Culture

Polar Vert : l’environnement au cœur de l’intrigue

Auteur : Antoine Faure - publié le
Temps de lecture: ≃7 min.
L'auteur Thierry Colombié, à gauche, avec son "informateur" à l'OCLAESP, l'adjudant Denis.
L'auteur Thierry Colombié, à gauche, avec son "informateur" à l'OCLAESP, l'adjudant Denis.
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Après avoir longtemps travaillé sur le trafic de drogue et avoir écrit fictions et essais à ce sujet, Thierry Colombié a choisi la criminalité environnementale comme toile de fond d’une série intitulée Polar Vert, dont le deuxième tome est sorti en février. Un travail de romancier mené en collaboration avec l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP).

Rien ne prédisposait vraiment Thierry Colombié à écrire un jour un polar pour ados sur la criminalité environnementale. À l’origine, son truc, c’était plutôt la drogue. Enfin, plus exactement, ce docteur en économie, spécialisé en économie criminelle, s’intéressait particulièrement au marché de la drogue, à sa puissance financière, ses inextricables réseaux et sa dimension géopolitique.

« Mais j’avais déjà envie d’écrire à l’époque, complète-t-il. Je voulais faire des grands reportages. J’ai eu l’opportunité de le faire pour l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD), créé en 1990 par Alain Labrousse. J’ai ainsi pu me rendre dans différents pays, producteurs ou blanchisseurs. » Colombie, Venezuela, Équateur, Brésil, Argentine, Mexique, Madagascar, Maroc… Il sillonne la planète drogue et glane des infos, pour l’OGD et pour son propre travail de thèse.

La French et le Belge

Lorsque l’OGD cesse ses activités, en 2000, faute de financement, Thierry est mandaté par le ministère de l’Intérieur pour rédiger un rapport de recherche sur le grand banditisme. « Étonnamment, il n’existait alors aucune analyse criminelle sur le sujet. J’ai rencontré les enquêteurs du SRPJ (Service Régional de Police Judiciaire) de Marseille, qui m’ont proposé de travailler, non pas sur les affaires en cours, mais sur la French Connection. »

La French connection, nom donné par des policiers américains à l’organisation à la tête du trafic d’héroïne entre Marseille et les États-Unis, des années 50 aux années 80. Un modèle d’organisation criminelle, si l’on peut dire… « J’ai eu accès à tous les dossiers emblématiques. Deux générations de trafiquants, des pionniers dont se sont fortement inspirés les cartels sud-américains. J’ai pu rencontrer certains de ces trafiquants, soi-disant « rangés des voitures ». J’ai découvert comment ils maximisaient les profits, comment ils échappaient à la répression. J’ai eu par moments le sentiment de « traverser le miroir », de devenir moi-même un affranchi. »

Il creusera encore davantage le sujet en écrivant une biographie romancée de Francis le Belge, souvent présenté comme le « parrain » du milieu marseillais, assassiné en 2000 par une équipe de tueurs à moto, dans le VIIIe arrondissement de Paris. « Au-delà des rumeurs, de la légende, je me suis servi de la fiction pour m’approcher au plus près de la réalité, explique Thierry. Cela m’a demandé deux ans de travail. »

De la coke aux civelles

Mais alors, comment passe-t-on de la « blanche » au vert, la couleur de la série de polars pour adolescents dont il est l’auteur ? « Je me suis toujours senti concerné par la question environnementale, assure-t-il. Fils de paysan, j’épandais l’engrais et j’ai été marqué très jeune par la problématique des pesticides. Plus tard, en Colombie, j’avais été profondément choqué par l’impact terrible de la culture de coca sur l’environnement, le trafic d’espèces protégées en amont, puis la déforestation et, enfin, l’usage de produits chimiques pour la transformation en cocaïne. À l’époque, ce n’était pas ma priorité, mais je savais qu’un jour, l’envie viendrait de m’attaquer à ces sujets. »

Thierry échange sur les mafias vertes avec le général Jacques Diacono, alors chef de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP), qu’il avait rencontré lorsque celui-ci dirigeait la section de recherches de Marseille. Il envisage alors de réaliser une série documentaire, mais c’est sous une tout autre forme que ce projet va voir le jour. « Une éditrice m’a contacté pour écrire une série de polars pour ados, avec comme angle la protection de la biodiversité. » Il accepte le défi. « Et écrire un livre à la première personne, dont l’héroïne est une jeune fille de 17 ans, c’était effectivement un vrai défi pour moi ! »

Cette héroïne s’appelle Klervi, à la fois témoin et coupable d’une enquête palpitante, pour elle comme pour le lecteur. Le roman commence par une scène inspirée d’un fait divers. C’était en 2009, en plein cœur de l’été. Un cavalier inanimé et son cheval mort, sur une plage bretonne. Le Premier ministre François Fillon qui débarque. Les médias qui s’emballent. En cause ? Les algues vertes, même si la justice a rendu, plus de dix ans plus tard, un non-lieu dans cette affaire. « J’ai découvert alors cette problématique qui faisait écho à mes préoccupations de jeunesse. Et je me souviens m’être dit à l’époque que ça ferait une belle ouverture pour un futur roman ! »

Les deux premiers tomes qui constituent la première saison de la série Polar Vert - Les Algues assassines et Anguilles sous roches - s’intéressent notamment aux civelles, nom donné à l’alevin de l’anguille, une espèce protégée dont le trafic fait le bonheur de groupes de criminalité organisée. « Un marché très lucratif, avec finalement assez peu de sanctions lourdes, relève Thierry. J’avais découvert ce trafic en travaillant sur celui de la coke. Des pêcheurs espagnols transportaient la drogue de Bilbao à Bayonne, et revenaient avec les cales pleines de pibales (nom des civelles au sud de la France, NDLR), l’ETA prenant un pourcentage, à l’aller comme au retour. »

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Une collaboration avec l’OCLAESP

Pour imaginer et documenter la trame, le romancier rencontre des braconniers, des mareyeurs, mais aussi des enquêteurs de l’OCLAESP. « Thierry est venu nous rencontrer à l’Office, relate l’adjudant Denis. Il voulait écrire une fiction sur la criminalité environnementale, mais cherchait à être le plus proche possible de la réalité. C’est lors d’un brainstorming qu’est apparue l’idée de faire de l’héroïne une informatrice infiltrée de l’Office. On a bien accroché lui et moi, et on a continué à échanger régulièrement pendant l’écriture du roman sur le trafic de civelles, que je connais bien pour avoir travaillé sur plusieurs dossiers. La difficulté était d’évoquer notre manière de collaborer avec des informateurs sans tout dévoiler. Le fait que l’histoire soit racontée par Klervi, et non par l’enquêteur, permettait de ne pas aller trop en profondeur. Je lui expliquais comment ça se passait réellement, et Thierry romançait ! »

Pour l’OCLAESP, cette série pour ados était aussi l’occasion de se faire connaître, notamment auprès du jeune public. « C’est une volonté du général Sylvain Noyau, qui dirige l’OCLAESP, de communiquer davantage sur le rôle de l’Office au sein de la gendarmerie, poursuit Denis. Le fait que ces romans s’adressent à des jeunes peut aussi susciter des vocations, et nous permettre de recruter des gendarmes qui ont une appétence pour ces sujets environnementaux. »

Le premier tome de la deuxième saison de cette passionnante série sortira en septembre, le second en février. « Cela se passera cette fois dans les Pyrénées, autour de la problématique des ours, détaille l’auteur. On y retrouvera Klervi, cette fois en service civique dans le domaine de l’environnement. » Des aventures, Thierry n’a pas fini d’en faire voir des vertes à son héroïne !

À noter : l’avis de Julia, 14 ans : « J’ai beaucoup aimé ce livre. L’aspect écologique m’a intéressée, étant moi-même très sensibilisée à la problématique du respect de l’environnement. L’intrigue est captivante et je me suis très vite identifiée à Klervi, même si elle est un peu plus âgée que moi. Le fait qu’elle s’engage pour la cause écologique au fur et à mesure de l’histoire m’a notamment beaucoup plu. À la fin du premier tome, je n’avais qu’une envie : connaître la suite ! »