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Référent égalité diversité : le chef Vincent tord le cou aux discriminations et aux inégalités

Auteur : Propos recueillis par la lieutenante Floriane Hours - publié le
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© SIRPA - GND F. GARCIA
Lutter contre les injustices en se mettant au service des autres, telle est la motivation qui a poussé le maréchal des logis-chef Vincent à intégrer la gendarmerie il y a 15 ans. Aujourd’hui, en poste au Groupement de gendarmerie mobile (GGM) I/5 de Sathonay-Camp, il est devenu une oreille attentive et un soutien solide sur lequel peuvent s'appuyer les plus de 1 000 gendarmes mobiles de son groupement, répartis en huit escadrons disséminés dans la région. Une mission qu’il incarne à travers son rôle de Conseiller concertation de niveau supérieur (CC2), et, depuis juin 2021, celui de Référent égalité diversité, ou RED.

Vincent, maréchal des logis-chef, commence sa carrière militaire en PSIG (Peloton de surveillance et d’intervention de gendarmerie), avant de rejoindre la gendarmerie mobile après un court passage dans le civil. Dans son engagement pour la mobile, va s’inscrire un autre combat, celui de la lutte contre l’injustice et les discriminations au sein de la gendarmerie. C’est à ce titre qu’il s’engage en 2020 en tant que Conseiller concertation de deuxième niveau (CC2), puis, plus récemment, en tant que Référent égalité diversité. Découverte d’une mission, celle de RED, et d’un homme à la vocation et aux convictions sans faille.

En 2020, vous devenez Conseiller concertation de deuxième niveau (CC2) en gendarmerie mobile. Un an après, en juin 2021, vous vous formez et devenez Référent égalité diversité. Pourquoi avoir voulu, en plus de la concertation, devenir RED ?

Pour moi, c’est une suite logique. Une des fonctions du concertant, c’est d’être un acteur de l’accompagnement des personnels, en défendant leurs intérêts et ceux de l’institution. À ce titre, il doit être à l’écoute de ceux qui en ont besoin et alerter sur toutes les situations de vulnérabilité. Il assume aussi une fonction de médiation pour désamorcer une situation tendue dans une unité. Et ces questions de discrimination sont des sujets que l’on traite déjà en concertation. Au moins, avec le rôle de RED, en termes d’affichage pour les victimes et pour le commandement, on se dit : « tiens, ce personnel-là, il est formé, il connaît ces thématiques ». Nous sommes formés durant deux jours au niveau régional, avec différents intervenants, comme des psychologues, la coordinatrice régionale égalité diversité, une formatrice « FRED », les acteurs de l’accompagnement et un correspondant déontologue. Durant la formation, on apprend quelles sont nos prérogatives et comment exercer nos fonctions vis-à-vis des personnes dont on a la charge, mais aussi vis-à-vis du commandement.

Le réseau RED est né en gendarmerie en 2018. L’avez-vous tout de suite connu ?

Non. J’en ai seulement eu connaissance quand j’ai intégré le réseau de la concertation l’an passé. Avant, j’avais entendu deux ou trois trucs, mais c’était assez occulte. Pour certains encore, les RED ont un peu la même image que pour la concertation. Ils se disent que « c’est un peu du syndicalisme » ou que « ça va tout de suite partir dans les tours », alors que nous sommes vraiment là pour accompagner tout le monde, pour aller au contact des gens et pour leur expliquer simplement pourquoi leur comportement ne convient pas, mais surtout pourquoi il ne convient plus.

Comment concevez-vous votre rôle de RED et de conseiller concertation, et comment cela s’incarne au quotidien ?

Comment je le conçois ? Je pense que le plus approprié, c’est d’aller sur le terrain, de parler avec les gens, de faire le tour. Pas forcément et uniquement lors des interventions, mais quand on passe par exemple demander comment ils vont, s’ils connaissent le réseau RED, s’ils ont vu des choses curieuses ou offensantes,… Je pense qu’en amenant le sujet dans une discussion, ça se débloque. En tout cas, c’est la façon dont j’agis. Je pense que c’est important de mener aussi quelques actions de sensibilisation, où l’on met tout le monde dans une salle et où l’on discute. Mais je pense que pour compléter ce dispositif, il faut vraiment aller échanger avec les gens, et ce à différentes occasions, comme les commissions concertation. Ça, c’est intéressant. Là, on a le concertant et l’échelon territorial de commandement, donc on peut faire des points plus approfondis sur des sujets, en indiquant que telle ou telle chose s’est passée et comment on peut réagir, etc. La priorité, c’est aussi d’être clairement identifié par tout le monde. Ce que je fais, c’est que je mets ma photo un peu partout avec mon numéro de téléphone personnel. Ça me vaut quelques appels le soir, mais c’est bien, parce que ça marche. Mes principales difficultés sont de ne disposer ni de budget ni de moyen de locomotion. En termes de temps dédié, c’est aussi particulièrement difficile de jongler entre mon poste au sein du groupement et mes fonctions. Le temps nécessaire à ces fonctions n’est pas forcément compris. Il faut batailler pour pouvoir les assurer. Heureusement, je peux m’appuyer sur les conseillers concertation de premier niveau. Mais ça ne suffit pas.

Pour quel type de question êtes-vous sollicité le plus souvent ?

C’est généralement du conseil : « J’ai vécu telle situation, est-ce que je suis dans ce cadre-là ? » Alors on prend le temps d’écouter les gens et quand on les écoute, on peut les conseiller et les orienter, par exemple en leur confirmant, ou pas, qu’il s’agit d’un cas de harcèlement. Généralement, en orientant les personnes, ça va. Personnellement, je n’ai pas encore eu de situation grave, mais il y en a certainement et il faut aller les chercher. Parce que le problème, c’est que si on attend deux ou trois ans avant de régler une situation, on perdra le personnel. Quand on a quelqu’un de motivé, qui est là pour faire son boulot et qui subit durant deux ans une injustice, une discrimination ou du harcèlement, on va le perdre, et moi, ça m’embête de le perdre.

Se faire connaître, aller au contact des personnels, les conseiller et les accompagner sur des situations qui peuvent durer plusieurs mois, en gendarmerie départementale cela semble réalisable, mais en gendarmerie mobile, avec des personnels déplacés plus de six mois par an, parfois à l’autre bout du monde, cela semble plus compliqué. Comment faites-vous ?

C’est en effet un peu particulier. J’ai huit escadrons, soit un volume d'à peu près 1 000 personnels.

La vraie différence par rapport à un RED en G.D. (Gendarmerie Départementale), c’est selon moi l’éclatement territorial des unités. Par exemple, l’escadron d'Aurillac est à 4 heures de route. Ensuite, il y a effectivement la question des déplacements, puisque les unités sont sous un régime d’emploi permanent. Finalement, soit les personnels travaillent, soit ils sont en permission. Il y a très peu de périodes bloquées au cours desquelles on peut intervenir pour mener des actions de sensibilisation. En plus il y a les outre-mer, pour lesquelles il y a une amplitude importante, avec trois mois sur place, sans compter les permissions d’avant mission et les périodes d’indisponibilité. Donc, en somme, pendant cinq mois, l’unité ne peut pas être sensibilisée. Il faut donc essayer de les trouver. Je pense que le mieux est de mettre à profit l’entraînement organisé avant les projections. C’est sur cette période-là que je vais essayer d’aller sensibiliser les escadrons et faire un petit rappel. La prévention évite beaucoup de frustrations de tous les côtés et fait perdre beaucoup moins de temps, parce que si l’on arrive à tuer une situation dans l'œuf, alors c’est gagné !

N’est-ce pas difficile d’arriver à appréhender la situation avant qu’elle ne s’envenime ?

C’est vrai que les mobiles aiment avoir cette image de guerriers, de ceux qui n’ont pas besoin d’aide, qui traitent leurs problèmes tout seuls. Le souci, c’est qu’ils attendent le point de rupture pour parler. Et quand on atteint ce point de rupture, c’est très compliqué de revenir dans un bon état d’esprit. Je pense que la meilleure façon de connaître leur moral, c’est vraiment d’être en contact avec eux. Et si on n’a pas d’échelon local impliqué, ça va être très compliqué, car je ne peux pas être dans tous les escadrons toute l’année. L’échelon local, c’est le commandement, qui nous sollicite de plus en plus et nous rend compte de certaines situations. Mais ce n’est pas encore naturel. Je profite donc du renouvellement du commandement pour organiser une journée de sensibilisation et de présentation, et expliquer que la concertation et les RED ne sont pas seulement la représentation des sous-officiers, mais que nous sommes là pour l’intérêt général et donc aussi pour le commandement, pour l’accompagner dans certaines situations.

Il y a eu quelques points de crispation quand on a changé les habitudes, mais désormais ça avance bien. Les gens osent davantage se parler, ils s’expriment plus facilement qu’il y a 10 ans, où personne ne parlait. Depuis quelques années, en termes de dialogue interne, ça va beaucoup mieux, et du coup je reçois de plus en plus d'appels.

Ces missions de RED et de conseiller concertation s’ajoutent à votre travail au sein de la cellule formation du groupement de gendarmerie mobile. Comment arrivez-vous à tout concilier ?

Pour l’instant, ce que je fais, c’est surtout sur mon temps personnel, même si, pour la concertation, j'ai huit jours par mois de temps dédié et que je peux prendre plus. Le fait d’avoir un double emploi n’est pas simple, car si je commence à prendre trop de temps pour la concertation et que mon poste de formation est négligé, ça peut avoir des conséquences sur le personnel, qui, si je loupe des échéances, ne sera pas formé et dont le parcours de carrière peut en être perturbé. Du coup, il va me consulter en tant que concertant [Rires]. C’est sûr que tout ça génère de la fatigue, le soir, le week-end, les vacances,… Mais on en tire une satisfaction, parce que quand quelqu’un vous remercie, quand on arrive à aider, à débloquer certaines situations, c’est vraiment intéressant. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est génial ! »

Combattre les inégalités, lutter contre les discriminations,… Vous avez un petit côté justicier, non ?

[Rires] C’est mon côté Captain America. Et puis j’ai grandi dans un village où j’étais le seul « basané, de couleur. » L’adaptation n’était pas forcément facile pour les gens. Ils n’avaient pas de mauvaise intention, mais c’est comme ça, dans les groupes, quand quelqu’un a une différence, on l’expose. C’étaient des maladresses. Pas de grosses maladresses, des maladresses d’enfant, mais ça m’avait déjà marqué à l’époque. Même si j’arrivais à me défendre, je ne comprenais pas pourquoi ils faisaient ça. Je pense que c’est ce qui a développé ce sentiment de me dire « ça m’est arrivé, je n’ai pas forcément envie que ça arrive aux autres. »

Est-ce la raison pour laquelle vous avez voulu intégrer la gendarmerie ?

Même si cela peut paraître puéril, c’est vraiment à cause des comics que j’ai beaucoup lus enfant. J’ai toujours aimé la justice et je voulais y contribuer. J’aime ces valeurs. En plus, la gendarmerie, institution militaire, c’était carré, droit, enfin la plupart du temps. Je suis entré en gendarmerie départementale dans un PSIG de région parisienne, et ce qu’il faut savoir, c’est que je mesure 1m70 et que je fais plus jeune que mon âge, donc à 20 ans, je faisais vraiment très jeune, et comme dans le milieu de l’intervention, la plupart de mes camarades faisaient 1m90, quand ils m’ont vu arriver, ils se sont dit, « mais c’est qui ce collégien ? » Certains ne voulaient même pas me dire bonjour. Mais j’ai eu de la chance, parce qu’une semaine après mon arrivée, il y a eu l’inspection de la compagnie, et le commandant de compagnie, qui était un sportif, a organisé des tests dans tous les domaines. Et comme j’ai eu les meilleurs résultats, mes camarades ont été obligés de me respecter et ça a permis de faciliter le dialogue.

Par la suite, au sein de l’institution, j’éprouvais un certain malaise quand je voyais des choses qui n'allaient pas. On est quand même soldat de la loi ou bras armé de la justice, et donc chez nous, on se doit d’être clean… Les gens venaient souvent me voir et puis on est venu me chercher justement pour tenir le rôle de concertant, puis de RED.

Quelles sont les qualités requises pour être un bon RED ?

Je pense qu’il faut être avenant, savoir prendre du recul sur les situations et pas forcément trop s’impliquer. On prend toutes les informations et après on fait le point. Je pense aussi qu’il ne faut pas se concentrer uniquement sur la partie de remontée de l’information, il faut aussi se concentrer sur la partie accompagnement. Donc là, il faut aimer les gens en règle générale.

Quel est votre constat aujourd’hui sur l’évolution de la gendarmerie sur la question de l’égalité et de la diversité ?

Ce que je constate globalement, c’est que l’institution en elle-même est impliquée dans ce domaine. C’est pour cela qu’elle investit autant dans le réseau RED. Malgré tout, il reste des personnels et des échelons de commandement qui ne se sentent pas concernés. Mais cela s’améliore, il y a de plus en plus de gens impliqués, les langues se délient. Et cela, notamment grâce à la sensibilisation des échelons de commandement plus à l’écoute sur ces questions et à l’évolution des personnels. Et ça, c’est une très bonne chose, même s'il nous reste encore beaucoup d’efforts à fournir.