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Palais de Justice de Paris : un lieu unique, chargé d’histoire et symbolique de l’engagement et du savoir-faire de la gendarmerie

Auteur : le lieutenant-colonel (R) Matthieu Frachon - publié le
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© F. Balsamo - MI Dicom

Moulures sur les murs, plafond hautement voûté, cheminée, boiseries et grands rideaux. Il émane du bureau du commandant militaire du Palais de Justice de Paris une forte empreinte historique. Le colonel qui occupe les lieux est investi d’une mission sensible et singulière : veiller à la sûreté d'un édifice emblématique et au bon fonctionnement de l’activité juridictionnelle d’une institution judiciaire sans doute la plus importante du pays. Entretien avec le colonel Georges-Pierre Monchotte.

Ce n’est pas un bâtiment comme les autres dont vous assurez la protection, n’est-ce pas ?

On ne peut pas s’approcher et pénétrer dans cette emprise exceptionnelle chaque matin sans ressentir profondément l’importance qu’elle revêt pour la France et son histoire millénaire. C’est un lieu de pouvoir et de justice depuis des temps immémoriaux. Nous sommes au centre de la capitale, dans le 1er arrondissement de Paris, l’une des quelques villes-monde du globe. La présence des gendarmes est, paradoxalement, peu documentée. Pourtant, c’est possiblement l’un des fonts baptismaux de notre institution, puisque la Conciergerie abrite la salle des Gens d’armes.

Parlez-nous de l’organisation de ce commandement militaire et des missions de la gendarmerie ?

Le service a à sa tête deux officiers de la région de gendarmerie d’Île-de-France, le capitaine Éric Costa et moi-même. Il est constitué tout d’abord d’un détachement permanent de la garde républicaine de 30 militaires. L’avantage de cette présence réside justement dans la permanence. Ils ont de ce fait une forte connaissance du fonctionnement judiciaire de la Cour d’appel et de la Cour de cassation, une habitude du rapport avec les autorités et une connaissance étendue de la protection en profondeur d’un lieu institutionnel de ce niveau. Les gardes, qui peuvent être fiers de leurs compétences rares, constituent donc en quelque sorte la colonne vertébrale du commandement militaire, car ce sont eux qui arment les cellules primordiales. Parmi ces dernières se trouve la Section de surveillance et d'intervention (SSI), en mesure d'être engagée rapidement en tout lieu du Palais, quelle que soit la situation. C’est à la fois un outil agile et très polyvalent, mais aussi l’ultime recours. Aussi, la sélection et l’entraînement sont-ils si importants. La deuxième composante, toute aussi essentielle, est le Poste de commandement et de sûreté (PCS), assurant, avec des gendarmes mobiles en renfort, entre autres, une mission de vidéosurveillance 24 heures sur 24, grâce aux centaines de caméras réparties dans et autour du Palais. C’est aussi en son sein que se trouve la part importante de l’expertise sûreté de haut niveau.

Enfin, le groupe commandement rassemble les fonctions primordiales liées à la direction, comme le secrétariat, la gestion de l’emploi, l’accompagnement des audiences et des escortes, les accréditations et, enfin, et pas des moindres, le commandement du détachement permanent, avec un major à sa tête et ses deux adjoints, qui, parmi une multitude de responsabilités, assument avec le commandant militaire adjoint le quotidien opérationnel très rythmé. Au final, ce détachement est une équipe où la cohésion, l’engagement, la disponibilité, le sens de l’initiative, la liberté d’action et la confiance sont les vertus cardinales.

Il y a aussi deux escadrons de gendarmerie mobile tournant sur un rythme mensuel. De leur côté, les gendarmes mobiles possèdent une forte capacité d’adaptation et la sérénité et le professionnalisme des troupes aguerries, qualités indispensables à leur double mission : la sûreté-protection et l’escorte-police des audiences. En effet, un escadron est dédié à chacune des fonctions qui concourent très directement au bon fonctionnement du palais de justice de Paris. Ils sont, d’une part, le rempart aux accès et, d’autre part, le rouage capital du déroulé des audiences.

Comment définiriez-vous votre fonction ?

Il faut à la fois veiller aux détails et être capable de développer une vision stratégique. La situation tactique évolue en permanence. Il convient de coller aux situations d’une très grande variété, en fonction de l’analyse des risques et de l’évaluation de la menace, au regard de nombreuses variables, comme la dangerosité ou le nombre de détenus, les soutiens éventuels familiaux ou politiques, par exemple. Il est clair que la sensibilité des affaires, notamment aux Assises, s’est particulièrement accrue en raison du caractère terroriste des dossiers.

Un deuxième aspect essentiel est la nécessité de s’adapter à la multitude d’interlocuteurs très différents, allant des chefs de cours aux justiciables égarés et anxieux, en passant par le touriste prêt à franchir toutes les portes dans sa déambulation. Ce lieu abritant les plus hautes juridictions judiciaires du pays est un espace ouvert au public par essence, ainsi qu’un des points touristiques les plus courus de la capitale.

Le dernier aspect est de maintenir de bonnes relations avec cette multitude d’acteurs et de partenaires, tout en restant pédagogue sur les aspects sûreté, car ce domaine est souvent perçu comme secondaire, voire comme un obstacle à la liberté de circuler, alors que les menaces n’ont jamais été aussi fortes. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’une remise à niveau sûreté a été réalisée par des investissements très conséquents et l’acquisition d’équipements modernes.

Les gendarmes protègent un espace très sensible et délimité, mais ouvert par plusieurs accès. Son empreinte au sol est de 120 000 m², comportant des milliers de pièces sur 7 niveaux, avec entresols, dont 25 salles d’audience et, dit-on, environ 7 000 portes et 3 150 fenêtres. Au quotidien, cela veut dire tenir cet espace labyrinthique.

Vous avez travaillé à l’organisation du procès des attentats du 13 novembre 2015, qui s’ouvrira en septembre prochain, alors que vous aurez quitté votre commandement. Quel a été le rôle du commandement militaire ?

C’est effectivement un dossier qui marque la mémoire, mais qui a galvanisé les énergies. Un chargé de projet, qui va me succéder, a été affecté à mon profit pour la dernière ligne droite de la planification. La région de gendarmerie d’Île-de-France et la Direction des opérations et de l’emploi de la Direction générale de la gendarmerie nationale, dont le Centre de planification et de gestion de crise (CPGC), sont venues en appui. C’est un engagement à la hauteur des enjeux que représente ce procès pour la gendarmerie et la justice. Ce n’est pas un hasard si le procès du 13 novembre 2015 se déroulera ici. C’est le seul lieu de justice en capacité d’accueillir un tel événement, avec 1 500 parties civiles, 300 avocats et 12 accusés. Nous avons travaillé avec tous les acteurs du ministère de la Justice afin de préparer et réussir ce qui, pour nous, sera une opération hors du commun et particulièrement sensible. Il a fallu de concert concevoir la manœuvre globale, les très lourds aménagements d’infrastructure, dont la construction d’une salle de 750 m², pouvant accueillir 550 personnes, les investissements en équipements, les procédures sûreté, les renforts nécessaires y compris les unités spécialisées. Durant cette audience hors-norme qui va durer plus d’un semestre, le Palais maintiendra son activité.