Portraits

Le major Sébastien B., au service de la coopération européenne depuis 20 ans

Auteur : la capitaine Sophie Bernard - publié le
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© D.R.

Entré en gendarmerie deux ans seulement après la création de l’Union européenne, le major Sébastien B. était loin de se douter qu’il allait consacrer le plus gros de sa carrière à favoriser cette coopération interétatique côté sécurité. Après 11 années passées à Europol, il s’inscrit toujours dans cette dynamique, en travaillant au sein de la cellule des projets européens de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI). Pour Gendinfo, il revient sur cette expérience hors norme.

Quel a été votre parcours en gendarmerie avant d’intégrer Europol ?

Après avoir effectué mon service militaire au sein du Peloton de surveillance et d’intervention de gendarmerie (PSIG) de Palaiseau, j’ai voulu m’engager dans l’Institution et je suis entré à l’école des sous-officiers de Châtellerault en 1994. À la sortie, j’ai choisi d’intégrer la gendarmerie mobile et j’ai été affecté à l’escadron de Saint-Amand-Montrond (Cher). Comme j’avais tendance à m’ennuyer entre deux déplacements, j’en ai profité pour passer l’examen d’Officier de police judiciaire (OPJ), mais aussi des Certificats militaires de langue (CML) en anglais, en espagnol et en portugais. Grâce à mes compétences linguistiques, j’ai été recruté par la Section centrale de coopération opérationnelle de Police (SCCOPol). J’ai d’abord eu pour mission de traduire des mandats d’arrêt, puis j’ai eu la responsabilité d’intégrer ces derniers dans le système Schengen.

Comment s’est passée votre affectation à Europol ?

Fort de cette première expérience de coopération internationale, j’ai répondu à un appel à volontaires pour rejoindre Europol. L’entité comportait à la fois des postes réservés aux forces de l’ordre (département opérationnel) et des postes de civils (appui logistique et administratif). J’ai postulé au sein de cette deuxième catégorie, sur un poste de gestion de projet. J’ai été pris et je suis devenu, du jour au lendemain, « détaché auprès de la Commission européenne ». C’est un gros changement de vie, puisque j’ai dû rendre mon arme, ma carte professionnelle et mon logement, pour partir m’installer aux Pays-Bas (NDLR : le siège d’Europol est situé à La Haye) avec toute ma famille. Le coût de la vie y est très cher, il s’agit aussi de trouver un emploi pour le conjoint et que les enfants puissent poursuivre leur scolarité. Cela demande une période d’adaptation, mais finalement, une fois partis, peu désirent rentrer !

Quelles fonctions avez-vous occupées au sein de l’agence ?

Encore aux prémices de la mutualisation des informations, il s’agissait d’abord de développer un outil crypté permettant aux enquêteurs européens d’échanger en toute sécurité (SIENA : Secure information exchange network application), puis de créer le Système d’information Europol (SIE), l’équivalent du Traitement des antécédents judiciaires au niveau européen. En tant que chargé de projet, je devais traduire les besoins métiers en langage informatique pour les développeurs et leur faire remonter les remarques pour améliorer les outils. En 2010, Europol est officiellement devenue une agence européenne et a intensifié sa coopération avec des pays non-membres de l’Union. J’ai alors participé au développement de procédures et à la mise en œuvre des aspects pratiques de cette coopération, avec la connexion de ces nouveaux partenaires au système de communication SIENA. À chaque fois, je suis parti former les utilisateurs, notamment ceux des pays en voie d’accession à l’U.E., comme la Croatie en 2013. Enfin, à la suite de la création d’un centre opérationnel Europol (point d’entrée unique), je suis devenu chef d’équipe, chargé de gérer toutes les sollicitations venant de l’extérieur.

Que retirez-vous de cette expérience à l’étranger ?

Comme je le disais, c’est un changement de vie important, que ce soit pour le gendarme, mais aussi sa famille. Personnellement, j’ai trouvé cette expérience extrêmement riche, tant au niveau professionnel que personnel. Nous avons eu la chance d’évoluer au quotidien dans un environnement multiculturel, qui permet d’acquérir une large ouverture d’esprit, puisque les langues, les éducations, les méthodes de travail sont différentes d’une nationalité à une autre. En dehors de l’Australie, durant ces 11 ans, j’ai eu la chance d’aller dans tous les pays ayant signé un accord de coopération avec Europol. De leur côté, mes enfants ont étudié au lycée français et se destinent aujourd’hui à des carrières à l’international.

En quoi consistent vos missions aujourd’hui ?

À l’issue de mon détachement, en 2017, on m’a proposé d’intégrer la cellule des projets européens, qui venait tout juste d’être créée à l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI). En 2018, la France a pris le lead sur les projets EMPACT (European Multidisciplinary Platform Against Criminal Threats) et la lutte contre les atteintes aux biens a été reconduite en tant que priorité par le Conseil de l’Union européenne. Nous avons ainsi pu disposer de différents fonds européens, qui ont permis, en lien avec les pays partenaires, de monter neuf projets pour faire face à la délinquance itinérante et obtenir au total plus de 2,5 millions d’euros. Notre équipe a été montrée en exemple pour sa rigueur dans la gestion des budgets. Il est certain que le travail de nos prédécesseurs et l’expérience acquise par les membres de la cellule en matière de coopération européenne ont aussi joué un grand rôle dans l’animation du réseau.

Comment faire si l’on veut intégrer Europol ?

Pour ce qui est des forces de l’ordre, Europol emploie principalement des spécialistes et des Analystes criminels (ANACRIM) et, dans ce domaine, les gendarmes français sont reconnus. Ils sont également très appréciés pour leur polyvalence et leur débrouillardise, même si cela sous-entend que nous ne sommes pas des spécialistes. Pour autant, aujourd’hui, sur 1 300 personnes employées à Europol, seules 55 sont françaises. Les places sont chères ! Il ne faut pas hésiter à regarder les appels à volontaires et postuler. L’agence sera toujours intéressée par la pratique d’une langue rare ou des technicités particulières, telles que ANACRIM, DEFI (Délinquance Financière) ou NTECH (Nouvelles Technologies). Après une première sélection sur dossier, vous êtes reçu à La Haye pour effectuer différents tests : une procédure écrite en anglais, puis un grand oral devant un jury de cinq ou six représentants de l’agence. Un classement est établi à l’issue, en essayant de conserver une représentativité européenne.

Selon vous, la coopération européenne a-t-elle encore de beaux jours devant elle ?

Certes, le Brexit a pu raviver les braises eurosceptiques, mais je reste très optimiste s’agissant de la coopération européenne. Europol devrait continuer de se développer. Nous étions 500 à mon arrivée en 2006 et ils seront bientôt 1 500 au sein de l’agence. Le bâtiment, créé en 2010, est hyper-sécurisé, car Europol a essuyé de nombreuses menaces du fait de son rôle grandissant dans la lutte contre le crime organisé et le terrorisme, mais il n’est déjà plus assez grand pour accueillir tous les employés ! En parallèle, de gros projets sont également en cours, comme la récente création du parquet européen ou le développement de Frontex, avec un contingent de garde-frontières et de garde-côtes dédié au contrôle des frontières européennes.