Portraits

Investigations en symbiose

Auteur : la capitaine Céline Morin - publié le
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© MAJ Fabrice Balsamo

Décharger, aider et appuyer les unités territoriales, telle est la philosophie qui guide les enquêteurs de la brigade de recherches de Belley, dans l’Ain. Affecté dans cette unité depuis deux ans, le maréchal des logis-chef Cyril Daumas évoque ce nécessaire partenariat, basé sur le dialogue entre unités et le respect du travail de chacun. Un seul objectif : mettre un coup d’arrêt à la délinquance et répondre aux attentes des victimes d’actes criminels.

Le maréchal des logis-chef (MDC) Cyril Daumas a su très tôt ce qu’il voulait faire de sa vie : entrer en gendarmerie et intégrer une Unité de recherches (U.R.). Avoir grandi en face d’une gendarmerie y a certainement largement contribué : « Beaucoup de mes amis étaient des fils de gendarme. Les côtoyer, écouter leurs pères parler de leur métier, particulièrement l’un d’eux qui était en Section de recherches (S.R.), m’a donné envie de faire ce métier et d’aider les gens à mon tour. »

À 18 ans, il entre à l’école de Châteaulin. Pour sa première affectation, il choisit l’escadron de gendarmerie mobile de Villeneuve-d’Ascq, « entre autres pour les déplacements.» Mais la mobile lui apportera bien plus : « C’est une école de vie. On apprend à connaître les gens, à vivre ensemble, à travailler en équipe. J’ai été formé au contact d’anciens, qui m’ont donné l’amour du métier et cet esprit de contact qui est l’essence de la gendarmerie, notre raison d’être. C’est ce que j’aime et que j’essaie de faire perdurer en unité. »

Après quelques années dans le Nord, le gendarme originaire de Chambéry retrouve sa Savoie natale. À la brigade des Échelles, il cultive son appétence pour le contact avec les élus, les commerçants et la population. Il obtient surtout son diplôme d’officier de police judiciaire, qui lui ouvre, il y a deux ans, les portes de la Brigade de recherches (B.R.) de Belley, dans le département voisin de l’Ain.

Une B.R. au carrefour de la délinquance

Atteintes aux personnes, particulièrement dans le cadre intrafamilial, et atteintes aux biens, avec de nombreux cambriolages perpétrés dans les zones résidentielles et pavillonnaires, sont au cœur de l’activité de la compagnie de Belley. Nichée dans la vallée du Rhône, enclavée entre l’Isère, la Savoie et la Haute-Savoie, non loin de la frontière Suisse et du département du Rhône, Belley se situe sur un axe de passage de la délinquance. « On enregistre quelques raids de-ci, de-là, mais nous sommes surtout un réservoir de véhicules, que l’on retrouve abandonnés en fin de parcours criminel. La proximité avec la Suisse nous place aussi sur la route des trafics de stupéfiants », détaille le MDC Daumas.

À effectif de sept, dont un personnel détaché dans une cellule d’enquête relative à des extorsions, la B.R. n’est toutefois pas dimensionnée pour traiter ce type de dossiers de longue haleine. « Ce n’est d’ailleurs pas notre mission. On ne peut pas se permettre de concentrer nos efforts sur un seul dossier pendant des mois, non seulement parce que nous ne serions plus disponibles pour les unités territoriales, ce qui est notre raison d’être, mais aussi parce que cela impliquerait de délaisser de nombreux dossiers, derrière lesquels se trouvent des victimes qui attendent beaucoup de nous. Or, notre mission première, c’est le service à la population. Il faut donc de l’efficience, et parfois savoir se contenter de mettre un coup d’arrêt à la délinquance locale qui inquiète la population, sans vouloir à tout prix démanteler l’intégralité d’un réseau », explique le MDC Daumas, tout en pointant une certaine frustration.

Un appui technique et humain

Travailler avec et pour les unités territoriales sur le spectre de la délinquance de la compagnie, telle est la philosophie de la B.R. « Nous apportons un appui technique et un renfort humain chaque fois que nécessaire, sans chercher à nous approprier les dossiers ; ce qui est encore parfois la hantise des brigades. Nous ne prenons la main que lorsque l’affaire revêt une complexité ou une sensibilité particulière. Le reste du temps, nous sommes là pour conseiller, apporter une expertise, ainsi que notre aide au moment des interpellations et des gardes à vue, ce qui peut avoir un impact psychologique sur les individus. »

Et de confier : « Certains voudraient que la B.R. prenne plus d’affaires à son compte, mais aujourd’hui de nombreux faits de délinquance, qui auparavant étaient de l’ordre de l’exceptionnel, sont devenus communs. » Empreint d’humilité, l’enquêteur insiste : « Nous ne sommes pas là pour nous attribuer les lauriers. Les brigades comptent des enquêteurs de valeur. D’ailleurs tous les militaires de B.R. en sont issus, et ça, nous ne l’oublions pas. » La B.R. travaille le plus souvent sur soit-transmis et très peu d’initiative, car, comme l’explique le chef, « c’est sur le terrain, au niveau des unités territoriales, que l’on détecte les phénomènes. En U.R., notre interaction se limite aux unités que nous appuyons et aux auteurs que nous interpellons. Nous perdons ce contact avec la population que cultivent les brigades. C’est le revers de la médaille pour les unités spécialisées, dont le champ de vision sur la société est logiquement restreint ».

Connaissance et respect mutuels

Et pour travailler ensemble, le contact est primordial : connaître et se faire connaître pour tordre le cou aux idées reçues. « On reproche souvent aux U.R. d’être hors-sol, distantes, déconnectées de la réalité. C’est une image que l’on veut vraiment gommer, martèle le MDC Daumas. Les enquêteurs viennent nous voir ou on se déplace pour discuter de leur affaire. On propose aussi naturellement notre aide lorsque l’on voit passer les comptes-rendus de police judiciaire. Ce sont des échanges d’enquêteurs à enquêteurs, dans le respect de nos compétences mutuelles. » Si le dossier est lourd ou complexe, l’unité territoriale doit formaliser une demande d’assistance auprès de la compagnie, qui décide de l’engagement de la B.R. et de son niveau. La plupart du temps, il s’agit d’une assistance, voire d’un simple coup de pouce. La B.R. fait d’ailleurs beaucoup de conseil par téléphone. « Parfois, il faut simplement renforcer l’effectif, ou apporter le recul qui permettra d’explorer de nouvelles pistes. Nous facilitons aussi l’accès à certains outils. Les unités ont appris à nous connaître. Elles savent la plus-value que nous pouvons leur offrir. Cette confiance, nous l’avons acquise par le dialogue et le travail accompli ensemble », souligne avec conviction l’enquêteur.

En revanche, la direction d’enquête incombe à la B.R. pour les gros dossiers, type vols à main armée, ou d’une sensibilité particulière, à l’instar des faits relatifs à la centrale nucléaire de Lagnieu. « La BTA y gère les événements en premier rideau, puis la B.R. prend rapidement le relais, sans exclure la brigade. »

À la rencontre des unités

« Nous nous déplaçons régulièrement, notamment dans le cadre de nos soit-transmis, et nous saisissons chaque occasion pour passer dans les unités, ne serait-ce que cinq minutes. Au regard du turn-over des effectifs, c’est toujours bien de se présenter et de garder un contact régulier », explique l’enquêteur. Si Ambérieu-en-Bugey et Lagnieu sont les unités avec lesquelles la B.R. travaille le plus, celle-ci n’oublie pas les autres pour autant et tâche de leur consacrer autant de temps que possible. « Les gens n’osent pas toujours nous appeler, de peur de nous déranger ou de ne pas s’adresser au bon niveau. Mais une fois le premier contact établi, on nous appelle plus facilement. »

Remise des documents relatifs à la saisie pour attribution d’une moto impliquée dans un braquage.

© MAJ Fabrice Balsamo

Ce jour-là, le MDC Daumas se rend à la brigade de Lagnieu pour remettre aux enquêteurs les clés et pièces administratives relatives à un deux-roues faisant l’objet d’une saisie attribution. Celui-ci a été utilisé lors du braquage d’un bureau de tabac. « Nous n’avions quasiment pas d’éléments. Il a fallu effectuer un travail de fourmi pour identifier la moto. On a fini par cibler une personne et l’ADN a confirmé. Tout le travail d’enquête part des constatations de l’unité territoriale. La base de tout, c’est la brigade, l’unité de recherches sert juste à mettre en valeur le travail des unités. »

Former les gendarmes de brigade

Comme pour illustrer ses précédents propos, une enquêtrice de la BTA requiert spontanément son avis sur une affaire de Délinquance économique et financière (DEFI). « L’adjudante est l’un de mes contacts réguliers dans ce domaine, bien qu’elle soit spécialisée dans la délinquance des mineurs. » Les dossiers DEFI sont d’ailleurs nombreux sur la circonscription : fraudes fiscales, aux prestations sociales, malversations diverses… Une matière particulière qui demande rigueur et technicité, et pour laquelle le MDC Daumas, l’un des deux enquêteurs de la B.R. spécifiquement formés, prête régulièrement main-forte. « C’est un domaine que j’affectionne, parce qu’il permet de s’attaquer au patrimoine des délinquants. C’est le nerf de la guerre. »

 

Échanges avec une enquêtrice de la brigade de Lagnieu sur un dossier de délinquance économique et financière.

© MAJ Fabrice Balsamo

Le chef met d’ailleurs à la disposition des gendarmes de la compagnie une fiche sur les avoirs criminels et un mémento sur le travail dissimulé, la banqueroute et le blanchiment. Il dispense également une formation sur cette thématique. « J’essaie de vulgariser et de simplifier les infractions, de démystifier certaines procédures, afin de rendre la matière intéressante et surtout accessible. Ce n’est pas si compliqué quand on connaît les rouages. »

Un dialogue essentiel

Direction ensuite Ambérieu-en-Bugey, brigade de proximité avec laquelle la B.R. a toujours plusieurs dossiers en cours. « Il y a deux semaines, nous avons traité avec ses enquêteurs un dossier relatif à 28 véhicules volés sur la circonscription. Cinq d’entre eux ont été retrouvés sur la commune de Saint-Priest grâce à la S.R. de Lyon. »

Là encore, sa venue est rapidement mise à profit pour obtenir quelques conseils dans la conduite de dossiers. Au-delà des échanges sur les affaires en cours, le militaire profite de sa venue pour discuter plus légèrement avec les personnels présents… Les échanges sont chaleureux. Il faut dire que le MDC a le contact facile, le verbe aisé et une écoute naturelle. Une personnalité qui explique sûrement son engagement dans la chaîne de concertation : « C’est dans ma nature de chercher à connaître les gens, de les écouter, de provoquer l’échange, de montrer qu’on n’est pas là que pour le travail. À une époque où l’on s’attache à la prévention des risques psychosociaux, dans une société paradoxalement très individualiste, il faut s’appliquer à faire perdurer cet esprit de corps. Sans dialogue, sans contact, on n’arrive à rien, en interne, comme en externe. »