Histoire

Adjudant Francis Marroux : le destin d’un gendarme, de la Résistance à l’Élysée

Auteur : Jean-Michel Anciaux, officier de la Réserve citoyenne de défense et de sécurité (SIRPAG -DGGN) - publié le
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© Service historique de la Défense

En 1959, le colonel Robert-Pol Dupuy, nouveau commandant militaire du Palais de l'Élysée, demande au gendarme Francis Marroux, son ancien subordonné et compagnon dans la Résistance, d'être le chauffeur attitré du général de Gaulle. Une fonction que ce dernier remplira durant toute la présidence du Général, de janvier 1959 à avril 1969.

Le Mémorial Charles de Gaulle accueille, jusqu'au 30 décembre 2021, l’exposition nationale des peintres des armées « Charles de Gaulle, fragments d’une épopée ». Installée dans le hall d'honneur du Mémorial et à La Boisserie, la demeure historique du général de Gaulle, elle présente plusieurs œuvres réalisées par les artistes de la gendarmerie. Certains seront présents lors de deux journées événementielles, les 9 et 10 juillet, et peindront, photographieront ou sculpteront « en direct ».

© Sirpa Gendarmerie

Cet événement est l’occasion de revenir sur le destin incroyable de l’adjudant Francis Marroux, conducteur attitré du Général.

C’est en 1959, que le colonel Robert-Pol Dupuy, nouveau commandant militaire du Palais de l'Élysée, demande au gendarme Marroux, son ancien subordonné et compagnon dans la Résistance, d'être le chauffeur attitré du général de Gaulle. Marroux exercera cette fonction durant toute la présidence du Général, de janvier 1959 à avril 1969. Les quatre premières années coïncident avec le conflit algérien, moment où la sécurité du Chef de l'État prend une importance majeure. Aucun homme d'État français, aucun président de la République ne s'est vu plus souvent menacé dans sa vie que le général de Gaulle durant cette période. Ces menaces ont considérablement augmenté les responsabilités qui pesaient sur les épaules de l'adjudant Marroux. C'est grâce au courage et au sang-froid de son chauffeur que le général de Gaulle échappe à une mort certaine lors des attentats de Pont-sur-Seine et du Petit-Clamart.

8 septembre 1961 : l'attentat de Pont-sur-Seine

La D.S. 21 présidentielle conduite par Marroux, avec à son bord le Général, madame de Gaulle et un aide de camp, quitte l'Élysée à 20 heures, direction Colombey. Une heure et demie plus tard, la voiture roule à 110 km/heure sur la Nationale 19, sur une ligne droite entre Crancey et Pont-sur-Seine. La nuit est tombée. Soudain, la voiture est prise dans une tornade de flammes. Une puissante bombe a explosé au passage de la D.S. Aveuglé subitement par l'énorme boule de feu, le chauffeur Marroux, guidé par un incroyable sang-froid, appuie à fond sur l'accélérateur, et, grâce à ce réflexe inouï, franchit le mur de feu, en évitant de percuter un arbre. La voiture est endommagée. Les passagers, indemnes, savent à qui ils doivent la vie sauve…

22 août 1962 : l'attentat du Petit-Clamart

On connaît le commentaire laconique émis par le Général, impassible, juste après l'attentat : « Cette fois, c'était tangent ! » De cet attentat, monté comme une véritable opération de guerre, De Gaulle, sa femme, son gendre et le chauffeur n'en échappent en vérité que par une sorte de miracle.

Dans ses Mémoires d'espoir, le Général retrace en quelques lignes l'attentat : « Ce jour-là (le 22 août 1962), au Petit-Clamart, la voiture qui me conduit à un avion de Villacoublay, avec ma femme, mon gendre, Alain de Boissieu et le chauffeur Francis Marroux, est prise soudain dans une embuscade soigneusement organisée : mitraillade à bout portant par plusieurs armes automatiques, puis poursuite menée par tireurs en automobile. Des quelque 150 balles qui nous visent, 14 touchent notre véhicule. Pourtant - hasard incroyable ! - aucun de nous n'est atteint. »

Cette fusillade multiple a duré quarante-cinq secondes. Quarante-cinq secondes, c'est très court et c'est très long. Une temporalité dramatique au cours de laquelle, le général de Gaulle aurait logiquement dû mourir. Malgré l'état délabré de la DS Citroën, criblée de balles sous la mitraille du commando, deux pneus crevés, la boîte de vitesses hors d'usage, les glaces pulvérisées, Marroux parvient à rester maître du véhicule, tout en accélérant à fond. Pour cette accélération salvatrice, Marroux pense être monté jusqu'à 110 km/heure. La D.S., dont Alain de Boissieu dit « qu'elle tangue comme un canot à moteur », roule pourtant sur deux jantes et deux pneus.

L'enquête démontrera que sur les quatorze impacts de balles, plusieurs ont percé la carrosserie à hauteur des visages du Général et de madame de Gaulle, à quelques centimètres d'eux. Le Général et sa femme sont couverts d'éclats de verre. En s'époussetant, le Général s'est légèrement blessé au doigt. Alain de Boissieu note que son beau-père a du sang sur le col. Mais il est indemne, tout comme son épouse, son gendre et Francis Marroux. Les experts ont observé qu'au calcul des probabilités, il n'y avait pas une chance sur un million qu'aucune des quatre personnes n'ait subi la moindre éraflure à travers la giclée de balles tirées par le commando. 187 douilles seront retrouvées sur le pavé de l'avenue de la Libération. Eh bien ! Nous connaissons celui qui a permis ce miracle : c'est l'adjudant de gendarmerie Francis Marroux.

Une lettre de félicitations du Général

De Gaulle lui exprime sa gratitude dans une lettre qu'il lui adresse le 11 septembre 1962 :

« Mon cher Marroux,

À l'occasion de votre promotion au grade de maréchal des logis-chef, je suis heureux de vous adresser mes félicitations.

Je ne saurais oublier que si, par deux fois, dans les circonstances que vous savez, les choses se sont bien passées, ce fut avant tout grâce à votre sang-froid et à votre courage. C'est un témoignage que je tenais à vous donner, avec celui de ma satisfaction pour la conscience et le dévouement dont vous faites preuve dans l'exercice de vos fonctions.

Croyez, mon cher Marroux, à mes sentiments bien cordiaux. »

Dans ses Mémoires d'espoir, le Général conclut son bref récit de l'attentat du Petit-Clamart par cette phrase : « Que de Gaulle continue donc de suivre son chemin et sa vocation ! » Voilà le signe fascinant du destin de l'adjudant Marroux. C'est grâce au sang-froid et au courage de son vaillant chauffeur que le Chef de l'État peut continuer sa tâche nationale.

L’adjudant Marroux reste au service du Général après sa démission

Après la démission du Général le 28 avril 1969, l'adjudant Marroux lui fait part d'un vœu secret qu'il porte au profond de son âme. Le plus grand honneur désormais dans sa vie serait de rester au service du général De Gaulle. Le Général accepte immédiatement. C'est dire l'attachement, la confiance et l'estime que De Gaulle lui témoigne. Marroux fait alors valoir ses droits à la retraite par anticipation, le 1er juin 1969, et retrouve aussitôt Colombey, où il s'installe définitivement. Il loge dans la petite maison située juste en face de la grille d'entrée de la Boisserie. Chauffeur privé du Général, Francis Marroux est aussi son homme de confiance.

Lorsque le Général meurt, le 9 novembre 1970, Francis Marroux est près de lui. Dans ces moments ultimes, le dévouement de Francis Marroux est à la hauteur de sa grandeur d'âme. Sa respectueuse et affectueuse sollicitude a profondément touché madame de Gaulle.

Le général de Gaulle est mort à la fin de cette journée du 9 novembre 1970, à dix-neuf heures vingt-cinq.

Alors qu'il est, comme chaque soir avant le dîner, dans le salon bibliothèque, assis devant sa table de bridge, sur laquelle il a étalé ses cartes à jouer pour faire une réussite, le Général pousse soudainement un cri de douleur et s'affaisse dans son fauteuil. Il est entre dix-huit heures cinquante et dix-huit heures cinquante-cinq. Charlotte et Honorine se précipitent dans la bibliothèque pour aider madame de Gaulle. Francis Marroux arrive immédiatement. Puis il monte rapidement à l'étage, où il prend un matelas sur un lit divan pour étendre le Général. À la demande de madame de Gaulle, Francis Marroux, aidé par Charlotte et Honorine, couche le Général sur ce matelas disposé à même le sol dans la bibliothèque.

Le docteur Lacheny, de Bar-sur-Aube, et l'abbé Jaugey, curé de la Paroisse de Colombey, arrivent précipitamment. Ils se retrouvent en même temps à l'entrée de la Boisserie, à dix-neuf heures dix. Le docteur pénètre le premier dans la bibliothèque. Agenouillé, le médecin est penché sur le Général. Puis, le prêtre entre et s'agenouille à son tour. Quelques minutes plus tard, le docteur Lacheny se tourne vers madame de Gaulle, lui signifiant, silencieusement, que son mari est mort. Seuls sont présents dans la bibliothèque les uniques témoins de la mort du général de Gaulle. Ils sont tous à genoux autour de lui, dans un grand silence : Yvonne, son épouse, Honorine et Charlotte, les deux aides ménagères, Francis Marroux, le fidèle entre les fidèles, le prêtre et le médecin. Personne n'a prononcé une parole.

Puis, à la demande de madame de Gaulle, Francis Marroux, aidé par le médecin et par le prêtre, transporte le corps du Général au salon. Allongé sur un divan au milieu du salon, on revêt le Général de son uniforme kaki, orné seulement du petit insigne en émail de la France Libre. Le drapeau d'étamine qui était hissé à La Boisserie, le 14 juillet, recouvre le corps du Général jusqu'à la poitrine. Près du Général, sur une petite table, la flamme de deux cierges éclaire un crucifix et une branche de buis dans une soucoupe d'eau bénite. À ses pieds, le livre qui contient les noms de tous les compagnons de la Libération et dont la couverture en argent est ornée d'une croix de la Libération, un glaive surchargé d'une croix de Lorraine.

Fidèle jusqu’au bout

Après la mort du Général, Francis Marroux, fidèle entre les fidèles, demeure au service de madame de Gaulle à Colombey. Cette fidélité est sans égale. Je pense à cette confidence du Général : « Ma femme, sans qui rien de ce qui a été fait n'aurait pu l'être. » Ainsi, l'adjudant de gendarmerie Francis Marroux aura été au service du Général et de madame de Gaulle, de janvier 1959 à septembre 1978.

Le mercredi 27 septembre 1978 est un jour empreint d'une grande émotion pour Francis Marroux. C'est le jour où madame de Gaulle quitte définitivement La Boisserie. Marroux la conduit ce jour-là pour la dernière fois. Direction Paris. C'est un arrachement pour Yvonne de Gaulle de quitter sa maison de Colombey, où elle vivait depuis plus de trente ans. Dans la voiture, madame de Gaulle est assise derrière Francis Marroux, Philippe de Gaulle installé à côté de sa mère. À partir de ce jour, madame de Gaulle vivra désormais jusqu'à sa mort chez les Sœurs de l'Immaculée Conception de Notre-Dame de Lourdes, avenue de la Bourdonnais, à Paris. Elle s’éteindra le 8 novembre 1979, au Val de Grâce.

L'Histoire retiendra aussi que l'adjudant Francis Marroux est la seule personne qui aura été présente auprès de madame de Gaulle en quatre circonstances exceptionnelles : lors des tragiques attentats, le 8 septembre 1961 et le 22 août 1962, au moment de la mort du général de Gaulle, le 9 novembre 1970, et lors du départ définitif de madame de Gaulle de La Boisserie, le 27 septembre 1978.

Le destin de l'adjudant de gendarmerie Marroux est vraiment extraordinaire. Un destin inscrit pour toujours dans l'Histoire de France. Le destin d'un gendarme qui a sauvé la vie du général de Gaulle à deux reprises. Le destin d'un gendarme dont toute l'existence se résume en un mot : l'honneur.