Culture

Compassion pour Bionnassay (épisode 1)

Auteur : Antoine Faure et le chef d’escadron André-Vianney Espinasse - publié le
Temps de lecture: ≃15 min.
L'arête de l'aiguille de Bionnassay, dans le massif du Mont-Blanc, dont le sommet se trouve à 4052 mètres d'altitude.
L'arête de l'aiguille de Bionnassay, dans le massif du Mont-Blanc, dont le sommet se trouve à 4052 mètres d'altitude.
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Le chef d’escadron (CEN) André-Vianney Espinasse, commandant en second du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix Mont-Blanc, publiera l’hiver prochain un recueil de six nouvelles intitulé Crampons des cimes, confidences. En avant-première, Gend’Info vous propose l’une de ces nouvelles, Compassion pour Bionnassay, en deux épisodes. Immersion au cœur d’un des secours les plus marquants de ce PGHM.

Comment est venue l’envie d’écrire un recueil de nouvelles ?

Lors du premier confinement, j’ai profité du fait d’avoir un peu de temps pour me lancer dans l’écriture d’un texte que j’avais en tête depuis longtemps, sur une situation que j’avais moi-même connue en 2014. J’étais alors affecté à l’Escadron de gendarmerie mobile (EGM 34/6) de Saint-Gaudens. Lors d’une sortie en montagne, en face nord du Vignemale, le plus haut sommet des Pyrénées, ma cordée a été secourue par le PGHM de Pierrefitte, suite à un accident. Cet épisode m’a conforté dans mon envie de rejoindre un PGHM. J'avais longtemps gardé au fond de moi l’envie de le mettre par écrit, à des fins exutoires. Au final, cela donnait une belle histoire de montagne.

De fil en aiguille, l'envie m'est venue d’écrire une deuxième nouvelle, puis une troisième... Non seulement pour raconter des histoires de vie dans des décors exceptionnels, mais aussi, à travers ces récits, pour expliquer le travail au quotidien des gendarmes de PGHM. Chaque nouvelle est ainsi accompagnée d’un focus portant sur les différents aspects de notre métier. Je voulais que ce roman ait aussi valeur de document.

Enfin, j’ai souhaité qu’il y ait une vraie dimension artistique, avec les encres de Chine d’un jeune dessinateur, Eric Salvodelli, qui représentent des scènes de montagne, d’action et de portraits. Je voulais que ce livre soit beau à lire et à regarder.

Pourquoi avoir choisi de consacrer l’une de ces nouvelles au secours de l’aiguille de Bionnassay ?

Les émotions intenses que l’on peut vivre au sein d’un PGHM constituent le fil conducteur de la nouvelle. C'est l'allégorie d’une journée en montagne, de l’aube à la nuit. Compassion pour Bionnassay correspond au coucher du soleil, c’est-à-dire à un moment un triste, mélancolique.

Le 23 juillet 2007, une cordée de quatre jeunes d’une vingtaine d’années était restée bloquée, prise dans la tempête à 4000 mètres. Les quatre étaient décédés, chacun leur tour, de froid et d’épuisement.

Cet événement dur, tragique, reste sans doute l’un des secours les plus marquants de l’histoire du PGHM de Chamonix. J’en avais entendu parler dès mon arrivée dans la spécialité en 2015, et j’y ai repensé, en juillet 2019, en étant moi-même encordé sur l’arête de l’Aiguille de Bionnassay, une course magnifique et réputée.  J’ai décidé de ressortir les documents de procédure et j’ai découvert quelque chose d’exceptionnel : les retranscriptions des conversations téléphoniques entre Christophe, secouriste au PGHM, qui était planton ce jour-là à l’unité, et  deux des jeunes alpinistes.

J’ai ensuite échangé longuement avec Christophe pour mieux raconter cette histoire d’une grande humanité, non pas pour le mettre sur un piédestal, mais simplement pour témoigner de ce qui reste l'un des secours les plus marquants de sa carrière. Un souvenir douloureux qui l’a profondément  blessé mais qui l’a construit également, en tant qu'homme.

Les six nouvelles sont-elles inspirées d’histoires vécues ?

Oui, tout est véridique à 100 %. Seule la forme est romancée. J’ai rencontré tous les gendarmes secouristes, et je me suis appuyé sur leurs témoignages, ainsi que sur des photos, les procès verbaux. Ma chance, c’est de ne pas être quelqu’un d’extérieur au PGHM. Je suis l’un de leurs camarades de cordée et compte parmi leurs chefs. Je n’avais pas besoin de gagner leur confiance ; ils n’avaient pas besoin de m’expliquer les aspects techniques du secours en montagne ni de me décrire les lieux. Cela a facilité la confidence et le partage d’anecdotes.

Ce sont six histoires fortes, comme ce secours au sommet du Mont-Blanc, l’an dernier. Je pense qu’au début, ce qui impressionne le plus à la lecture, c’est le décor, grandiose, fascinant. Mais au fil des pages, on comprend que le cœur du roman, ce sont avant tout les histoires humaines, les relations entre les différents protagonistes. C’est ce que j’ai voulu mettre en avant au travers de ces récits.

 

Compassion pour Bionnassay

(épisode 1)

 

Chaque matin au PGHM, le gendarme planton prenait son service à 7h15, relevant ainsi son camarade de la veille. Les tâches s’enchaînaient de façon mécanique et bien rodée. Avant l’arrivée de tous aux alentours de 8 heures, il fallait nettoyer les locaux de service puis afficher le bulletin météo France du jour. Ce dernier serait alors traditionnellement débattu par les uns et les autres autour d’un café matinal. Les gendarmes d’entraînement affineraient leur projet du jour alors que ceux d’astreinte à la DZ des Bois estimeraient leurs chances de partir en secours ce jour, non pas qu’ils misent sur le malheur des gens mais parce que, au fond de chacun, porter secours  est leur raison d'être.

Christophe, planton du jour, s’acquitta donc de sa mission. Avec un œil averti, il lut le bulletin de ce lundi 23 juillet 2007 :

Le soleil se voilera rapidement, accrochant les hauts sommets du massif du Mont-Blanc dès le matin. Des pluies orageuses débuteront en seconde partie d’après-midi sur la Haute-Savoie. Ces pluies d’orages seront souvent fortes. Isotherme 0 degré : 3500 à 3700 mètres. Vent vers 4000 mètres : sud-ouest, 80 puis 110 kilomètres par heure.

Il ne fera pas bon traîner là-haut cet après-midi, se dit-il à lui-même. Christophe spécula sur le scénario de la journée. Probablement quelques secours le matin suivis de quelques appels au début de l’orage de la part de randonneurs surpris par sa soudaineté. Puis une soirée qui s’annoncerait a priori tranquille, ajouta t-il. Alors qu’il jetait un coup d’œil par la fenêtre pour constater la présence déjà installée sur les hauts sommets de nuages d’altitude, les premiers camarades arrivaient à l’unité.

En général, il s’agissait de l’officier de permanence du jour, Stéphane, talonné de près par les premiers à marcher. Ces derniers avalaient un café à la va vite puis filaient à la Drop Zone (DZ) afin de vérifier les sacs de secours. En effet, il ne fallait pas s’attarder au bureau pendant la période estivale car les premières alertes commençaient souvent très tôt. Puis ce fut  les autres qui se retrouvèrent en salle café. On commentait les péripéties de la veille et les projets d’alpinisme du jour.

Vers 9 heures, Christophe regagna le « bocal », surnom donné à la salle de régulation des alertes de secours en montagne. Le téléphone et le réseau radio SAMB (Sécurité Alerte Mont-Blanc) y sont veillés 24 heures sur 24.

En apparence, une matinée banale débuta. Une première régulation survint pour un décollage raté en parapente à Plaine-Joux. Suivie par la glissade d'un randonneur sur un névé résiduel au niveau de la combe de la Glière. A priori, la victime souffrait d'une jambe cassée. A partir de 10h30, ce fut le calme plat. Cela laissa le temps à Christophe de découvrir les dernières nouvelles dans le Dauphiné Libéré et, accessoirement, de remplir le mot fléché du jour (son péché mignon, comme il se plaisait à dire). En fin de matinée, le mauvais temps parut s’installer tout doucement ce qui laissait présager d'un après-midi tout à fait calme. Il n’en fut rien.

© Eric Salvodelli

À 14h58, ce qui devait être une journée routinière pour Christophe et ses camarades bascula dans le monde parfois sévère et morbide de la haute-montagne. Le téléphone sonna. C’était la centrale d’appel d’Annecy (qui récupère les appels au 112 et au 18) qui transférait au PGHM une demande de secours pour des gens a priori perdus vers l’Aiguille du Midi, impossible de comprendre car ils semblaient très paniqués. C’était une voix féminine.

- Allo, allo !

- Bonjour, c’est le PGHM de Chamonix à l’appareil.

- Au secours (crachin dans le combiné, voix paniquée).

- Ne paniquez pas.

- On est au Dôme du Goûter, il y a un vent très fort, on est perdu, on arrive plus à bouger, on voit rien. […] On a besoin du secours, on a très très besoin du secours.

- Faut faire un trou pour vous enterrer ! Vous m’entendez ?

- On est au Piton des Italiens, on a marché vers le Goûter. Mais on s’est perdu, on ne sait pas où on est, s’il vous plaît !

- Il faut essayer d’aller vers le refuge du Goûter, OK ?

- Mais on peut pas, tout est blanc.

- Le mieux alors c’est de creuser, de faire un trou, de vous enterrer, OK ?

- Mais s’il vous plaît, est-ce que vous pouvez venir ? (voix implorante).

- Pour l’instant, c’est difficile. On ne peut pas monter en hélico. Mais on va vous envoyer une équipe à pied. Le temps qu’elle monte, faut vous enterrer. Ça va prendre du temps, faut faire un trou !

- Oui (voix hagarde).

- Vous êtes quatre, c’est ça ?

- Oui.

- Vous vous enterrez, vous vous serrez les uns contre les autres !

- Oui. Mais s’il vous plaît, venez. Oui, venez. Au revoir.

Et elle raccrocha.

Christophe avait mis le haut-parleur pour que toute la cellule régulation entende. Tout le monde resta abasourdi pendant quelques secondes puis ce fut comme une étincelle. Le chef de cellule commanda à l’aide-planton : « Va chercher le patron. Christophe, toi, tu joins la DZ. Qu’ils se préparent à quatre, pour une caravane terrestre. On va essayer de les déposer à Tête-Rousse. Faut pas perdre une minute ».

L’idée consistait à tenter de rejoindre le refuge du Goûter dans un premier temps, à la faveur d’une accalmie. Après, on verrait. En parallèle, Christophe serait le lien avec les requérants maintenant qu’ils connaissaient sa voix. On ne présageait pas encore bien de leur réel état de santé. Christophe devait les inciter soit à continuer en direction du refuge du Goûter soit à s’enterrer, à creuser, à bouger. En résumé, à ne pas subir. La stratégie fut exposée à Stéphane qui la valida.

Pendant une demi-heure, les gendarmes s’activèrent le plus possible à la DZ pour confectionner les sacs car il ne fallait rien oublier dans ce genre d’expédition en haute altitude. Non seulement pour soi mais aussi pour les victimes. L’opération risquait de durer de nombreuses heures. Une fois prête, la caravane emmenée par Jeannot fut déposée vers 15h45 aux abords du glacier de Tête-Rousse. C’était déjà un petit miracle compte tenu des conditions aérologiques difficiles. L’hélico s’était fait secouer ! Cela dit, rapidement pris dans les nuages et la tempête grandissante, la caravane terrestre ne put rien envisager d’autre pour l’instant que de se terrer au refuge de Tête-Rousse, en guettant une ouverture météo qu’il conviendrait alors d'exploiter.

En vallée, les choses s’organisèrent. Une seconde équipe se tenait prête, en cas d’éclaircie même furtive, pour réaliser un pick and go à savoir profiter d’une trouée pour se rendre en hélico tout là haut, attraper les naufragés en commençant par les plus mal en point puis les redescendre vers un camp de base. Répéter l’opération jusqu’à évacuer les quatre. À une telle altitude et par fort vent, c’était osé mais tout le monde faisait confiance au pilote pour ne le faire que si les conditions le permettaient.

Au bureau, on avait joint le prévisionniste de Météo France qui annonça une accalmie. Cependant, pas avant 3 heures du matin… L’information fut transmise à Jeannot.

Au bocal, le téléphone sonna de nouveau aux alentours de 17 heures.

- Oui allô, le PGHM.

- Oui bonjour (pleurs, voix essoufflée). S'il vous plaît, il y a des gens qui vont pas bien. On a creusé un trou ; on est du côté du Dôme du Goûter.

- D'accord. Allez, calmez-vous, restez tranquille. Comment t'appelles-tu ?

- Lili, moi c'est Lili.

- D'accord Lili. Écoute, moi c’est Christophe. Je t'informe des conditions météo. OK ?

- Oui.

- Le mauvais temps qui s’est installé va durer un peu. Normalement, cette nuit, à partir de 2 heures jusqu'à 6 heures à peu près, il y aura une grosse accalmie avec des possibilités de trouées et de calme. Est-ce que tu as bien compris ce que je t'ai dit, Lili ?

- Donc... On va devoir attendre jusqu'à deux heures (voix désespérée) ? Mais on va crever...

- Écoute, une équipe de gendarmes a réussi à atteindre le refuge de Tête-Rousse ; ils vont essayer de monter au Goûter dès que la météo sera meilleure. Tu sais, c'est possible de passer une nuit dehors ; beaucoup l'ont déjà fait. D'accord ?

- Oui, oui.

- Donc vous n'allez pas crever, d'accord. On est en été. C'est possible de passer une nuit dehors, OK ?

- OK !

- Donc faut continuer à faire le trou. Comment êtes-vous enterrés là ? Il faut faire un trou, se calmer, s'économiser. On sait exactement où vous vous situez.

- Mais on n'a pas beaucoup de vêtements ! Comment savez-vous où nous nous trouvons ?

- Le gardien du refuge vous a aperçu tout à l'heure, au cours d'une trouée. C'est bon pour toi ?

- OK, OK.

- Alors maintenant vous allez vous enterrer et passer une nuit tranquille, c'est sûr.

- Oui, on va passer la nuit.

- Les gendarmes sont au refuge de Tête-Rousse. Ils vont monter au refuge du Goûter et ensuite ils iront à votre rencontre. Mais pour l'instant, ils sont bloqués par le mauvais temps. Mais vers 2 heures, il y aura l'accalmie.

- Oui... (voix tremblante, parle péniblement).

- Je ne peux pas mieux faire pour l'instant, Lili.

- Ma copine ne va pas bien.

- Qu'est-ce qu'elle a ta copine ?

- Elle ne respire plus. Je ne crois pas qu'on va tenir jusqu'à 2 heures.

- Est-ce que vous avez fait un trou ?

- Il... il y a beaucoup de vent tu sais. Il vient même d'y avoir du tonnerre.

- Écoute, tu vas couper ton portable et le mettre au chaud pour économiser la batterie. Tu vas me rappeler à 2 heures, OK ?

- Oui... Mais je crois qu'on ne va pas passer demain.

- Mais si on va se voir demain ! Collez-vous les uns contre les autres. Il faut se parler pour vous tenir éveillés. Et à 2 heures, il fera meilleur.

- OK...

- Tu m'appelles à 2 heures, c'est bon ?

- Au revoir Christophe.

- À tout à l'heure, Lili.

© Eric Salvodelli

Et Christophe raccrocha. La cellule de régulation fit un point de situation avec la caravane Jeannot et lui transmis les dernières informations quant à l'état de Lili et ses camarades.
Vers 22 heures, la situation météo n’avait guère évolué. La tempête et toujours pas d’orage. Jeannot décida de tenter le coup de monter. Après tout, il ne faisait pas beau (et c’était un euphémisme!). Mais tant que ce n’était que de la neige et du vent, ce n’était pas trop gênant.

Le couloir du Goûter traversé, ils attaquèrent l’ascension de l’éperon lorsque la foudre frappa juste au-dessus d’eux, sur la partie sommitale de l’Aiguille du Goûter. Il ne fallut pas discuter longtemps pour comprendre que le demi-tour s’imposait. La foudre était maintenant là, frappant la montagne avec une violente régularité.

Cela changeait complètement la donne. Il fallait déguerpir. Le retour au refuge de Tête-Rousse s’apparenta d’ailleurs plus à une déroute qu’à une retraite en bonne et due forme. À minuit, Jeannot annonça à la radio la tentative avortée qui sonna comme un coup dur pour tout le monde. Chacun comprenait que la jonction ne serait pas possible avant plusieurs heures. Il fallait désormais attendre alors qu’un drame se jouait à 4050 mètres.

L'appel suivant ne tarda pas.

- Oui, le PGHM.

- Oui, pas bien... C'est Lili.

- Mais.... euh...

- Vous pouvez vraiment pas venir alors.... (angoisse, déception).

- Mais Lili, tu sais bien, il y a l'orage. Ils sont bloqués à Tête-Rousse. Est-ce que tu as des médicaments avec toi ?

- Non.

- Vous êtes dans un trou ou bien à l'air libre ?

- À moitié dans un trou, à moitié à l'air libre. Mais le trou s'est rempli de neige.

- Mettez-vous dans vos sacs à dos pour vous abriter.

- Oui... mais c'est dur tu sais.

- Lili, écoute, garde ta batterie, essaye de te mettre dans ton sac. Tu tiens jusqu'à 2 heures et après ça sera meilleur.

- D'accord, vous serez gentils (incompréhensible, délire).

- Lili, tu comprends bien ce que je te dis ?

- Y'a pas moyen de faire pour nous (voix désespérée).

- Non, Lili, on ne peut pas faire autrement que d'attendre. Les gars y sont allés, ils ont essayé. Mais ils ont pris la foudre. Mais ils vont ré-essayer, je te le promets. Il faut se mettre à l'abri, enfiler les sacs à dos et nous appeler dès qu'il fera meilleur.

- OK...

Lili raccrocha. Elle ne devait plus rappeler.

(A suivre...)