Histoire

La mobile avant la « Mobile » (1906-1914) - 1/2

Auteur : le commandant Laurent López, du Service historique de la Défense - publié le
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Des chasseurs à cheval pour faire face à des manifestants socialistes et anarchistes.
© Le Petit Journal, 30 avril 1905.

Si Georges Clemenceau est notamment connu par le public comme le père des brigades mobiles régionales de police mobile, surnommées « brigades du Tigre » dans l’entre-deux-guerres, son rôle est, en revanche – y compris au sein de la gendarmerie nationale –, relativement ignoré dans la naissance de la gendarmerie mobile au sortir de la Première Guerre mondiale. À ce titre, celui qui s’érigea comme « le premier flic de France » mériterait aussi qu’on le surnommât « le premier Pandore de la République ».

C’est en toute discrétion que les termes « gendarmerie mobile » font littéralement irruption à la fin du Mémorial de 1921. En effet, l’expression qui apparaît - ou réapparaît plutôt, comme nous le verrons - est subrepticement placée en haut d’un tableau désignant les emplacements de « pelotons mobiles » en germe dès 1917. Le « Père la Victoire », Georges Clemenceau, a ainsi pu concrétiser le projet d’une gendarmerie mobile sans cesse repoussé durant le quart de siècle qui a précédé le conflit.

Pour comprendre, en effet, pourquoi la genèse de la gendarmerie mobile s’accomplit dans l’ombre, il faut avoir à l’esprit ce qui s’est déjà produit - ou plutôt ce qui a échoué - durant les décennies précédentes. Le 23 juin 1871, à la suite des événements liés à la Commune de Paris, le général de Cissey instituait « une force publique mobile pour assurer la sécurité à Versailles et, au besoin, renforcer la gendarmerie départementale. »

Une légion de gendarmerie mobile, d’environ 1 200 hommes, est créée. Reformée plutôt, car l’innovation en la matière est d’abord apparue sous la monarchie de Juillet. Elle est renouvelée par la Deuxième République, qui institua un bataillon de gendarmerie mobile pour assurer le maintien de l'ordre à Paris. En 1879, cette légion formée en 1871 est ramenée à un bataillon, essentiellement dévolu à la garde du Sénat. Cette unité faisant double emploi avec les services de la Garde républicaine, dont l’épithète est aussi plus en adéquation avec le régime, est elle-même dissoute au début du printemps 1885. La gendarmerie mobile a-t-elle définitivement vécu ?

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la place d’un corps mobile autonome dans la Gendarmerie nationale tient dans cette formule : « Pensons-y toujours, ne la faisons jamais ! », comme le disait Léon Gambetta au sujet de l’Alsace-Lorraine. De ces ajournements répétés ressortent deux traits : d’abord, tous les plans de reformation d’une gendarmerie mobile sont associés au maintien de l'ordre et jamais à la police judiciaire. Cette récurrence signe ensuite l’intérêt persistant des militaires pour une telle spécialisation. Dans la presse corporative, la question ressurgit fréquemment après des troubles sociaux, qui renouvellent à chaque fois sa légitimité. En 1893, à la suite de grèves, le Journal de la Gendarmerie de France, proche des officiers, évoque la restauration d’un escadron mobile, dont l’idée est pourtant tombée dans oubli après avoir été discutée dix mois auparavant au Parlement. Un des motifs soulevés pour soutenir l’utilité d’une gendarmerie mobile est la perturbation du service courant des gendarmes départementaux mobilisés ponctuellement, plus ou moins massivement, et pour des durées par nature imprévisibles. En effet, pour assurer leurs missions de maintien de l'ordre - de plus en plus lourdes au fur et à mesure que les troupes de ligne sont désengagées face aux manifestants -, les militaires sont prélevés dans les brigades, ce qui n’est pas un problème nouveau. Au tournant des XIXe et XXe siècles, le sujet de la renaissance d’une troupe mobile est de nouveau d’actualité au sein de la gendarmerie. La menace du siège de Paris par de féroces grévistes est agitée pour dénoncer l’insuffisance du dispositif de protection existant. Mais le recrutement difficile de gendarmes hypothèque toute concrétisation.

En 1905, le désir d’une gendarmerie mobile est à nouveau une préoccupation d’officiers de l’Arme, à la suite de la grève des gardiens de la paix lyonnais. Ce mouvement social permet à un défenseur de la gendarmerie de démontrer l’inanité du plan d’une police mobile destinée au maintien de l'ordre. Au contraire, cette grève manifesterait, à ses yeux, la supériorité des gendarmes - mobiles, de surcroît - en la matière, puisque, selon lui, des militaires ne sauraient faire grève. La proposition du sénateur Montfort, qui entend constituer une « force spéciale de police […] à laquelle reviendrait exclusivement le devoir de maintenir l’ordre », est ainsi facilement contrée.

à la suite de ce mouvement social, le ministre de la Guerre est chargé de relancer un projet relatif à la résurrection d’une gendarmerie mobile. En écho à ces travaux, une troupe composée de « professionnels des grèves » est à nouveau réclamée par la presse corporative des officiers, soucieuse peut-être d’abord d’obtenir des conditions satisfaisantes, et réglementées, de logement et de déplacement pour cette formation spécialisée, au contraire du sort habituellement réservé aux gendarmes départementaux, tirés de leurs brigades pour être « mal installés, mal logés, mal nourris » lors de leur détachement.

Ce vœu paraît devoir se réaliser le 3 avril 1906, avec le projet de loi d’instauration d’une « gendarmerie mobile chargée d’assurer le maintien de l'ordre ». Celle-ci pourra également être employée à des missions de surveillance. Le dessein avancé est de limiter autant que faire se peut le recours à des troupes de ligne peu aguerries à cet exercice et dont l’emploi cause des drames récurrents, pour leur substituer un corps spécial de la gendarmerie. Cette volonté de pacifier le maintien de l’ordre en faisant de la gendarmerie l’actrice prioritaire de la police des foules était déjà au cœur de la circulaire confidentielle du ministre de l’Intérieur Pierre Waldeck-Rousseau en février 1884.

Georges Clemenceau, ministre de l’Intérieur depuis mars, est confronté à des troubles sociaux de grande ampleur, pour les uns liés à la querelle des Inventaires, pour les autres produits par la politisation de revendications ouvrières. Précisément, l’échec de ce dessein de reconstitution d’une force mobile militaire pour assurer la police des foules est surtout imputable à l’opposition parlementaire socialiste. Il l’est probablement aussi en raison de l’absence de soutien dans l’Arme au sein de laquelle Clemenceau, radical-socialiste historique, anticlérical virulent, ancien dreyfusard ardent, a peu de soutiens et de relais. Ainsi, la presse proche des officiers récuse l’institution d’une force - dont il a d’abord été question de la rattacher au ministère de l’Intérieur -, « regardée comme une troupe policière avec ce que ce qualificatif comporte d’humiliant. » En somme, alors, la militarité cultivée prime sur l’essor des fonctions si celui-ci impliquait une policiarisation accrue. Mais en campant sur sa spécificité, l’Arme n’a-t-elle pas alors concouru à son propre immobilisme et à son discrédit en matière de sécurité publique, alors que, concomitamment, des personnalités puissantes dans la police, le climat d’insécurité exacerbé par la presse, des hommes politiques œuvrent à la réalisation d’une police judiciaire mobile ?

Les affrontements suscités par les Inventaires tels que représentés par la presse.

© Le Petit Journal, 18 mars 1906

En effet, à partir de 1907, c’est désormais la police qui est « mobile », avec les brigades mobiles de police judiciaire, surnommées ensuite « brigades du Tigre », alors que l’épithète avait été initialement institutionnalisée par la gendarmerie. Cette passation s’est accompagnée du glissement de son application du maintien de l'ordre à la police judiciaire. Clemenceau, partisan de la modernisation des forces de l’ordre, a réussi avec la police ce qui avait échoué avec la gendarmerie en avril 1906.

Dans l’institution séculaire, le débat alimentant l’idée d’une force mobile n’est pourtant pas clos, même s’il connaît un étiage jusqu’en 1909. L’installation d’une « brigade mobile de gendarmerie », s’ajoutant à la brigade sédentaire déjà présente dans les cantons, est imaginée. La même année, la presse proche des officiers de l’Arme postule que « la mobilité doit être […] la première des qualités à rechercher dans toute force publique appelée […] pour le maintien de l'ordre. » Les prélèvements sur la gendarmerie départementale sont rejetés au nom de l’impossibilité d’arriver à un mouvement assez rapide et en raison d’effectifs aléatoires en début de grève. Se dégage le plan de faire de cette formation une école préparatoire où enseigneraient « des cadres spéciaux, choisis, tout à fait aptes au métier d’instructeurs et connaissant à fond les meilleures méthodes d’éducation technique et professionnelle. » Au terme de leur instruction, les gendarmes choisiraient la gendarmerie « sédentaire » ou cette nouvelle gendarmerie « nomade ».

Mais ces projets demeurent à l’état de velléités avant-guerre et l’épithète « mobile » reste encore seulement officiellement associée à la police judiciaire accomplie par les brigades régionales, créées en 1907-1908. L’affaire Bonnot, en 1911-1912, focalise l’attention sur d’autres préoccupations sécuritaires, et le champ du maintien de l’ordre, de même que la gendarmerie sont relégués au second plan dans les débats parlementaires, comme dans les colonnes des journaux. L’échec de la proposition de loi déposée le 18 novembre 1912, par le député Henry Paté, au sujet de la recréation d'une gendarmerie mobile qui dépendrait « d'une sous-direction de l'Arme au ministère de la Guerre » ne surprend pas, alors que quelques mois plus tôt, la Brigade criminelle naissait à la Préfecture de police et que les brigades de police mobile de la Sûreté générale connaissaient une nouvelle hausse de leurs moyens.

Dans la suite à venir de cet article, nous détaillerons comment, au sortir de la guerre, et sous l’impulsion de Georges Clemenceau à nouveau, cet adjectif «  mobile » échoit officiellement à la gendarmerie, pour s’appliquer à l’exercice de la police des foules.

À noter : rapport au nom de la commission de l’armée du député Louis Henrique-Duluc concernant la création d'un corps spécial de gendarmerie mobile de 2 000 hommes demandée par le gouvernement, le 10 avril 1906 (Journal Officiel, 11 avril, p. 1721) :

« Messieurs, le gouvernement a déposé, le 3 avril, un projet de loi ayant pour objet de l'autoriser à créer un corps de gendarmerie mobile ; il serait plus exact de dire “de reconstituer ce corps”, car il a existé de 1871 à 1885 ; son fonctionnement a été prévu par la loi du 13 mars 1875 sur les cadres et effectifs de l'armée. Licencié par décision présidentielle du 28 mars 1885 après suppression par le Parlement des crédits nécessaires à son entretien, ce corps aurait pu légalement être reconstitué par simple décret, après le vote préalable, par les Chambres, des ressources budgétaires affectées à sa réorganisation. Le gouvernement a estimé qu'un nouveau projet de loi organique s'imposait dans les circonstances présentes […].

Quelques objections de principe ont été faites, tant sur l'opportunité de la création proposée et sur l'utilité du nouveau corps de gendarmerie mobile, que sur l'insuffisance de ses effectifs et l'inefficacité de son intervention.

Votre commission de l'armée, devant ces divergences de vues, a cru nécessaire de demander quelques éclaircissements complémentaires à M. le ministre de la Guerre. M. Étienne lui a fourni des explications très nettes sur les divers points du projet soumis à vos délibérations. Il a fait connaître d'abord que ce projet avait été l'objet d'une étude préparatoire très complète dans les services de son département et d'un examen minutieux au sein du conseil des ministres, et que ces travaux préliminaires étaient la seule cause du retard apporté au dépôt du projet. Le ministre s'est attaché à montrer que la réorganisation du corps de gendarmerie mobile, réclamée d'ailleurs à diverses reprises par la Chambre, répond aux nécessités auxquelles il doit pourvoir. Ce sera un corps recruté dans les mêmes conditions, avec les mêmes éléments, avec les mêmes garanties que la gendarmerie départementale ; mais, à la différence de celle-ci, il pourra être utilisé en dehors de la région où il sera en résidence, sur la réquisition du ministre de l'Intérieur. À ce propos, le ministre a été amené à indiquer comment sera effectuée la répartition du contingent de 2 000 hommes prévu par le projet de loi […].

À l'objection faite par notre collègue M. Gouzy sur l'insuffisance de cet effectif, M. le ministre de la Guerre a répondu que certainement il ne serait pas possible de parer à toutes les éventualités avec les 2 000 hommes prévus dans l'exposé des motifs, mais que le gouvernement aurait la faculté d'augmenter cet effectif, suivant les besoins du service et dans la limite des crédits ouverts à cet effet au département de la guerre […].

Enfin, votre rapporteur a demandé au ministre si, comme cela lui paraissait probable et logique, le gendarme mobile aurait, comme le gendarme départemental, le droit de dresser des procès-verbaux, ce qui serait, aux yeux d'un grand nombre de nos collègues, un argument décisif en faveur de l'adoption du projet de loi […].

Sous le bénéfice de ces observations, votre commission de l'armée a l'honneur de vous proposer de vouloir bien adopter le projet de loi ci-après.

Art. Ier

Il est créé un corps de gendarmerie mobile chargé d'assurer le maintien de l'ordre et l'exécution des lois sur les points où les circonstances exigent le rassemblement de forces importantes de gendarmerie.

Lorsqu'elle ne sera pas employée à cette mission, la gendarmerie mobile pourra être utilisée pour d'autres services de police, de sûreté générale et de garde fixés par le ministre de la Guerre après entente avec les autres ministres intéressés.

Art. 2.

L'organisation du corps de gendarmerie mobile, son effectif, les conditions de son recrutement, les lieux de stationnement des différentes unités, sont fixés par décret.

Il sera procédé à cette organisation suivant les besoins du service et dans la limite des crédits ouverts à cet effet au ministre de la guerre ».