Mont-Blanc : prévenir et sécuriser pour limiter les secours

auteur : l’aspirante Morgane Jardillier - publié le
Les gendarmes du peloton de gendarmerie de haute montagne de Chamonix et du groupe montagne gendarmerie multiplient les opérations de contrôle et de prévention sur la voie d’accès au Mont-Blanc.
© GND F. Garcia

Chaque année, près de 25 000 personnes tentent l’ascension du Mont-Blanc, parfois dans de mauvaises conditions de sécurité ou de préservation de l’environnement. Surfréquentation, camping sauvage, comportements nocifs, alpinistes mal préparés et/ou mal encadrés… les gendarmes du peloton de gendarmerie de haute montagne de Chamonix et du groupe montagne gendarmerie effectuent, en période estivale, des missions de contrôle, d’information et de dissuasion, notamment sur la voie d’ascension la plus empruntée.

Entre 200 et 300 personnes se lancent, chaque jour, à l’assaut du Mont-Blanc et de ses 4 810 mètres.

« L’engouement pour cette ascension sur la voie normale a engendré, ces dernières années, des phénomènes de surfréquentation des refuges, des problèmes de sécurité pour les pratiquants et, ponctuellement, des incivilités et des atteintes à l’ordre public, qui ont atteint des sommets à l’été 2018 », explique le lieutenant-colonel Stéphane Bozon, commandant le Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de Chamonix. La forte fréquentation de ce site naturel fragile et affecté par le réchauffement climatique a donc conduit les services de l’État à encadrer et à réguler les flux d’alpinistes au cours de l’été 2019.

Face à ces différentes problématiques, les gendarmes du PGHM et du Groupe montagne gendarmerie (GMG) de Haute-Savoie, épaulés par la brigade blanche, créée par la commune de Saint-Gervais et composée de trois guides de haute montagne, dont un ancien gendarme, ont pour mission de prévenir les comportements dangereux et de dissuader les alpinistes tentés d’accéder au Mont-Blanc sans posséder de réservation en refuge, désormais obligatoire !

Une ascension régulée

Victime de son succès, le Mont-Blanc a, en effet, vu son accès réglementé de façon permanente lors de la période estivale. Depuis le 1er juin 2019, le nombre d’alpinistes arpentant le Mont-Blanc est quotidiennement limité. Seules les personnes attestant d’une réservation pour l’un des trois refuges (Nid d’Aigle, Tête Rousse et Goûter) jalonnant la voie dite normale, peuvent accéder à l’itinéraire.

Les cordées souhaitant s’engager dans l’ascension du « Toit de l’Europe » doivent être en mesure de présenter le récépissé individuel nominatif généré lors de chaque réservation et, plus particulièrement, pour le refuge du Goûter. Ce refuge de 120 couchages, construit en 2013 et situé à 3 815 mètres d’altitude, avait connu, en 2018, un état de saturation inédit en raison de l’arrivée sans réservation d’un certain nombre d’alpinistes, parfois épuisés.

« Les alpinistes dépourvus de réservation refusaient de descendre et dormaient dans les couloirs, dans le hall d’entrée et même dans les escaliers, compromettant ainsi les issues de secours ! Le dépassement pouvait aller jusqu’à 30 personnes », raconte l’officier. Cela a notamment posé de graves problèmes de sécurité, d’hygiène, de risque d’incendie et de troubles à l’ordre public.

Désormais, seuls les candidats à l’ascension du Mont-Blanc ayant réservé dans l’un des hébergements de la voie normale (Nid d’Aigle, Tête Rousse et Goûter) peuvent accéder à l’itinéraire.

© GND F. Garcia

En juillet 2018, la tension est montée d’un cran. « Nous avons dû intervenir pour ramener la sécurité et la sérénité, surtout vis-à-vis du gardien, qui se faisait prendre à partie par les ascensionnistes. »

Pour améliorer la situation et limiter de fait la fréquentation du refuge, la préfecture de Haute-Savoie a donc pris un arrêté, avec effet jusqu’au 29 septembre 2019, visant à mieux réguler le flux d’alpinistes sur le parcours.

Les militaires du PGHM, du GMG et de la brigade blanche filtrent ainsi, en douceur mais avec la fermeté nécessaire, les candidats au Mont-Blanc, via des contrôles inopinés sur l’ensemble de l’itinéraire d’ascension. En cas d’absence de justificatif de réservation, les ascensionnistes sont alors invités à faire demi-tour. « Limiter le nombre d’alpinistes à celui des places prévues dans les refuges relève du bon sens.

Cela garantit une pratique sereine de l’alpinisme sur cette voie. Le dispositif est coûteux en heures et en effectifs, compte tenu de la difficulté du terrain, de l’éloignement, de l’altitude et des délais d’accès, mais c’est à ce prix que nous sommes capables, pour le moment, de maîtriser cette problématique. »

Préserver un site naturel

Le massif du Mont-Blanc est un site classé au titre du Code de l’urbanisme, par décision de l’État français du 14 juin 1951, ce qui implique l’interdiction d’y camper. « Depuis de nombreuses années, de nombreuses tentes étaient dressées et polluaient les lieux, notamment sur l’arête du Goûter, confie le lieutenant-colonel Bozon. Le bivouac fait partie intégrante de l’alpinisme. Le problème se pose lorsqu’une trentaine de personnes irrespectueuses s’y adonnent en même temps, au même endroit… »

Dans le massif, les gendarmes interrogent, entre autres, les alpinistes sur leur lieu de campement, apercevant parfois des sacs de couchage dépassant de leur sac à dos… Ils s’assurent que les candidats à l’ascension vont bien passer la nuit dans un refuge et non camper. Dans le cas contraire, ils sont invités à se diriger vers le refuge de Tête Rousse, où un camp de base a été aménagé pour le camping, seul lieu autorisé mais limité à 50 personnes.

Cette disposition vise à faire cesser les phénomènes de surfréquentation des refuges, observés durant l’été 2018, entraînant des actes d’incivilité et des problèmes de sécurité pour les pratiquants. Elle favorise ainsi une pratique sereine de l’alpinisme sur le massif, dans le respect du site classé et de la sécurité des grimpeurs et des professionnels de la montagne.

© GND F. Garcia

Assurer la sécurité des pratiquants

Prévenir et avertir pour limiter le nombre d’interventions de secours, tel est le credo des gendarmes. L’alpinisme est un sport exigeant, qui demande des compétences et de l’entraînement. « On ne se lance pas à l’assaut du Mont-Blanc sans préparation, sans équipement, sans connaissance de l’itinéraire et en baskets ! rappelle l’officier. Il faut apprivoiser les sensations qui accompagnent une marche longue sur un terrain alpin en altitude : marche et escalade en crampons, assurage en mouvement avec la corde, essoufflement, état légèrement nauséeux, maux de tête, sommeil souvent haché en refuge… »

Les militaires tentent de prévenir les accidents en étant attentifs aux équipements ou la manière de procéder.

« Nous arrivons parfois à les convaincre d’adapter leur itinéraire pour qu’ils progressent dans les meilleures conditions possibles, voire de faire demi-tour. Notre rôle est avant tout pédagogique, nous ne sommes pas là pour verbaliser. »

Mais les conseils dispensés par les gendarmes ne sont pas toujours suivis et la montagne se charge elle-même de faire la leçon aux plus imprudents.

Chaque année, environ une trentaine de décès sont ainsi constatés dans le massif du Mont-Blanc. « La descente de l’aiguille du Goûter et son couloir à traverser sont les endroits les plus meurtriers du massif. En 2017, nous y avons déploré dix morts. » Chaque année, en moyenne, quatre personne perdent la vie dans ce « couloir de la mort ».

Surveillance de la montagne

La météorologie et l’évolution du climat jouent également un rôle déterminant dans la survenance des accidents. Le réchauffement climatique rend les voies d’accès plus sujettes aux éboulements de pierres. « Pour donner une image, les chutes de pierres vont de la taille d’un bol, d’une assiette, d’un micro-ondes, d’une poubelle, d’un réfrigérateur, au contenu d’un camion de 12 tonnes, expose le commandant du PGHM. Si l’on observe que la montagne devient impraticable, nous essayons de prendre les mesures nécessaires, en lien avec la préfecture et les guides de haute montagne, pour communiquer sur la dangerosité. Si les conditions sont très dangereuses, voire suicidaires lors d’éboulements ou d’écroulement, nous dissuadons alors fermement la montée comme ce fut le cas en 2015. »

Le grand couloir qui plonge sous le refuge du Goûter est notamment redouté pour ses chutes de pierres, parfois spectaculaires et meurtrières. L’encombrement du passage et l’inexpérience de nombreux alpinistes démultiplient d’autant plus les dangers. « Nous constatons souvent des problèmes de croisement de cordées et d’attente à cet endroit particulièrement sensible », déplore l’officier.

Faux guides

Au-delà de ces diverses actions, les gendarmes effectuent aussi une mission plus administrative et judiciaire : le contrôle des professions de guide de haute montagne. Coréens, Japonais, Italiens, Espagnols, Français, Slovaques, Roumains, Tchèques, Ukrainiens, Russes… le Mont-Blanc attire chaque année des milliers de personnes. Et certains n’hésitent pas à usurper le titre de guide de haute montagne pour se faire de l’argent. S’ils sont, pour certains, diplômés dans leur pays, leur brevet n’est pas forcément reconnu en France et par l’Union internationale des associations de guides de haute montagne.

Ces guides, appelés « marron », emmènent alors en toute illégalité des clients en alpinisme, mettant gravement en question leur sécurité. « La plupart du temps, il est très difficile de prouver l’usurpation du titre de guide, l’encadrement ou l’accompagnement sans titre, parce que les suspects ont tendance à nier tout encadrement et à se présenter comme le simple ami d’un groupe. Il faut alors essayer de les séparer lors des contrôles pour tenter de réunir les preuves matérielles, consulter les sites Internet de séjours au Mont-Blanc pour voir apparaître les notions d’organisation et de rémunération », indique le lieutenant-colonel.

En contact permanent avec les guides officiels de haute montagne et les gardiens de refuge, les gendarmes parviennent parfois à caractériser cette infraction, qui peut valoir jusqu’à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende.