenu deux faits survenus en Allemagne, qui avait fait plus de quinze morts, mais sur la période 2000-2010, le pays en a enregistré dix au total, qui ont fait un mort ou quelques blessés. On observe aussi l’émergence de ce phénomène dans des pays qui n’en avaient pas l’habitude, comme le Brésil, le Mexique, la Russie, l’Ukraine, l’Angleterre, où en 2017 un individu a été arrêté avant de passer à l’acte, mais aussi la France. Là aussi, un projet d’attaque dans un lycée de Montpellier a été empêché en 2019. Il y a véritablement un phénomène de contagion », développe Alexandre Rodde.

Et Bernard Meunier de poursuivre : « Il y a une sorte de communauté de school shooters, qui se retrouvent sur des blogs, des sites Internet… pour parler de leurs projets macabres. Leurs attaques ne se décident pas la veille sur un coup de colère, elles sont le fruit d’une longue préparation, pouvant aller de six mois à un an, voire davantage, comme pour Columbine, et de réflexions opérationnelles qui sont celles d’adolescents ou de jeunes adultes. »

L’hybridation de ce mode d’action par les mouvements terroristes est un autre point d’attention des deux auteurs. En effet, au cours de l’été 2018, au Nouveau Mexique, en plein cœur du désert, les autorités américaines ont interpellé cinq radicalisés islamistes qui entraînaient onze enfants à l’arme de guerre dans l’objectif de les « lâcher dans des écoles américaines » pour reproduire ces tueries de masse. « Une hybridation d’autant plus inquiétante qu’elle impacte les modes opératoires des forces de l’ordre », estime Bernard Meunier.

Passage à l’acte, ou comprendre les tueries en milieu scolaire est en vente dans toutes les librairies et sur Amazon depuis le 11 juin dernier, au tarif conseillé de 24 euros.

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