Portraits

La cheffe Nina, une nuit sous le feu d’un forcené

Auteur : la capitaine Sophie Bernard - publié le
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© Gendarmerie nationale

Affectée à la brigade de Terrasson-Lavilledieu (24) depuis six ans, la cheffe Nina est primo-intervenante, le 29 mai dernier, lorsque la gendarmerie est appelée pour des violences intra-familiales impliquant des coups de feu. Elle ne sait pas encore qu’elle va vivre l’une des nuits les plus longues de sa vie.

Ce samedi 29 mai, à 19 heures, alors que Nina entame le créneau de nuit avec deux camarades, au sein de la Brigade de gestion des événements (BGE), la soirée s’annonce plutôt calme. Vers 23 heures, les esprits commencent à s’échauffer et la patrouille doit intervenir sur un homme alcoolisé avec un couteau à la main. Après avoir sorti son arme et effectué les sommations, Nina interpelle l’individu et le remet à l’OPJ (Officier de Police Judiciaire) de permanence.

Une sorte d’échauffement avant le début du cauchemar.

Anticiper et renseigner face à un homme imprévisible

La radio crépite, le centre opérationnel demande l’intervention de la patrouille au Lardin-Saint-Lazare pour des violences intra-familiales. Un homme s’en serait pris au nouveau compagnon de son ex-compagne. Le voisinage aurait entendu des coups de feu et des enfants crier. Nina consulte la fiche d’engagement et reconnaît immédiatement la famille concernée. « J’ai fait le choix d’être affectée à la CLAP, une Cellule de lutte contre les atteintes aux personnes, où l’on traite également les dossiers impliquant des mineurs. Dans le cadre d’une procédure, j’avais déjà auditionné cet homme, un ex-militaire qui m’était apparu déterminé et imprévisible, pouvant faire beaucoup de dégâts. »

Tandis qu’elle prend la route, la cheffe prévient le centre opérationnel qu’il va falloir des renforts.

À leur arrivée sur les lieux, ayant déjà connaissance du quartier, Nina se positionne de façon à observer l’environnement sans prendre le risque de s’engager dans l’impasse. Alors qu’ils sont rejoints par des renforts, elle entend des détonations. Le gradé de permanence de son unité, qui vient d’arriver, forme alors une première équipe proche du domicile, tandis qu’un binôme le contourne par l’arrière.

Depuis sa position, Nina tente de prendre un maximum de renseignements. « J’appelle une voisine pour lui demander ce dont elle a été témoin, de me tenir informée et surtout de rester confinée. J’observe aux jumelles pendant que mes camarades restent en appui. Je vois l’homme faire des allers-retours entre la maison et sa voiture. Il casse une vitre et tient une arme le long du corps, avant de la pointer dans notre direction. Il recharge et j’entends de nouveau des détonations, mais celles-ci s’éloignent. »

Arrivés en renfort, les militaires du PSIG (Peloton de Surveillance et d’Intervention de Gendarmerie) forment une colonne d’assaut vers l’habitation. Mais le binôme à l’arrière voit l’individu traverser les champs et a juste le temps de les prévenir avant qu’il ne tire vers eux et les oblige à se replier.

Sur le qui-vive durant sept heures

Terrés dans un fossé à quelques mètres de leurs véhicules, Nina et ses cinq collègues continuent d’observer et de rendre compte en prenant soin de ne pas se faire repérer. « On chuchote ou on parle avec des gestes entre nous, tout en gardant la tête baissée. Je cache la lumière de mon téléphone dès que j’appelle le centre opérationnel. J’essaye de garder mon sang-froid et de rester calme pour bien me faire comprendre dans mes comptes rendus. »

La famille qui se trouvait à l’intérieur de la maison a été récupérée par un véhicule et mise en sécurité, mais le forcené semble à présent vouloir provoquer les gendarmes. Ensemble, ils vont devoir tenir la position sept heures d’affilée. « Nous ne pouvons malheureusement pas fixer cet homme, qui est très mobile. Il utilise les zones d’ombre pour progresser jusqu’à nos véhicules et tirer dessus. Nous ne pouvons pas neutraliser l’individu, car nous ne sommes pas en légitime défense tant qu’il ne nous tire pas dessus, et sortir du fossé paraît beaucoup trop dangereux. »

Pour décrire la scène, Nina emploie une image glaçante. « Ma sensation, c’est comme si j’étais sur un terrain de football les yeux bandés et que j’entendais tirer des coups de feu sans savoir d’où cela vient et si le tir va vous atteindre. »

Vers 6 heures du matin, un hélicoptère est envoyé pour localiser l’homme. Il est finalement aperçu dans le centre-ville, vers 7 h 30, et tire dans un véhicule du PSIG. C’est à ce moment-là que Nina et ses collègues sont exfiltrés et évacués vers le P.C. Une chance, puisque la traque va se poursuivre encore durant 24 heures avant que l’homme ne soit neutralisé par le GIGN.

Son quotidien : protéger les autres

Malgré ses dix ans passés en gendarmerie départementale, c’est la première fois que Nina assistait à une intervention si violente. « On connaît les risques liés à notre métier, même si en pratique c’est la pochette-surprise ! Mais on continue, pour protéger les autres. La CLAP, c’est une mission qui me plaît. On essaye de mettre plein de choses en place, mais il y a toujours une emprise et un risque de récidive. »

Avec ses collègues, qui sont aussi des amis, ils n’ont pas hésité une seconde à reprendre le service dès le lendemain. Un retour au quotidien marqué tout de même par ce défilé, le 14 juillet prochain, où Nina descendra les Champs aux côtés d’autres héros. « Je suis heureuse, car c’est une opportunité unique dans une carrière. C’est un honneur pour un militaire. »