Interviews

Angélique, première femme chef de détachement prévôtal

Auteur : la capitaine Marine Rabasté - publié le
Temps de lecture: ≃7 min.
© Tous droits réservés

La lieutenante Angélique témoigne de sa mission de courte durée en Centrafrique, où elle a été la première femme chef de détachement prévôtal.

De novembre 2019 à avril 2020, le détachement prévôtal de République centrafricaine (RCA) a été commandé par la Lieutenante Angélique, première femme chef de détachement prévôtal au sein de la gendarmerie. Un an après, à travers une interview, elle nous livre son expérience.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis la lieutenante Angélique, actuellement affectée au sein de l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI). De recrutement semi-direct, je suis entrée en gendarmerie en 2007. Après avoir servi en brigade, puis en Groupe d’observation et surveillance (GOS), j’ai intégré l’École des officiers de la gendarmerie nationale (EOGN) en 2015, à l’âge de 28 ans. J'en suis sortie en 2017 et ai intégré la Section de recherches (S.R.) d'Angers, en tant que commandant de la division délinquance économique, financière et numérique. C’est au cours de ma deuxième année d’affectation que j'ai postulé pour un détachement OPEX.

Pourquoi avoir voulu faire de l’OPEX ?

J'ai grandi dans une famille de militaires, mes parents ont fait de l'OPEX. Petite, dans le bureau de ma mère, je voyais toujours des casiers avec plein de noms de pays. Ça me faisait rêver. Déjà en tant que sous-officier, je souhaitais faire des détachements, mais je n’avais pas assez d’expérience. Alors, lorsque l’opportunité s’est présentée, je n’ai pas hésité. J’ai été retenue pour une mission de courte durée en qualité de chef de détachement prévôtal en République centrafricaine, à Bangui.

Comment vous êtes-vous préparée pour cette mission ?

J’ai effectué un stage de deux semaines à Beynes. C’est à cette occasion, en récupérant mon paquetage, que j’ai appris que j’allais être la première femme officier à partir en OPEX au sein de la gendarmerie prévôtale en tant que chef de détachement. Sacré challenge ! Je ne voulais pas qu’on ne veuille plus envoyer de femmes officiers après mon passage !

Pour revenir au déroulement du stage, nous étions regroupés par détachement, ce qui a permis de créer les premiers liens. On a revu toutes les bases de la formation militaire et nous avons bénéficié de retours d’expérience. Cela a été une très bonne préparation ! Ensuite, deux mois plus tard, j’ai effectué ma mise en condition avant projection avec les militaires du 31e régiment du génie de Castelsarrasin, régiment support de notre mandat. C’est là que j’ai vraiment pris la mesure du rôle de prévôt. Ils sont énormément respectés. L’appréhension que j’avais d’être « seulement » lieutenante au milieu des officiers supérieurs a alors disparu. J’ai vite compris que le grade importait peu et que c’était la qualité de prévôt qui prévalait.

En quoi consistait votre fonction sur place ?

J’étais le conseiller gendarmerie du lieutenant-colonel commandant le détachement français. Je lui prodiguais des conseils en matière judiciaire et de sécurité. J’ai également joué ce rôle au profit du général commandant la Mission de formation de l’Union européenne (EUTM RCA) et des militaires de l’ambassade de France.

J’ai également assuré la fonction de directeur des opérations et de coordinateur de l’action prévôtale, en étant l’interlocutrice privilégiée des autorités locales et judiciaires. Au sein du détachement prévôtal, on traite des affaires relatives à des vols, des accidents et bien d’autres encore. D’où l’importance de maîtriser un minimum la police judiciaire. J’ai également fait du renseignement grâce aux contacts entretenus sur place. Je rendais compte au chef de détachement des risques pouvant peser sur les Français et, plus spécifiquement, sur les militaires. On était surtout là au cas où les militaires français aient des problèmes, que ce soit avec la population ou les forces de sécurité locales. Enfin, j’ai dispensé des formations aux élèves-gendarmes locaux. Un rôle que je n’avais pas eu l’occasion d’expérimenter auparavant !

© Tous droits réservés

Être une femme a-t-il eu un impact sur votre fonction ?

En RCA, le relationnel est très important, que ce soit avec le milieu civil ou le monde militaire. Nous sommes bien perçus, car nous sommes là pour dénouer des situations soumises à crispation. Je reconnais que, dans ce rôle-là, le fait d’être une femme peut aider. J’ai souvent eu une approche différente de celles des hommes. Mais j’ai parfois eu à faire face à quelques réticences face aux remarques que je pouvais faire. Toutefois, difficile de savoir si c’était réellement lié à ma qualité de femme ou à mon grade de lieutenant. De manière générale, les échanges étaient quand même plus fluides, car les gens étaient curieux de connaître mon parcours. Étant la première femme chef de détachement, j’ai évidemment bénéficié d’une certaine attention. Lors du premier repas à l’ambassade, j’ai même été invitée directement à la table de l’ambassadeur !

Avec les militaires, je n’ai eu aucun problème. L’armée française est aujourd’hui très féminisée. Le 31e régiment du génie est d’ailleurs commandé par une femme ! Là encore, ça a au contraire été un avantage. Certains se sont sentis plus libres de me parler de problèmes personnels, qu’ils n’auraient pas forcément évoqués avec un camarade masculin, probablement par orgueil… Enfin, je pense que ça aurait également pu être un avantage si nous avions eu à traiter d’affaires d’agressions sexuelles, les femmes se livrant plus facilement à un militaire féminin. Mais heureusement, le cas ne s’est pas présenté !

Et par rapport à la population locale ?

En RCA, la femme a la même place que l’homme. Une femme avec de hautes fonctions, ça ne pose aucune difficulté. Mais c’est sûr qu’être une femme officier et militaire devait sortir de l'ordinaire. Ma présence en qualité de prévôt chef de détachement a souvent suscité la curiosité de la population. Les femmes étaient même fières ! Elles m'adressaient toujours des mots positifs.

Quel souvenir gardez-vous de ce détachement ?

C'était super ! J’ai bénéficié d’une très bonne équipe ! Un travail en milieu interarmées diversifié, mélangeant plein de cultures différentes. Par ailleurs, les contacts avec les autres entités institutionnelles m’ont permis d’élargir mes connaissances sur leurs fonctions.

C’est professionnellement et personnellement très enrichissant. À l’issue, on relativise certaines choses et on mesure encore plus la chance qu’on a de vivre dans un pays comme la France !

Je garderai également le souvenir des fêtes de fin d’année passées là-bas. C’est peu commun ! J’ai pu découvrir certaines traditions militaires, comme le « Club des lieutenants », chargé d’organiser des moments de détente surprises. Pour Noël, nous nous étions déguisés en père Noël et nous avions distribué des friandises. En OPEX, tout le monde est loin de sa famille, c’est important d’avoir des moments de cohésion, surtout au moment des fêtes ! Quant au nouvel An, nous avons eu le droit à un repas agrémenté de chants militaires, c’était très sympa. Ça fait de bons souvenirs !

Le challenge que vous évoquiez en début d’interview a-t-il été rempli ?

Je pense que oui ! Le chef de détachement prévôtal en RCA est actuellement à nouveau une femme, c’est donc que la hiérarchie a été satisfaite de mon travail là-bas ou, en tout cas, que j’ai répondu à leurs attentes !

Un mot pour conclure ?

Je dirais qu’en définitive, il importe peu qu'un prévôt soit homme ou femme, il est plus important qu'il soit compétent !