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[RETEX] Évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes

Auteur : le colonel Richard Caminade - publié le
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Au 1er avril 2018, date de la fin de la trêve hivernale, les occupants illégaux de l’ex-ZAD n’ont toujours pas régularisé leur situation. La gendarmerie reçoit pour mission d’accompagner et de sécuriser les procédures d’expulsions et de déconstruction de squats. La manœuvre, lancée le 9 avril, a été planifiée de longue date afin d’anticiper un large éventail d’hypothèses et intervenir en toute sécurité.

Situation générale

Depuis l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (44), le 17 janvier 2018, la feuille de route fixée par le Premier ministre est mise en œuvre afin de rétablir, étape par étape, l’état de droit sur l’ex « Zone à défendre» (ZAD), implantée depuis 2008 sur les terrains concernés par ce projet. Dans ce cadre, sous l’autorité de la préfète de la région Pays de la Loire, préfète de Loire-Atlantique, trois missions essentielles sont confiées à la gendarmerie :

  • apporter le concours de la force publique aux huissiers en charge des expulsions de 39 squats situés sur l’ex-ZAD ;
  • assurer la liberté de circulation sur les axes de l’ex-ZAD ;
  • contenir les troubles à l’ordre public et prévenir la commission d’infractions pénales.

Situation particulière

Une cinétique en trois séquences :

  • du 20 janvier au 28 mars : dégagement et viabilisation de la route départementale 281 (ex- « route des chicanes »), obstruée depuis plusieurs années. L’engagement de 25 Escadrons de gendarmerie mobile (EGM) permet de dégager l’axe, puis 8 EGM sont chargés de protéger le chantier de réhabilitation de la chaussée ;
  • du 9 au 12 avril : opération d’expulsions et de déconstruction de 29 squats. 25 EGM assurent la protection des huissiers et des entreprises mandatées pour assurer la déconstruction. Lors de cette phase, des affrontements violents opposent militants radicaux aux forces de l’ordre, notamment le 15 avril, lors d’une manifestation « de réoccupation de la ZAD ». À compter du 16 avril, 8 EGM accompagnent les travaux de déblaiement et empêchent toute réinstallation sur les terrains évacués ;
  • les 17 et 18 mai : opération d’expulsions et de déconstruction de 10 squats, dont les occupants ont refusé la « dernière main tendue » de l’État. Cette séquence se déroule de manière plus fluide qu’en avril, le niveau de résistance adverse étant bien plus faible ;
  • à compter du 21 mai, un dispositif de stabilisation à 6 EGM est déployé afin d’accompagner les travaux de déblaiement des derniers squats et empêcher toute réinstallation. Hormis quelques heurts sporadiques avec des opposants radicaux, la situation est globalement apaisée. La préfecture de Loire-Atlantique joue un rôle déterminant en assurant une médiation permanente avec la frange institutionnelle de l’opposition.

Cadre juridique : l’opération met à exécution des décisions de justice pour procéder à l’expulsion des occupants illégaux et rétablir l’État de droit.

Adversaire : entre 150 et 400 personnes vivent sur la zone jusqu’au début des opérations. Aux côtés des agriculteurs « historiques », des soutiens venus des villes et villages alentour ou de plus loin, des militants anticapitalistes, écologistes ou altermondialistes venus de la France entière et même de l’étranger.

Unités concourantes : l’intégration dans le dispositif gendarmerie de groupes d’extraction du Service départemental d’incendie et de secours de Loire-Atlantique et d’autres départements limitrophes permet la prise en charge immédiate des blessés pour les premiers soins. Ces derniers peuvent être évacués vers deux centres de secours ou, pour les blessures les plus graves, vers un centre hospitalier, grâce aux hélicoptères de la sécurité civile ou du Samu de Nantes. Ces services de secours sont en mesure d’apporter leur concours à tout opposant qui se présenterait.

Pour assurer le maintien en condition opérationnelle des véhicules, un détachement de six mécaniciens de la zone Ouest est constitué. Ils assurent le dépannage et les réparations au profit des 229 véhicules légers et des 200 Irisbus engagés.

Les mécaniciens spécialisés Auto-engin-blindé (AEB) de Versailles-Satory sont mobilisés pour intervenir sur les VBRG, très sollicités et peu épargnés.

Le Service de soutien à la projection opérationnelle (SSPO) dispose sur place d’une capacité opérationnelle pour soutenir 200 personnels, en termes de matériels, que ce soit pour équiper les officiers de police judiciaire en protections spécifiques pour le maintien de l’ordre, ou les gendarmes mobiles (G.M.) devant procéder à des échanges à la suite de détériorations.

Les Formations militaires de la sécurité civile (Formisc) sont présentes avec des moyens mécaniques permettant de déblayer les axes ou de remblayer des tranchées.

Les équipes de déminage de la sécurité civile sont à disposition du Groupement opérationnel de maintien de l’ordre (GOMO) pour lever les doutes lors de la découverte d’éventuels engins explosifs.

Population : une partie de la population locale soutient l’action des zadistes, tandis qu’une autre partie, excédée par les troubles, soutient les forces de l’ordre.

Médias : l’évacuation de la ZAD s’annonce sur fond de forte pression médiatique au regard de la sensibilité de ce dossier qui dure depuis des dizaines d’années. Les différents médias nationaux et locaux ont dépêché un nombre important de reporters sur zone. Les zadistes mènent également une véritable guerre médiatique, à grand renfort de fake news, notamment sur les réseaux sociaux.

Articulation des forces et répartition des missions

PHASE 1 – Anticipation - Planification

Dès la mi-décembre 2017, date de remise du rapport des médiateurs quant à la construction, ou non, de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la planification s’intensifie en administration centrale. Jusqu’à la décision du 17 janvier 2018, la gendarmerie n’a aucune connaissance de l’option qui sera choisie par le politique. Des semaines durant, elle se prépare à toutes les éventualités. À ce titre, un état-major, calqué sur le modèle militaire de type Otan, est mis en place, afin de gagner en efficacité et de concevoir les manœuvres qui colleront le mieux aux objectifs fixés par le gouvernement. La planification est rigoureuse pour éviter toute surprise ou rupture dans la manœuvre dès lors que la mission sera déclenchée. Début janvier, une simulation d’opération d’évacuation, de type « Wargaming », permet d’éprouver la pertinence des hypothèses de travail et de déceler d’éventuelles faiblesses afin de procéder aux ajustements nécessaires.

Le 26 janvier, un premier engagement de forces permet notamment de rétablir la viabilité des axes traversant la zone. Forte de cette première expérience, la gendarmerie se prépare à apporter son concours à l’exécution des décisions de justice visant à mettre fin à l’occupation illégale du site.

Avant le début des opérations, une préparation opérationnelle complémentaire est dispensée, à Nantes, à l’ensemble des unités engagées (rappels des cadres légaux spécifiques à ce type de mission d’expulsion, informations dispensées par les spécialistes de la cellule nationale d’appui à la mobilité sur l’emploi des moyens pour désentraver l’adversaire, rappels sur les premiers gestes de secourisme…)

PHASE 2 – Déroulement des phases offensives

Le 9 avril, dans le cadre de la phase de concours de la force publique accordé par la préfète de Loire-Atlantique à la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement et aux aéroports du grand ouest, l’État-major opérationnel (EMOP) gendarmerie du poste de commandement opérationnel (PCO) de Saint-Étienne-de-Montluc, armé par les pôles Opérations (J2 Rens, J3 Conduite, J5 Planification, J7 Retex), Appui (moyens spéciaux et J9 Géomatique) et Soutien (J1 Effectifs, J4 Logistique, J6 Sic, J8 Budget), est de nouveau activé à compter de 02h00.

Objectif 1 : reprendre la RD281

Selon les renseignements, une arrivée de renforts adverses est susceptible de se produire très tôt le 9 avril au matin. L’opération des forces de gendarmerie débute dès 03h00. Les trois Groupements tactiques de gendarmerie mobile (GTG), regroupant 25 EGM, se prépositionnent au Nord et au Sud de la RD281, en vue de s’en emparer et de la viabiliser. Bien que cet axe ait été dégagé fin janvier, les zadistes ont érigé de nouvelles barricades. Durant leur progression, les trois GTG, appuyés par les véhicules blindés à roue de la gendarmerie (VBRG), réduisent pas moins de douze barricades enflammées, tenues par des adversaires virulents, lançant divers projectiles, dont des bouteilles incendiaires. Les gendarmes progressent rapidement atteignant en seulement 40 minutes le Lama Fâché, squat symbolique. Le professionnalisme des G.M., la maîtrise de la force et de la tactique font de ce début des opérations un réel succès.

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Objectif 2 : contrôler la zone et sécuriser les premières expulsions

L’axe tenu, les différents GTG se déploient dans la profondeur pour contrôler la zone délimitant la phase 1 des expulsions. Toute la matinée, pendant que les premières expulsions, conduites par les huissiers, et les déconstructions de squats, effectuées par les sociétés civiles concourantes, sont lancées, les confrontations entre zadistes et gendarmes se poursuivent.

Dès le premier jour, environ 300 opposants sont présents sur le site, concentrés sur plusieurs points stratégiques de cette zone de 12,4 km2. À peine refoulé d’un secteur qui doit être évacué, l’adversaire se réorganise sur un autre point pour continuer à harceler les militaires. Ils cherchent non seulement à atteindre les gendarmes mais également les véhicules des concourants civils afin de les pousser à exercer leur droit de retrait et retarder les déconstructions.

Objectif 3 : renseigner pour optimiser la manœuvre

L’utilisation des hélicoptères et des drones de la gendarmerie permet de capter, en direct et à distance, les mouvements hostiles. Ces images alimentent en temps réel les différents GTG sur le terrain ainsi que les acteurs du PCO. La cellule J2 est, elle aussi, essentielle à l’exploitation et à la remontée du renseignement, qui va permettre, non seulement d’anticiper la manœuvre adverse, mais également de mettre à jour les cartes. Indispensables à la conduite des opérations, celles-ci sont quotidiennement produites sur place par le J9 Géomatique. S’appuyant sur l’ensemble des données obtenues, la cellule J35 (J3 combinée à J5) a, quant à elle, pour mission d’anticiper et d’adapter la conduite des opérations, en apportant au GOMO des informations sur le dispositif tactique de l’adversaire. Implantés au sein d’une même cellule du P.C., les analystes de la gendarmerie, du service central du renseignement territorial et de la direction générale de la sécurité intérieure partagent, en temps réel, leurs informations sur les intentions adverses.

PHASE 3 – Début des opérations d’expulsions et de déconstruction

Mission : tenir la position

Sans jamais céder aux provocations, les G.M., bien que très éprouvés, tiennent leurs positions en employant le strict niveau de force nécessaire et en faisant usage, si besoin, de grenades lacrymogènes pour maintenir les zadistes à distance et rester, autant que faire se peut, hors de portée des jets de bouteilles incendiaires, de projections d’acide, de bombes agricoles ou de pierres lancées au moyen de frondes ou de catapultes artisanales. Le but étant aussi d’éviter le contact physique avec l’adversaire, qui pourrait engendrer beaucoup plus de blessés de part et d’autre.

L’opposition rencontrée nécessite parfois des tirs de grenades nourris, et par conséquent, des recomplètements sur le terrain. La cellule J4 Logistique du PCO a pour mission d’acheminer les munitions nécessaires aux unités sur leur lieu d’emploi. Elle dispose pour cela d’une réserve équivalente à une dotation de dix EGM. De jour comme de nuit, le commandement du soutien opérationnel, basé au Blanc, peut approvisionner J4 en moins de 6 heures.

Malgré la violence des opposants et grâce à un engagement intense des forces de l’ordre, les opérations d’expulsions et de déconstruction se poursuivent quatre jours durant. Les effectifs sont partiellement désengagés chaque fin de journée, après que les sociétés concourantes ont quitté les lieux sous escorte de G.M. et de motards de l’EDSR 44. Seul un dispositif nocturne allégé est maintenu pour garantir la viabilité de la RD 281.

PHASE 4 – Début des opérations de déblaiement, sécurisation et gestion des rassemblements

Le 12 avril au soir, l’objectif fixé par la préfecture de 29 sites illégaux à déconstruire sur les phases 1 et 2 est atteint. Débutent alors les manœuvres de déblaiement. Les zadistes étant toujours présents et agressifs, la mission de sécurisation est maintenue.

Le lendemain, le Premier ministre confirme que seules resteront sur l’ex-ZAD, les personnes ayant déposé un projet agricole individuel auprès de la préfecture de Loire-Atlantique. Les opposants appellent à une mobilisation d’ampleur au cours du week-end suivant.

Une manifestation marquée par la présence de « casseurs » se déroule tout d’abord à Nantes le 14 avril. Un autre rassemblement, devant regrouper plus de 3 000 personnes, est annoncé à NDDL pour le lendemain.

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Un dispositif de sécurisation, armé par 1 400 gendarmes, est mis en place dès 08h00, le 15 avril. L’objectif est d’empêcher toute reconstruction par les manifestants dans les zones traitées lors des phases 1 et 2. De nouvelles barricades ont été érigées et de profondes tranchées creusées sur le chemin de Suez pour empêcher toute approche en véhicule. Les Formisc mettent en œuvre leurs tractopelles afin de remblayer le chemin.

L’arrivée des manifestants se fait en flot continu par l’Ouest de la RD 81. Rapidement, des affrontements éclatent entre les G.M. et les quelques centaines d’individus présents, bon nombre semblant appartenir à la mouvance des Black blocs, de par leur tenue et leurs comportements. De nouveau, de mini-bombes incendiaires, des bouteilles incendiaires, des pierres, pleuvent sur les forces de l’ordre, qui repoussent les adversaires jusqu’à la lisière de la forêt de la Lande Rohanne.

Les négociations menées par le GOMO avec certains représentants du mouvement contestataire permettent un retour au calme en début d’après-midi. Arrivent alors plus de 3 000 personnes plus pacifiques soutenant la cause des zadistes. La situation dégénère de nouveau au moment de la dispersion du rassemblement. Un des trois engins lanceurs d’eau mis à disposition par la CRS de Rennes, spécialement en renfort ce jour-là, vient appuyer le barrage mis en place et permet de faire reculer les black blocs, en limitant l’emploi de gaz lacrymogène. Aucune tentative de réoccupation ou de reconstruction n’ayant pu aboutir, la mission est remplie. Les opérations de déblaiement se poursuivent la semaine suivante.

Le 26 avril, le Premier ministre annonce une suspension des opérations d’évacuation/déconstruction. Un délai est accordé jusqu’au 14 mai pour le dépôt de nouveaux projets agricoles individuels. Passée cette date, la phase 3 d’expulsions sera lancée afin de couvrir la totalité de l’ex-ZAD.

Bilan

L’opération de NDDL a nécessité au total l’engagement de 2 500 personnels issus de la gendarmerie départementale (de la Région des Pays-de-la-Loire ainsi que ceux ayant répondu à un appel national à volontaires, notamment pour les OPJ et les maîtres de chiens), des 25 EGM déplacés, du commandement des forces aériennes de la gendarmerie nationale (hélicoptères et drones), de la garde républicaine (lutte anti-drones), de PGHM, de la CNAMO, de la CNOEIL, de la SMS de Rennes, de l’EDSR 44, du CPGC, de l’AGIGN de Nantes, de la FOR, de la S.R. d’Angers, du SSPO, du service de déminage de Nantes, des SCRT et SDRT, du BLAT, de la SDAO, du SIRPAG, de la DGSCGC (SDIS 44 et Formisc) et du cabinet du DGGN.

Sur 97 lieux de vie initialement recensés sur l’ex-ZAD, 39 ont été évacués, dont 36 déconstruits et déblayés. 68 personnes ont été expulsées et près de 6 000 m3 de décombres (270 bennes), provenant des squats, ont été évacués. L’ensemble des objectifs fixés par le gouvernement a été atteint dans les délais impartis.

Au cours des phases de stabilisation consécutives aux opérations d’expulsion, 10 tentatives de réinstallation ont été empêchées par la gendarmerie.

211 barricades ont été réduites par les VBRG entre avril et mai. Les affrontements durs qui se sont déroulés sur cette période se sont traduits par un bilan significatif de 106 gendarmes blessés, dont 34 traumatismes sonores, et de 330 blessés « autodéclarés » dans les rangs adverses, dont seulement cinq constatés de visu par la gendarmerie. L’emploi gradué de la force et la stricte application des règles de déontologie ont limité à un seul blessé grave le nombre de victimes. 400 balles de défense et 19 000 grenades lacrymogènes ont été tirées, dont 4 000 grenades avec effet déflagrant combiné.

Au plan judiciaire, 55 interpellations ont été effectuées, ayant conduit à 41 condamnations ou convocations pénales. 800 engins incendiaires, 50 kg d’artifices ou d’engins explosifs et 10 armes blanches ont fait l’objet de saisies judiciaires. Au total, 129 procédures ont été diligentées.