Immersion

La gendarmerie face à l’immigration clandestine sur le littoral nord

auteur : la capitaine Sophie Bernard avec le GGD 62 - publié le
La brigade nautique de Calais, toujours en coordination avec les unités locales, assure une surveillance au large pour déceler d'éventuels small boats.
© GENDARMERIE/SIRPA/F.BALSAMO

Alors que depuis près d’un an les annonces liées au Brexit se multiplient et que les contrôles d’axes dans le cadre de la Lutte contre l’immigration clandestine (LIC) s’intensifient, les forces de sécurité intérieure doivent faire face à une nouvelle forme de pression migratoire avec des migrants qui risquent leur vie en tentant de traverser la Manche à bord de « small boats » (embarcations légères). De nouveaux moyens matériels et humains ont donc été mis en place pour lutter contre ce phénomène.

L’immigration clandestine qui touche les côtes du littoral Nord en direction de l’Angleterre n’est pas nouvelle. La « jungle de Calais », démantelée en 2016, en est le parfait exemple. Les forces de l’ordre étaient plutôt habituées jusqu’ici à des occupants incongrus, cachés à l’intérieur de camions empruntant les ferries ou le tunnel sous la Manche. Le plus souvent, ils grimpaient dans les poids lourds à l’insu des conducteurs, profitant d’une de leurs pauses sur une aire d’autoroute.

Mais les contrôles s’intensifiant sur les axes et les plates-formes frontalières, des réseaux de passeurs équipés de « small boats » se sont développés et les tentatives de traversées maritimes se sont multipliées. Alors qu’une quinzaine était dénombrée en 2017, plus de 200 ont été constatées au cours du seul premier semestre 2019.

La gendarmerie, en coordination avec les autres forces de sécurité intérieure, a donc mis en place un dispositif en profondeur, des axes jusqu’aux eaux anglaises, tout en continuant d’assurer ses différentes missions de service public.

Sauver des vies

Visible par temps clair depuis les plages françaises, la côte anglaise semble si proche. Bon nombre de migrants, originaires du Proche Orient ou de la corne de l’Afrique, ont déjà de la famille au pays de Shakespeare et l’imaginent comme le nouvel Eldorado.

« C’est tentant de traverser quand on a parcouru plus des trois quarts du chemin en bravant de nombreux autres dangers. Mais la dernière étape n’est pas des moindres », rappelle le colonel Bertin Malhet, commandant le groupement de gendarmerie départementale du Pas-de-Calais (GGD 62). Effectivement, il suffit de trois heures pour parcourir les 32 kilomètres séparant les deux côtes. Mais il s’agit de traverser une véritable autoroute maritime, concentrant 25 % du trafic mondial, avec les nombreux risques que cela représente.

Les passeurs sont le plus souvent des migrants s’improvisant navigateurs, bien que certains commencent à se former à l’exercice et bravent les dangereux courants de la Manche. Hommes, femmes et enfants s’entassent à plus de 20 dans des embarcations de fortune conçues pour huit personnes maximum. Les moteurs ne sont pas assez puissants et tombent souvent en panne.

Alors qu’auparavant les traversées se faisaient le plus souvent les soirs de pleine lune par mer calme, les migrants prennent désormais de plus en plus de risques, affrontant des conditions météo parfois très défavorables. De temps à autre, les embarcations s’échouent ou coulent, nécessitant l’intervention rapide des secours. Certains sont si désespérés qu’ils essayent de traverser à la nage ou sur une planche, voire tentent de s’accrocher aux ferries. Début octobre, deux corps de migrants ont été retrouvés sur la plage du Touquet. « L’enjeu est donc avant tout humanitaire », explique le colonel Malhet.

Présence et visibilité

Afin de faire face à ce phénomène nouveau, le GGD 62 assure, depuis novembre 2018, une présence continue sur le littoral. Ce défi s’ajoutant aux missions habituelles dévolues aux gendarmes locaux et nécessitant d’importants moyens matériels et humains, la France a travaillé avec la Grande-Bretagne sur de nouvelles déclinaisons des accords bilatéraux gérant les frontières. Les autorités britanniques ont ainsi accepté de financer le renfort de 45 réservistes par jour, s’ajoutant aux brigadiers et gendarmes mobiles déjà engagés. Gérés par un officier réserviste coordonnateur, en lien avec la cellule réserve départementale, ces renforts permettent d’assurer une présence 24h/24 sur la côte, grâce à un système de roulement. Afin de déceler d’éventuels départs imminents dans la nuit, les réservistes sont également équipés de caméras thermiques et de projecteurs. Cette mobilisation inédite a d’ores et déjà permis de mettre en échec plus de 60 % des traversées.

Il s’agit aussi pour la gendarmerie d’être un maximum visible sur les 70 kilomètres de littoral pour dissuader les migrants de traverser. Les patrouilles pédestres pouvant difficilement couvrir tout le cordon côtier, d’autres moyens ont été engagés. Le Poste à cheval (PAC) sillonne ainsi la plage durant l’été, disposant d’une vue plongeante dans les bosquets, tandis que les Motos tout-terrain (MTT), également financées par les Britanniques, permettent d’occuper une zone importante et d’accéder plus facilement aux dunes et aux bosquets. C’est d’ailleurs grâce aux engins employés par le Peloton motorisé de Boulogne-sur-Mer, qu’un des deux cadavres a été retrouvé début octobre sur les plages du Touquet.

Les militaires du PMO de Boulogne-sur-Mer sillonnent les plages et accèdent facilement aux bosquets grâce à leurs motos tout-terrain.

© Gendarmerie/SIRPA/F.BALSAMO

Surveillance en 3D

Les moyens aériens ont également été sollicités afin de surveiller le littoral et, notamment, de déceler les éventuels embarcations et matériels en attente dans les bruyères bordant les plages. En complément de l’engagement hebdomadaire de l’hélicoptère de la section aérienne de gendarmerie d’Amiens, le Royaume-Uni a contribué à l’achat de drones. Les engins ont été mis à disposition des brigades les plus touchées et plusieurs gendarmes ont été formés au télé-pilotage.

Des dispositifs coordonnés sont ainsi mis en place chaque semaine : tandis que le drone effectue des repérages à travers la végétation et dans les endroits les plus escarpés, la patrouille de réservistes reste en appui du télé-pilote et procède aux vérifications au sol. « Le drone nous a bien aidés avec cette végétation dense. Nous avons besoin de cette vision en hauteur au quotidien », explique l’adjudant-chef Sébastien Hotin, commandant la brigade d’Oye-Plage.

Les gendarmes locaux ont ainsi déjà retrouvé une cinquantaine d’embarcations cette année, d’innombrables gilets de sauvetage, des moteurs, des bidons d’essence, voire des « nourrices » (réservoir de carburant) enterrées dans le sable.

Le matériel ainsi récupéré s’entasse dans les garages de l’unité ou de la mairie, laissant deviner l’ampleur du phénomène. Ces « prises » permettent de contrarier la logistique des filières criminelles et de compliquer ainsi leur entreprise. En outre, les gendarmes obtiennent parfois certains renseignements : « Quand le départ est imminent, ils se débarrassent de tout, des vêtements, des effets personnels et même des factures, laissant penser que le coût de la traversée oscille entre 500 et 700 euros. Avec l’annonce du Brexit, les passeurs augmentent les prix et mettent la pression sur les migrants », raconte l’adjudant-chef Hotin.

Le drone est utilisé régulièrement par les gendarmes de la brigade d'Oye-Plage, notamment pour déceler le matériel caché dans la végétation et les dunes.

© GENDARMERIE / SIRPA / F.BALSAMO

La PSQ au service de la LIC

Pour anticiper les flux de migrants, le GGD 62 est en contact permanent avec les autorités anglaises (border force) et françaises (police aux frontières, police nationale, douanes) ainsi qu’avec les autres départements concernés, grâce à la chaîne renseignement de la région de gendarmerie. « La mutualisation des informations est une véritable manœuvre interrégionale », souligne le colonel Malhet.

Afin d’obtenir davantage de renseignements, la gendarmerie compte également sur la citoyenneté des différents acteurs locaux : riverains, pêcheurs, clubs ou commerçants nautiques, chasseurs ou passionnés d’ornithologie, etc. L’emploi des patrouilles de Police de sécurité du quotidien (PSQ) permet ainsi de glaner des informations auprès de la population tout en distribuant des flyers intitulés « Aidez-nous à sauver des vies ». Le message du dépliant est clair et étayé par de nombreux conseils : rester attentif et alerter en cas de comportement suspect, sécuriser ses biens, notamment son embarcation, ne toucher à rien en cas de tentative de vol, etc.

Les élus et les dispositifs locaux, tels que les réunions de participation citoyenne, facilitent également l’échange d’informations et la diffusion de messages préventifs. « Je sensibilise nos habitants et leur précise que la dimension humanitaire doit pousser à informer la gendarmerie. Cela me ferait très mal de retrouver un corps sur nos plages », explique Marc Sarpaux, maire d’Audinghen. La population appelle ainsi facilement pour signaler du matériel retrouvé le long des plages. Les commerçants indiquent certains comportements suspects de clients comme l’achat en cash d’un scooter des mers ou de tenues de plongée en néoprène.

La commune d’Audinghen étant une ville touristique, avec 54 % de résidences secondaires, le maire se félicite de la visibilité des patrouilles qui permettent d’éviter le squat de ces habitations. Les gendarmes restent également vigilants concernant les locations sur le secteur, notamment par le biais du site Airbnb, une nouvelle méthode de passage consistant à s’installer dans une maison avant le départ afin de pas se faire repérer.

À travers une patrouille PSQ, des gendarmes réservistes obtiennent des renseignements auprès d'un chasseur.

© GENDARMERIE / SIRPA / F.BALSAMO

Des relais en mer

« Si le départ n’a pas pu être empêché au niveau de la côte, il est presque déjà trop tard une fois sur l’eau », déplore le colonel Malhet. Pour autant, la brigade nautique de Calais demeure un appui efficace pour patrouiller au large des côtes avec sa vedette Eulimène. Dans le cadre de dispositifs coordonnés, armée de jumelles, elle assure une surveillance des dunes et des bosquets afin de renseigner les gendarmes sillonnant les plages. Elle tente également de repérer les small boats en mer. À cette fin, elle peut compter sur la solidarité des plaisanciers, des pêcheurs et des ferries pour la renseigner, par radio, via le Centre opérationnel de surveillance et de sauvetage en mer. Elle bénéficie également de l’appui de la gendarmerie maritime, possédant des brigades à Dunkerque et à Boulogne-sur-Mer ainsi qu’une compagnie depuis peu à Calais, voire de la Marine nationale.

Néanmoins, les gendarmes font face à des passeurs de mieux en mieux équipés, qu’ils soupçonnent d’écouter le canal radio en question. En outre, il faut agir vite, puisque passé une quinzaine de kilomètres, les migrants atteignent les eaux anglaises où l’unité n’est plus compétente. Enfin, même s’ils parviennent à repérer un bateau, leurs pouvoirs sont limités : « On ne peut les intercepter que s’ils sont à l’arrêt, bien souvent à cause d’une panne moteur. Dans les autres cas, on les escorte jusqu’aux côtes anglaises pour éviter le pire, car ils menacent de se jeter, eux ou leurs enfants, par-dessus bord », explique l’adjudant-chef Bertrand Poton, commandant la brigade nautique.

Pour autant, les problèmes de moteurs restent monnaie courante. La patrouille nautique, formée de trois à quatre gendarmes, doit alors gérer la vingtaine de migrants et récupérer leurs identités avant leur prise en charge par la police aux frontières et les pompiers. « On voit de plus en plus de familles et d’enfants en bas âge. La dernière fois, c’est une fillette de 10 ans, la seule parlant anglais, qui nous a aidés en notant le nom de chacun. Récemment, il y avait aussi à bord un bébé âgé de seulement neuf mois », déclare, attristé, l’adjudant-chef Poton.

La LIC à plus long terme

Malgré les nombreux dangers encourus et les moyens de dissuasion mis en place grâce à la combinaison des capacités des différents échelons de l’Institution, le colonel Malhet sait que la LIC est loin d’être terminée au regard du Brexit et des vagues d’immigration à venir. Le GGD 62, en lien avec les autorités françaises et britanniques, tente d’endiguer le phénomène mais différents problèmes demeurent.

Si l’emploi atypique des unités de réserve permet de les valoriser et de leur concéder une certaine autonomie, leur déploiement coûte cher et reste particulièrement chronophage malgré le système de roulement.

Les moyens matériels, tels que les MTT et les drones, outre leur coût, nécessitent de former les gendarmes pour leur emploi.

Enfin, structurés en réseau, à l’image de la criminalité organisée, les passeurs renaissent sans cesse, malgré les nombreuses arrestations opérées par la police aux frontières. Certains se mêlent aux migrants afin d’éviter l’interpellation, d’autres se montrent agressifs et font l’objet de comportements de plus en plus dangereux (refus d’obtempérer, percussion de véhicules gendarmerie, etc.).

« C’est un travail ingrat pour les militaires, avec peu de visibilité en termes de résultats. C’est aussi une mission risquée qui se rajoute au travail quotidien. Pour autant, ils demeurent remarquablement engagés, continuant de faire preuve d’humanité et de proportionnalité dans les modes d’action adoptés », se félicite le colonel Malhet.

Dans le cadre de la LIC menée depuis le début de l’année, la gendarmerie est ainsi intervenue plus de 300 fois, permettant d’intercepter près de la moitié des passages entre la France et l’Angleterre et, surtout, limitant les drames potentiels. Des études sont en cours pour sécuriser la frontière en employant davantage de moyens technologiques.