Culture

Compassion pour Bionnassay (épisode 2)

Auteur : chef d’escadron André-Vianney Espinasse - publié le
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En début de semaine, Gend'Info vous a proposé la première partie de Compassion pour Bionnassay, une nouvelle écrite par le chef d’escadron (CEN) André-Vianney Espinasse, commandant en second du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix Mont-Blanc, qui fera partie d'un recueil, intitulé Crampons des cimes, confidences, à paraître l'hiver prochain. Voici la suite et la fin de cette histoire vécue, qui a profondément marqué les militaires de ce PGHM.

Ce fut son amie Thérèse qui reprit contact avec le PGHM vers minuit.

- PGHM Chamonix Mont-Blanc, j’écoute.

- Oui bonjour... C'est Thérèse, du piton des Italiens (la voix semblait faible).

- Salut Thérèse. Tu es avec Lili ? Est-ce qu'elle va bien ? Est-ce que tu vas bien.

- Lili... Elle ne me répond pas. Elle dort.

- Essaye de la réveiller, c'est très important.

- Je vais essayer...

(Une minute passe...)

- Thérèse, c'est Christophe du PGHM. Est-ce que tu m'entends ?

- Oui je t'entends. Lili ne répond pas. Personne ne me répond.

- Moi je te parle je suis avec toi je ne vais pas te lâcher. Est-ce que tu t'es enterrée dans la neige ?

- J'ai essayé. Mais le vent... la neige est dure tu sais.

- Écoute-moi. Dès que la tempête se calmera on va monter vous chercher. Il faut mettre ton téléphone au chaud et si possible celui de tes amis. Contre toi. C'est très important de ne pas vider la batterie à cause du froid.

- OK... Tu vas me rappeler ?

- Oui Thérèse, c'est promis. On s'appelle toutes les trente minutes, OK ?

- C'est d'accord Christophe. Merci.

Au début, Thérèse était bien fidèle au rendez-vous téléphonique. Toutefois, elle paraissait de plus en plus détachée de la situation au fur et à mesure que les heures passaient.

2h15 du matin, appel au PGHM.

- Bonjour je veux parler à Christophe. C'est Christophe ?

- Oui Thérèse, dis moi comment ça va ?

- Pas top. Vous allez venir quand la tempête sera passée ? Fera beau ensuite ? Ça doit être beau ici quand le soleil est là...

- Oui c'est très beau Thérèse. Est-ce que tu t'es mis dans les sacs comme on avait dit ?

- J'ai essayé... C'est con qu'il n'y ait pas le soleil. Tu as quel âge Christophe ?

- 31 ans.

- Tu fais tout le temps de la montagne ? Tu connais ici ?

- Oui souvent. J'ai déjà fait l'arête de Bionnassay, oui. L'an dernier. Tu as gardé les gants Thérèse ?

- Oui oui... Pause. Je crois qu'en redescendant j'irai en vacances au soleil.

- Oui Thérèse, ça c'est une super idée. Et on va te redescendre, d'accord ?

- Oui d'accord. Tu connais des endroits sympas ? Des îles ?

- Euh... Oui un peu. Je suis déjà parti en Corse. Et en Guadeloupe. Tu as envie d'aller là-bas ?

- Oui j'aimerais bien. Mais je sais pas... (voix faible).

- Si Thérèse, tu vas y aller. Tu vas te battre et on va te sortir de là, d'accord ? Garde bien le téléphone au chaud !

- D'accord Christophe.

Puis elle raccrocha.

Les appels se succédaient. Parfois à échéance régulière, parfois de façon décousue lorsque Thérèse rappelait au bout de quelques minutes. Hélas, les nouvelles sur le terrain n'étaient pas bonnes et Christophe sentait bien que le pire était à envisager même s’il s’y refusait. Cela dit, Thérèse rappelait toujours et il s'interdisait de ne pas y croire. Elle devenait sa raison d'espérer. Elle ne prêtait plus guère attention aux conseils et les questions de Christophe sur les conditions sur place restaient bien souvent sans réponse. Mais elle ne cessait de poser des questions à Christophe sur lui, qui il était. Son métier, ses vacances, sa famille.

D’habitude, on ne parlait jamais de cela avec une victime. Mais là c'était différent. Chacun trouvait dans l'autre sa raison d'y croire et les conversations prenaient la tournure de confidences au fur et à mesure que les quarts d'heure passaient.

Ce fut l'aube. Hélas, Thérèse rappelait toujours mais lâchait prise et ses réponses devenaient de plus en plus confuses. A 6h30 du matin, elle rappela pour la dernière fois. Une seule phrase très hachée et difficile à comprendre.  Mais Christophe ne devait jamais l'oublier :

- Salut Christophe. C'est mon tour... Salut... Merci...

Bip Bip Bip...

© Eric Salvodelli

Finalement, l'accalmie tant espérée n'eut pas lieu. Les tentatives héliportées pour parvenir à passer par dessus la couche de nuages se succédaient depuis Annecy et Aoste mais n'aboutissaient pas. La caravane Jeannot décida de repartir à 8h15, toujours sous la tempête. Celle-ci atteint le refuge du Goûter à 10h45.

À 13h30, une accalmie autorisa la caravane à repartir en direction du Dôme du Goûter. En parallèle, Dragon et deux gendarmes, effectuant une nouvelle tentative depuis Annecy, aperçurent un groupe de quatre alpinistes au niveau de l'arête de Bionnassay, inertes. Les nuages et les vents violents empêchaient cependant toute dépose sur place. Par contre, nos deux gendarmes réussirent à descendre de l'hélicoptère au niveau du Dôme du Goûter, à environ un kilomètre de distance.

À 15h30, ils firent jonction avec les quatre alpinistes qui se trouvaient en état de mort apparente. Par radio, le docteur leur demanda de vérifier quand même la température tympanique. Celle de Thérèse, 11 degrés, laissait entrevoir une infime chance de survie malgré le stade extrêmement avancé de l'hypothermie. In extremis, l'hélicoptère réussit la prouesse de la récupérer puis de la redescendre dans la vallée. Malgré les soins apportés, le miracle n'eut toutefois pas lieu.

En fin d'après-midi, la météo s'adoucit quelque peu et autorisa la récupération sans risques des derniers secouristes présents là-haut et des trois compagnons d'infortune de Thérèse. Les quatre corps furent alors entreposés à la chambre funéraire. Christophe, relevé le matin de sa permanence de planton, n'avait pas réussi à dormir et avait suivi chaque tentative de l'impossible avec, au fond de lui, un soupçon d’espérance. Debout devant les quatre brancards qui contenaient Thérèse, Lili et leurs deux amis, il se recueillait désormais. Il avait besoin de les voir. Et peut-être un peu plus Lili et Thérèse qu'il avait eues au téléphone si souvent. Alors qu'il ne les connaissait pas, elles étaient devenues presque ses amies en une seule nuit. Chose incroyable et si bizarre, Christophe se surprit à penser qu'elles étaient jolies, mortes.  Peut-être avait-il permis à ces jeunes filles de partir un peu plus apaisées. L'émotion l'avait gagnée. Tête baissée, les larmes aux yeux, Christophe sentit la main d'un camarade sur son épaule.

La montagne, souvent si belle, ressemble parfois à un calvaire.


Épilogue

Cette histoire aussi terrible qu'incroyable aurait pu en rester là. Cela dit, à la fin de l'année 2018, un ancien de la Gendarmerie de montagne, Gabriel R., a initié une démarche auprès des autorités, afin que Christophe soit récompensé. Non pas pour les quatre vies qu’il n’avait pas réussi à sauver. Mais parce que jusqu’au bout, il a tenu la main de quatre amis qu’il ne connaissait pas mais que la montagne avait cependant choisi  d’unir, pour toute la vie.

Le jeudi 11 décembre 2020, Christophe, désormais fraîchement retraité, s’est vu remettre un témoignage de satisfaction, récompense d’un niveau supérieur. Le général présent pour l’occasion énonça de façon solennelle le motif :

«  Gradé supérieur qui, de 1996 à 2019, a démontré tout du long de son parcours professionnel un courage et un dévouement jamais démenti à la cause montagnarde. Titulaire de la Médaille Militaire, décoré de la médaille de bronze pour acte de courage et dévouement ou encore de la médaille d’argent de la sécurité intérieure pour son engagement lors du crash du vol de la Germanwings et cité à cet effet à l’ordre du régiment avec attribution de la médaille d’or de la défense nationale avec étoile de bronze par le ministre de la défense, Christophe  R. s’est illustré à différentes reprises au cours de sa riche et éprouvante carrière. 

Doté d’une haute idée de la vie humaine, il n’a pas hésité à mettre la sienne en péril pour permettre de sauver d’autres personnes. En 2007, malgré de longues heures à entretenir par téléphone un lien vital avec la dernière naufragée d’une cordée égarée dans des conditions empêchant la projection des secours, il ne parvient pas à la raccrocher à la vie jusqu’à l’arrivée des sauveteurs ; il s’en trouve durablement éprouvé malgré ses grandes facultés de résilience.

Ayant véhiculé les valeurs fondamentales de l’Arme jusqu’aux plus hauts sommets alpins, souvent au mépris de sa propre intégrité physique et forçant l’admiration de tous, le dévouement de l’adjudant Christophe R. reste une source d’inspiration pour les plus jeunes. Tout au long de sa carrière, il aura fait honneur à la Gendarmerie Nationale ». 

L'arête de l'aiguille de Bionnassay, dans le massif du Mont-Blanc, dont le sommet se trouve à 4052 mètres d'altitude.
L'arête de l'aiguille de Bionnassay, dans le massif du Mont-Blanc, dont le sommet se trouve à 4052 mètres d'altitude.

Compassion pour Bionnassay (épisode 1)

Le chef d’escadron (CEN) André-Vianney Espinasse, commandant en second du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix Mont-Blanc, pub..

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