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Au cœur de la coopération franco-italienne avec l’attaché de sécurité intérieure à Rome

Auteur : Sirpa, Gendarmerie nationale - publié le
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Le colonel Grégory Goumain, à gauche sur la photo, occupe les fonctions d'Attaché de sécurité intérieure à Rome.
© SSI Italie

Attaché de sécurité intérieure en Italie, le colonel Grégory Goumain a animé, à l’occasion du second colloque annuel de la DCIS, la table ronde consacrée à la coopération de police en matière de lutte contre la criminalité organisée. L’occasion de revenir avec lui sur ses fonctions au sein du service de sécurité intérieure de l’ambassade de France à Rome et sur ses objectifs, mais aussi d’évoquer les différents axes de coopération entre la France et l’Italie.

Vous occupez le poste d’Attaché de sécurité intérieure (ASI) en Italie, à Rome. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos fonctions et sur les spécificités de cette affectation ?

L’ASI est le représentant du ministère de l’Intérieur français à la fois au sein de l’ambassade auprès de laquelle il est attaché, mais aussi auprès du (ou des) ministère(s) de l’Intérieur des pays auprès desquels il est accrédité. Dans mon cas, je suis accrédité auprès de l’Italie, de la Cité du Vatican et de Malte. Concrètement, je suis l’interlocuteur du conseiller pour les relations internationales des ministères de l’Intérieur de ces États.

Conseiller de l’Ambassadeur pour les thématiques liées à la sécurité intérieure, l’ASI est avant tout un chef de service, chargé d’animer et de donner du sens à la coopération bilatérale de sécurité. La recherche du retour en sécurité intérieure est ainsi centrale dans mon action.

Par exemple, durant la Présidence française de l’Union européenne (PFUE) et comme tous les ASI de l’U.E., nous avons été particulièrement sollicités pour aller rechercher les positions de nos partenaires sur les propositions françaises visant à l’adoption de nouveaux règlements touchant à la sécurité intérieure. Il s’agissait de permettre aux négociateurs français de connaître pays par pays les éléments des textes qui pouvaient évoluer afin de faire émerger une position commune.

Le Service de sécurité intérieure (SSI) de Rome, fort de neuf personnels actifs ainsi que d’une secrétaire de droit local, est accrédité auprès des autorités italiennes et maltaises.

À noter : en plus de l’attaché de sécurité intérieure et de son adjoint, le service dispose à ce jour d’un Officier de liaison (ODL) immigration (le second n’ayant pas été reconduit au 1er septembre 2021), deux ODL subversion et terrorisme, deux ODL criminalité organisée, un assistant gendarmerie ainsi qu’une secrétaire. Un ODL de l’office français de l’immigration et de l’intégration travaille en outre dans les mêmes locaux.

Dans le cas particulier du SSI Italie, nous sommes organisés en trois pôles opérationnels thématiques, qui correspondent aux priorités de notre coopération bilatérale : subversion et terrorisme, immigration irrégulière et criminalité organisée.

Ce poste est spécifique dans la mesure où nous sommes frontaliers. La question migratoire et de la gestion des frontières est centrale dans la relation franco-italienne. La route dite « de la Méditerranée centrale », qui conduit les candidats à l’immigration vers l’Europe via l’Italie, est de loin celle qui concentre le plus grand nombre de migrants.

Par ailleurs, au sein de ce poste, la coopération opérationnelle fait jeu égal avec la coopération dite technique, c’est-à-dire les missions ponctuelles d’échange de bonnes pratiques, sur des thématiques très précises, comme l’emploi des drones, le contre-terrorisme, etc.

Enfin, le lien entre l’Arme des carabiniers et la Gendarmerie est fort et très ancien. Son animation constitue l’un des attendus de ce poste. Les Carabiniers disposent d’ailleurs d’un officier de liaison auprès du Directeur des opérations et de l’emploi (DOE) de la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN).

Quels sont aujourd’hui les axes de coopération entre la France et l’Italie ?

La coopération franco-italienne en matière de sécurité s’articule autour de trois grands axes stratégiques, la lutte contre le terrorisme, la criminalité organisée et l’immigration., pour lesquels des attentes précises ont été présentées durant le sommet de Naples de février 2020, puis formalisées par la signature du traité de coopération bilatérale renforcée dite « du Quirinal » en novembre 2021.

Historiquement très dynamique en matière d’échange de renseignements opérationnels pour lutter contre les mafias et l’extrémisme violent, cette coopération tend à se développer en matière d’immigration au travers de patrouilles conjointes et de la mise en œuvre d’une brigade mixte de police aux frontières.

La coopération opérationnelle entre la France et l'Italie en matière de lutte contre le terrorisme et l'extrémisme s'opère principalement autour du partage d'informations en temps réel, pour tout ce qui touche à l’islamisme et aux mouvements anarcho-libertaires implantés non loin de la frontière franco-italienne. L’Italie est exposée à la menace représentée par le terrorisme islamiste, dont la propagande cible régulièrement la capitale spirituelle de la religion catholique. Sa position géographique fait du pays un point d’accès naturel à l’Europe et à l’espace Schengen pour les terroristes islamistes qui souhaiteraient commettre des actions violentes ou fuir la zone des conflits pour retourner dans leur pays d’origine (returnees). Par ailleurs, si l'Italie semble devoir faire face à une menace endogène plus faible, le pays est confronté comme la France au phénomène de la radicalisation religieuse en milieu carcéral.

À la frontière, des groupes extrémistes (No Tav et No Borders) concentrent leurs activités (manifestations, occupations de squats appelés centres sociaux autogérés), la crise migratoire ayant eu pour effet d’entraîner une convergence des luttes de ces diverses tendances.

Dans le domaine de la lutte contre l’immigration irrégulière, le SSI est principalement sollicité par les services français pour identifier et vérifier la situation administrative d’étrangers auprès des différents organes compétents du pays hôte : direction de la police aux frontières et de l’immigration, questures, mairies et bureaux compétents du ministère des Affaires étrangères. Les services de police des plateformes aéroportuaires italiennes requièrent quant à eux régulièrement l’assistance du SSI pour l’identification de la situation administrative de personnes ou l’authentification de documents. Par exemple, le SSI avait été sollicité pour obtenir de la partie italienne les fichiers des empreintes digitales de quatorze migrants décédés lors d’un naufrage retentissant dans la traversée de la Manche en novembre 2021.

Dans le cadre des réadmissions « Dublin » et « Schengen », le SSI contribue à la transmission des informations relatives aux personnes réadmises ainsi qu’aux plans de vol. Il participe aux vérifications concernant la situation des personnes, à la constitution des listes de personnes susceptibles d’être reconduites et aux négociations portant sur les calendriers de retours ou la conformité des dossiers de reconduite.

En matière de criminalité organisée, nous contribuons à la détection des signaux faibles qui laissent penser à des investissements mafieux en France. Nous apportons également un appui aux enquêteurs déplacés, ainsi qu’en amont à la rédaction des demandes d’enquête européenne. Nous assurons un suivi des procédures en lien avec le magistrat de liaison. Nous avons ainsi contribué à plusieurs reprises à la bonne réussite d’opérations de substitution de produits stupéfiants dans des containers.

Le colonel Goumain, à gauche sur la photo.

© SSI Italie

D’autres priorités se démarquent-elles, à l’instar des criminalités émergentes comme la cybercriminalité et la criminalité environnementale ?

Le ministre de l’Intérieur français a déterminé des axes d’effort majeur sur le territoire national, que nous déclinons bien sûr à l’étranger, car les réseaux criminels ne connaissent pas de frontières. Une attention toute particulière est ainsi portée sur la lutte contre le terrorisme, et son corollaire, les discours de haine.

La lutte contre les trafics de stupéfiants constitue une autre grande priorité. En la matière, la création de l’Office anti-stupéfiant (OFAST) constitue une évolution majeure. Cette agence interministérielle regroupe en son sein l'autorité judiciaire et l'ensemble des services concernés (police, gendarmerie, douane, administration pénitentiaire, administration fiscale). Les Italiens disposent de longue date d’un service interministériel équivalent, à direction tournante entre les quatre forces de police, qui en est l’interlocuteur naturel.

La lutte contre les atteintes à l’environnement est un autre enjeu majeur. Sur cette thématique, les Carabiniers sont en pointe et disposent d’une force de frappe sans équivalent en Europe depuis leur absorption des 5 000 agents du Corps forestier en 2017. Cette « gendarmerie verte » italienne a déjà une existence concrète : actions de prévention auprès des jeunes, patrouilles dans les zones naturelles protégées, lutte contre le trafic de déchets…

La lutte contre la cybercriminalité est bien sûr la dernière en date, et non la moindre, de ces grandes priorités. La France, et la Gendarmerie en particulier avec son ComCyberGend, fait figure de modèle à suivre au moment où l’ensemble des forces de sécurité européennes cherchent à se structurer pour monter en compétence et s’adapter à cette nouvelle menace.

Enfin, il convient de noter qu’EUROPOL produit chaque année un rapport très complet, le SOCTA (Serious Organised Crime Threat Assessment), qui permet d’analyser et de synthétiser de manière très précise ce que les forces de sécurité intérieure de chacun des pays membres observent sur le terrain en matière d’évolution de la criminalité organisée. Ce travail collaboratif produit par chacun des États permet d’orienter l’action des services d’enquête. En France, le SIRASCO (Service d'Information, de Renseignement et d'Analyse Stratégique sur la Criminalité Organisée) en est le chef de file pour le ministère de l’Intérieur, le Service central de renseignement criminel (SCRC) étant chargé d’une déclinaison pour la gendarmerie nationale.

Quelles sont les modalités d’échanges en matière de criminalité organisée entre l’Italie et la France ?

La coopération bilatérale franco-italienne en matière de lutte contre la criminalité organisée est à la fois ancienne et de bonne qualité. Côté français, nous nous appuyons notamment sur la présence en Italie de deux officiers de liaison « criminalité organisée », interlocuteurs privilégiés des services centraux italiens de police judiciaire.

Cette coopération est très active, notamment en matière d’identification et d’interpellation de fugitifs italiens (latitanti) cachés en France, de protection des biens culturels et de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique. La coopération dans ces domaines est facilitée par l’existence, en Italie, d’unités spécialisées qui sont l’équivalent de nos offices centraux.

Par l’organisation de séminaires, le SSI a par ailleurs contribué très récemment à l’instauration de rapprochements en matière de lutte contre l’immigration et contre la traite des êtres humains, ainsi que dans le domaine de la lutte contre la contrefaçon (médicaments, industrie du luxe, monnaie…).

En novembre 2019, une coopération bilatérale appelée Task Force pour lutter contre la ‘Ndrangheta a été mise en place, se traduisant par la visite à Rome d’une délégation mixte police et gendarmerie nationales, afin de recenser les ramifications de ce groupe criminel sur le territoire français. Cette coopération s’est élargie dès 2020 à d’autres pays, dans le cadre du projet I-Can (Interpol Cooperation Against ‘Ndrangheta), piloté par Interpol et l’Italie, et doté d’un budget de 4,5 millions d’euros sur trois ans. La France est très active dans cette structure, pour laquelle des officiers de liaison ont été postés au siège d’Interpol à Lyon.

En outre, un magistrat de liaison est affecté à l’ambassade, ce qui permet de suivre plus efficacement la mise à exécution des Demandes d’enquête européenne (DEE).

Quel est le rôle des ASI dans ce dispositif ?

Comme je le soulignais en préambule, les ASI ne travaillent pas seuls. Avec leur adjoint (ASIA), ils sont à la tête d’un service - le SSI –, qui peut comprendre plusieurs officiers de liaison thématiques (immigration, criminalité organisée…).

Les ASI et, plus largement, les SSI jouent un rôle de facilitateurs. Dans le domaine de la criminalité organisée, les ASI contribuent à la mise en relation des enquêteurs, soit en amont pour favoriser l’échange de bonnes pratiques (organisation de séminaires, visites…), soit pendant la phase opérationnelle. Dans le second cas, le SSI peut accompagner les enquêteurs déplacés pour assister aux actes d’enquêtes demandés au partenaire (perquisition, saisie de biens…). Le SSI apporte également un appui dans la phase préalable de rédaction des décisions d’enquête et/ou d’entraide européennes (DEE) et internationales (DEPI).

On le voit bien, c’est avant tout un travail collaboratif qui est attendu des ASI.