Portraits

Jean-Charles et Marion, héros d’une nuit de tempête

Auteur : Antoine Faure - publié le
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Tandis que la tempête Alex s’abattait sur la vallée de la Vésubie, dans les Alpes-Maritimes, l’adjudant Jean-Charles, sa femme Marion, ainsi que ses quatre camarades de la brigade emportée par les flots, se sont démultipliés pour mettre en sécurité 140 victimes de la catastrophe. Jean-Charles et Marion seront honorés le 15 juillet, aux Invalides, lors de la cérémonie en hommage aux Héros du quotidien.

Il n’a rien oublié de cette nuit-là, ni le sol qui tremble, ni les arbres arrachés comme des brindilles, ni ce bruit sourd et permanent « de machine à laver en mode essorage ». Le 2 octobre 2020, en fin d’après-midi, l’adjudant Jean-Charles, affecté à la brigade territoriale de Saint-Martin-Vésubie depuis un mois, lui le natif de la vallée voisine de la Roya, a vu se lever la tempête Alex, imprévisible, impitoyable. « Les images reviennent souvent, comme des flashs, quand on ne s’y attend pas », souffle-t-il.

En quelques heures, les vallées de la Roya et de la Vésubie sont dévastées, la brigade de Saint-Martin-Vésubie arrachée à la rive et emportée dans les eaux en furie. Leur commandant porté disparu (l’adjudant-chef Olivier Morales sera finalement retrouvé sain et sauf, NDLR), les cinq militaires présents cette nuit-là ont agi avec un courage et un sang-froid remarquables, faisant preuve d’une grande faculté d’adaptation, mettant en sécurité 140 victimes de la catastrophe. 

Quelques jours après, dans les locaux du Groupement de gendarmerie départementale (GGD) des Alpes-Maritimes, l’adjudant Jean-Charles insistait : « Nous n’avons fait que notre travail, comme n’importe quel gendarme. »

Survol en hélicoptère de la brigade détruite de Saint-Martin-Vésubie, mercredi 7 octobre.
Survol en hélicoptère de la brigade détruite de Saint-Martin-Vésubie, mercredi 7 octobre.

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Neuf mois plus tard, à l’heure d’être honoré comme héros du quotidien, à l’occasion des cérémonies du 14 et du 15 juillet, il n’a pas changé d’un iota. « Je ne le mérite pas. Nous étions cinq et nous avons pu compter les uns sur les autres. C’est toute l’unité qui doit être mise à l’honneur », rappelle-t-il. Dont acte. Il y avait donc aussi, dans la tempête, l’adjudant Frédéric, les gendarmes adjointes volontaires Laura et Margaux, et le gendarme Hugo. 

Sans oublier la femme de Jean-Charles, Marion, infirmière de profession, qui a joué un rôle déterminant et qui sera également honorée lors de la cérémonie du 15 juillet, aux Invalides. « Elle était très active, totalement intégrée dans le dispositif. J’avais beau vouloir la mettre à l’écart, en sécurité, elle revenait toujours », glisse-t-il, feignant un léger agacement rétroactif, avant d’ajouter avec une pointe d’émotion : « C’est une grande fierté pour nous d’être mis à l’honneur ensemble. »

On essayait d’en rire

« C’était vraiment une nuit d’horreur, raconte Marion. C’est toujours compliqué pour moi d’y repenser... Mais en même temps, nous avons vécu des moments très forts avec des gens de la vallée qui nous ont ouvert leur porte. »

Il était un peu plus de 17 heures, ce vendredi-là, quand Marion a vu la maison sur l’autre rive, en face des logements de service, déchirée en deux par la force du courant. Elle commence aussitôt à préparer ses affaires pour évacuer, avec son fils de deux ans et demi sur le dos - à qui elle fait croire que c’est un jeu avec des pirates -, sans oublier le lit parapluie et l’indispensable doudou. 

« La nuit commençait à tomber. Nous sommes partis, avec de l'eau à mi-mollets, pour gagner les hauteurs. On se tenait les uns aux autres, on ne voyait plus rien. » Le groupe trouve refuge chez une habitante, Agnès, à qui Marion confie son enfant, « en toute confiance », pour rejoindre et aider les gendarmes, qui font du porte-à-porte pour évacuer et mettre en sécurité les habitants des HLM, en les répartissant dans différentes maisons du village.

« Puis, nous sommes retournés chez Agnès, poursuit Marion. C’était une nuit atroce, très longue, rythmée par le coucou qui sonnait tous les quarts d’heure. On n’attendait qu’une seule chose : le lever du soleil. On essayait d’en rire pour se détendre, mais la situation était réellement dramatique. On entendait des morceaux de la montagne dégringoler, en se demandant si ça allait bientôt être notre tour... » 

Recommencer à zéro

Si Jean-Charles et Marion ne considèrent pas avoir eu un comportement particulièrement héroïque, l’adjudant reconnaît avoir été dans un état presque second face au déchaînement climatique. « En tant que gendarme, on est habitué à gérer des crises. J’étais en mode verrouillé, totalement dans l’action. Sur le moment, je n’ai ressenti aucune peur, aucun doute. Tous les cinq, nous étions comme un rouleau compresseur. » Mais la modestie reprend vite le dessus : « On a fait ce qu’on a pu. » Et ils ont pu beaucoup !

Pour se reconstruire, Marion et Jean-Charles ont tout changé. De la brigade territoriale de proximité, isolée dans les montagnes, à une unité de recherches de Hyères, en zone périurbaine au bord de la mer. Un nouvel environnement, un métier différent. « Nous avons voulu recommencer à zéro, reconnaît-il. Avec Marion, nous parlons très souvent de cette soirée du 2 octobre. On se soutient mutuellement. Nous étions déjà très soudés, mais ça nous a encore rapprochés. »

« Quand on s’est installé à Saint-Martin-Vésubie, l’été dernier, on regardait le paysage chaque soir, en se disant qu’on était bien, complète Marion. J’adore la montagne, mais je ne voulais pas revivre ça. Le tonnerre qui résonne... Il faut comprendre que ça n'a rien à voir avec ce qu’on peut entendre en plaine… Il fallait partir, tourner la page. »

Les militaires de la brigade de Saint-Martin-Vésubie ont tous quitté la vallée défigurée. « Nous avons gardé le contact, bien sûr, ajoute Jean-Charles. On a un petit groupe Whatsapp, on échange régulièrement. Margaux est venue dîner à la maison récemment, et ma femme croise souvent Hugo, qui est affecté à la brigade nautique de Roquebrune, à l’hôpital où elle travaille. »

Pour ces héros du quotidien, la vie a repris son cours, paisible comme l’est redevenu celui de la Vésubie, mais elle ne sera plus jamais la même.