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COVID-19 : la gendarmerie maritime sur le pont

Auteur : Antoine Faure - publié le
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Un gendarme maritime scrute à la recherche d'éventuelle infractions en Atlantique.Un gendarme maritime scrute à la recherche d'éventuelle infractions en Atlantique.
© ©Paul-David Cottais/Marine Nationale/Défense

En mer, mais aussi à terre, en subsidiarité des Groupements de gendarmerie départementale (GGD), les gendarmes maritimes sont fortement sollicités pour faire respecter le confinement, assurer les opérations de secours en mer, surveiller les bases militaires, ou encore contrôler les débarquements de passagers dans les zones portuaires. Témoignages des responsables du haut commandement et du commandement des trois façades maritimes.

« La pandémie actuelle a mis encore davantage en lumière la capacité d'interface terre-mer et inter-administrations de la  GMAR, tant en métropole qu'en outre-mer, estime le général Guillaume Grimaux, commandant de la gendarmerie maritime.

Le système de bordées, accompagné parfois d'autorisations d'emploi dans un cadre dérogatoire, a permis aux 30 unités navigantes de rester opérationnelles en permanence et aux autres de mener de multiples missions de secours, de conseils, d'explication des mesures d'interdiction, voire de coercition le cas échéant.

Lutte quotidienne contre la cybercriminalité

Outre cette action de terrain au service de la population, deux entités spécifiques œuvrent dans l'ombre :
Tout d'abord, le CNIGM qui, ayant fermé ses portes aux stagiaires, élabore des programmes d'enseignement à distance permettant de poursuivre l'acquisition des connaissances, donc de gagner des semaines d'instruction lorsque la crise sera terminée.

Ensuite, la section de recherche de la GMAR, spécialement sa cellule CyberGendMar composée de spécialistes en nouvelles technologies (Ntech) qui anime également un réseau de correspondants (Cntech) affectés dans les groupements de gendarmerie maritime des trois façades. 

Sa mission principale est de détecter les activités criminelles en lien avec le Covid-19 : mise en ligne sur des sites médicaux de produits interdits à la vente libre, mise sur le marché de masques périmés, escroqueries aux remèdes « miracles »... Quatre signalements de sites de revente de chloroquine et de produits illicites ont ainsi été dévoilés par la cellule en l'espace de quelques jours.

Sa seconde mission consiste à intervenir lorsqu’une entreprise, une collectivité, ou tout autre acteur économique, subit une attaque informatique ou une escroquerie. La cellule CyberGendMar est notamment intervenue le mois dernier au profit d’une entreprise de gestion de fret maritime d’un grand port de la Méditerranée qui venait de subir une attaque par rançongiciel. Il s'agissait là aussi d'un virus mais le support infecté n'était heureusement qu'un simple disque dur. »

GMAR Méditerranée : un confinement bien respecté

« En Méditerranée, nous avons été concernés très tôt par la problématique du COVID-19, note le colonel Jean-Guillaume Remy, commandant le groupement de la gendarmerie maritime Méditerranée. Dès la fin janvier, nous avons dû gérer la mise en quarantaine, à Carry-le-Rouet, de ressortissants français rapatriés de Chine. En février, nous étions donc déjà très préoccupés, avec une vigilance particulière sur les déclarations maritimes de santé, que doivent remplir les capitaines des navires en provenance de ports étrangers.

Dès le vendredi qui a précédé le début du confinement, nous avons arrêté la navigation des vedettes et des patrouilleurs, pour éviter la promiscuité à bord. Seuls sortaient les semi-rigides. Nous avons aussi mis en place des patrouilles terrestres. L’objectif étant de continuer à contrôler notre écosystème, en limitant au maximum les risques de contagion au sein de nos effectifs.

En Méditerranée et en Corse, nous avons procédé à environ 3 000 contrôles liés au respect des règles de confinement, avec un taux de verbalisation de l’ordre de 10 %. Au début, nous avons privilégié la pédagogie puis, progressivement, nous avons fait de plus en plus de répression. Depuis une dizaine de jours, nous n’avons quasiment plus d’activités illicites en mer. Le confinement est globalement bien respecté.

Nous surveillons particulièrement les chantiers navals, les ports secondaires et les aires marines protégées, comme Port-Cros et les Calanques. Dans ces zones, les risques de délinquance d’opportunité sont importants, qu’il s’agisse de braconnage, de pêche illégale ou de trafics.

Dans le cadre de nos missions, nous devons aussi contrôler quotidiennement les navires transportant des passagers entre le continent et la Corse au départ de Toulon, toutes les autres liaisons étant suspendues. Nous vérifions les attestations, sachant que seuls sont admis les déplacements pour raisons professionnelles ou pour des questions de santé très particulières.

Nous contrôlons également les navires de croisière autorisés par dérogation à accoster dans les ports de Méditerranée, notamment à Marseille, à bord desquels se trouvent des personnes contaminées par le COVID. Ce sont des manœuvres complexes, en lien avec la préfecture maritime, la préfecture des Bouches-du-Rhône, les autorités portuaires et l’armateur. En principe, un bateau étranger ne peut plus accoster dans un port français, mais subsistent des exceptions, au cas par cas, pour débarquer des ressortissants français principalement.

Enfin, nos missions de sécurité protection pour la Marine nationale sont bien entendu maintenues, comme l’escorte du   PHA Dixmude le 3 avril dernier (à bord duquel a embarqué un détachement des FAG). Nous sécurisons également des convois sensibles en mer comme nous l’avons fait récemment pour un transport important de masques médicaux vers la Corse. »

 

GMAR Atlantique : les bases militaires sous haute surveillance

« En Atlantique, notre mission prioritaire reste le maintien de la capacité de dissuasion nucléaire et donc la sécurisation de la base des Sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de la Marine nationale, à L’île Longue, et de l'ensemble des moyens et infrastructures qui y sont liés, explique le colonel Ghislain de Cacqueray-Valménier, commandant le groupement de la gendarmerie maritime Atlantique.

Toute l’année, nous avons pour mission de protéger cette base vis-à-vis des menaces extérieures. Aujourd’hui, nous avons un ennemi nouveau, qui peut agir à l’intérieur même de la base. La pression est énorme, car il faut bien comprendre que si un marin, un scientifique ou un technicien disposant d’une forte expertise est infecté, cela peut gripper toute la machine. Pour les préserver, nous devons d’abord nous préserver nous-mêmes. Nous nous organisons pour cela par bordée de 15 jours : 15 jours de mission d’affilée, puis 15 jours de confinement total.

La deuxième priorité est de faire respecter les décrets liés au confinement et les arrêtés préfectoraux interdisant la fréquentation du littoral et toutes mises à l’eau de bateaux de loisirs. Nous effectuons des contrôles en mer, mais aussi à terre, comme tout gendarme. Nous vérifions aussi les débarquements des navires de croisière, essentiellement à Saint-Nazaire. C’est un sujet sensible et chaque accostage est suivi de très près. Enfin, nous contrôlons les ports et les embarcadères vers les îles. Certaines communes îliennes ont pris des arrêtés pour interdire toute location temporaire. Nous vérifions que les gens qui souhaitent s’y rendre sont bien fondés à le faire.

De manière générale, le confinement est bien respecté. Nous avons mis un gros coup de collier les quatre premiers jours, avec deux jours de pédagogie, puis la phase de verbalisation. Nous avons réalisé plus de 8 500 contrôles et verbalisé à 460 reprises depuis le début du confinement. Nous avons réussi à bloquer rapidement toute la circulation maritime liée aux loisirs. Il n’y a plus personne en mer, sauf ceux qui sont autorisés à sortir. Le fait que la navigation de plaisance soit réduite à néant limite l'aspect secours pour l'ensemble des administrations qui peuvent par conséquent se recentrer vers la sécurité de la navigation professionnelle.

La population se montre très compréhensive, les îliens notamment sont particulièrement favorables à notre action. Les urbains, qui sont venus juste avant le confinement, sont moins réceptifs. Les plus récalcitrants restent les surfeurs quand il y a de belles vagues !

Concernant les interventions en mer, nous avons adapté notre organisation. Sur les vedettes, où les équipages sont généralement constitués de cinq gendarmes au minimum pour un effectif de huit, nous avons une dérogation pour fonctionner avec deux équipages de quatre. Pour les sorties quotidiennes, et afin d’éviter la promiscuité, nous utilisons les semi-rigides. Nous accordons une vigilance particulière aux possibles trafics de stupéfiants, car la période est propice et il semblerait logique de constater une recrudescence du fait de la fermeture de la frontière physique terrestre avec l’Espagne.

Si nous regardons toujours vers la mer, nous sommes davantage tournés vers la terre en cette période de crise, en soutien des unités des groupements de gendarmerie départementale et des zones police. Cette collaboration a toujours existé mais elle est actuellement accentuée.

Notre troisième mission, c’est le renseignement. L'épidémie de COVID-19 bouleverse l’économie maritime et portuaire. Il s'agit d'être attentif et de faire remonter les signaux faibles autant que de donner une image exacte de la situation sur l'Atlantique à nos autorités. »

 

GMAR Manche – mer du Nord : le secours en mer toujours prioritaire

« La toponymie de notre littoral est très différente de celle de l’Atlantique ou de la Méditerranée, décrit le colonel Ronan Guillemot, commandant le groupement de la gendarmerie maritime Manche - mer du Nord. La navigation de loisirs y est beaucoup plus réduite, surtout en cette période de Pâques. En revanche, nous conservons une forte activité de pêche et un trafic trans-Manche important.

Notre mission prioritaire reste la sauvegarde de la vie en mer liée à ce flux trans-Manche non-orthodoxe. De jour comme de nuit, de frêles esquifs, quand on peut appeler ça des esquifs, tentent la traversée. Cette activité ne diminue pas depuis le début de la crise. Le recueil des naufragés se déroule toujours en prenant un maximum de mesures de précautions, car leur état sanitaire est très incertain. Il convient pour les équipages de ne pas aggraver le risque sanitaire actuel.

Notre deuxième mission est de maintenir la sûreté maritime et portuaire. Notre surveillance porte particulièrement sur les grands ports de pêche et les CNPE (Centre Nucléaire de Production d’Electricité) de la façade maritime, ainsi que sur certains flux de marchandises particulièrement sensibles (masques médicaux, médicaments, appareils respiratoires pour les hôpitaux…). Nous effectuons une veille importante sur les trafics d’opportunité qui peuvent survenir en cette période.

La troisième mission prioritaire est la protection des sites militaires de la Marine nationale, en particulier la base navale de Cherbourg. La crise du COVID-19 n’a pas supprimé la menace terroriste. On peut même affirmer qu’elle l’a renforcée. Il ne faut surtout pas baisser la garde.

Enfin, nous devons conserver une capacité de police judiciaire réactive pour les atteintes aux personnes et aux biens.

Concernant la gestion des effectifs, cela s’est passé très simplement, sans difficulté. J’ai décidé de fonctionner par tiers : un tiers sur le terrain nuit et jour et les week-ends, un tiers en télétravail, pour les enquêtes et les investigations, et un tiers en repos avec pour seule mission de rester confiné et de ne pas attraper le virus ! Au bout de 15 jours, on bascule : ceux en repos passent sur le terrain. Cela me permet de récupérer des gendarmes en pleine forme, qui sont même impatients de reprendre les missions.

Sur le terrain, un respect draconien des gestes barrières est imposé. Au moindre début de symptôme, je place le gendarme en réserve. À ce jour, l’état sanitaire est excellent. Nous n’avons aucun cas de COVID avéré.

Les bateaux tournent à un régime normal, avec des équipages légèrement réduits : 12 ou 13 au lieu de 16 pour le patrouilleur Aramis et 6 au lieu de 8 sur les vedettes. L’activité est très soutenue, notamment pour le patrouilleur, qui est le seul navire militaire de cette capacité à sortir à l’heure actuelle. »