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[RETEX] IRMA: répondre à la catastrophe

Auteur : le général Jean-Marc Descoux - publié le
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Dans la nuit du 5 au 6 septembre 2017, Irma frappe la Guadeloupe, et plus durement encore Saint-Barthélemy et Saint-Martin. L’ouragan, premier d’une série de trois, fera 11 morts. Le général Jean-Marc Descoux, commandant la gendarmerie de Guadeloupe, revient sur la manœuvre opérationnelle de très grande ampleur et totalement inédite, déployée par la gendarmerie, en liaison avec l’ensemble des services de l’État et les Armées, pour répondre à cette catastrophe.

Situation générale

Chaque année, du 1er juin au 30 novembre, les Antilles doivent faire face à la saison dite cyclonique. Les phénomènes engendrés, appelés localement ouragans, génèrent des perturbations atmosphériques (vents et houles) qui peuvent avoir de graves conséquences sur les personnes et les biens. Ils sont classés de la catégorie 1, la plus faible, à la catégorie 5, la plus violente. En ce mercredi 30 août 2017, alors qu’Irma prend naissance au large de l’Afrique, les derniers ouragans qui ont touché la Guadeloupe et les Îles du Nord remontent à 1989 (Hugo) et 1995 (Luis).

Situation particulière

Jeudi 31 août 2017, Irma passe en catégorie 2, puis le vendredi 1er septembre en catégorie 3. L’ouragan continue sa progression vers l’ouest et les premières prévisions sont plutôt pessimistes. L’alerte jaune est déclenchée sur les Antilles françaises le dimanche 3 septembre. La population est alors informée de la situation et les premières mesures commencent à être prises. Le général Jean-Marc Descoux, Comgend de Guadeloupe, ordonne de mettre en application les mesures prévues dans le « plan cyclone ».

Phase 1 : Se préparer

Objectif 1 : se préparer et se conditionner tout en poursuivant les missions du quotidien.

En Guadeloupe, où le risque majeur est la submersion de certaines zones côtières, on se prépare notamment à l’évacuation des brigades de Saint-François et de Sainte-Anne. Dans les Îles du Nord, où l’intensité du cyclone devrait être maximale, on s’attend à des vents estimés, à ce moment-là, à 250 km/h et à un risque de submersion important sur toute la zone côtière. À Saint-Martin, les unités de gendarmerie se préparent à résister à la force des vents en calfeutrant les bâtiments. Les familles logées à l’extérieur des emprises sont hébergées par celles qui vivent en caserne. À Saint-Barthélemy, tout le monde est regroupé à l’intérieur de la brigade au sein du fort Oscar.

Objectif 2 : faire face à l’événement cyclonique dans les meilleures conditions possibles.

Mardi 5 septembre, Irma passe en catégorie 4, puis 5. À cet instant, on sait que le nord de l’arc antillais sera touché de plein fouet. Mardi 5 au matin, le Groupe de commandement du Groupement de gendarmerie mobile (GGM) de Toulouse, à 3 militaires, est déployé à Saint-Martin, en appui du commandant de compagnie. Deux téléphones satellites sont également mis en place pour maintenir les liaisons avec les Îles du Nord. L’état-major du Comgend renforce avec 2 officiers le Centre opérationnel départemental (COD) mis en place à 10 h 00 à la préfecture, alors que le centre de conduite des opérations du Comgend est armé à compter de 18 h 00 par un officier et un sous-officier.

Au même instant, la brigade de Sainte-Anne et trois familles de la brigade de Saint-François sont évacuées, alors qu’à Saint-Martin, une partie de la population de certains quartiers sensibles très exposés refuse toujours l’évacuation. Les unités de Guadeloupe sont déjà pleinement engagées au profit des populations et prêtes à faire face à cet événement. L’alerte passe rapidement du niveau orange au niveau rouge puis violet. Le confinement devient total dans la nuit du 5 septembre, au moment où Irma frappe la Guadeloupe, mais surtout les îles du Nord (Saint-Martin et Saint-Barthélemy pour les îles françaises). Ces dernières se trouvent alors sur la trajectoire de l’œil de l’ouragan, où les vents sont les plus forts, dépassant les 350 km/h. La compagnie de Saint-Martin-Saint-Barthélemy, forte de 112 militaires et appuyée par un escadron de gendarmerie mobile et un peloton de la garde républicaine, est alors en première ligne et va subir un choc terrible.

Si le matin du 6 septembre, la Guadeloupe se réveille relativement épargnée, les Îles du Nord connaissent une situation catastrophique. Sur Saint-Martin, le spectacle de désolation qui s’offre à la vue des militaires à la sortie de leurs abris, laisse entrevoir une île ravagée, aux infrastructures détruites. Rien ne laissait prévoir un tel niveau de dévastation.

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Cadre juridique

Le parquet de Basse-Terre, en Guadeloupe, est pleinement compétent sur l’île de Saint-Martin, au travers d’un détachement local. Les événements qui s’enchaînent après le passage de l’ouragan ont au moins deux conséquences au plan judiciaire :

• le recensement et l’identification des victimes ;

• la lutte contre les vols et les pillages.

Médiatisation

Prédisant un bilan humain très lourd, les médias nationaux se rendent rapidement sur place. Relayant trop souvent des informations non recoupées et alarmistes, amplifiant le phénomène des pillages et donc les mouvements de panique, ils créent une pression croissante sur les autorités, et notamment la gendarmerie.

Population

Abasourdie dans un premier temps par l’ampleur des destructions, la population, face à la forte médiatisation des pillages et l’arrivée annoncée d’un deuxième ouragan (José) le 9 septembre, commence à développer un sentiment de peur, notamment chez les métropolitains. Une foule compacte envahit alors les abords de l’aéroport, dans des conditions sanitaires déplorables et dans une logique de « sauve-qui-peut » généralisée qui aboutira à l’évacuation de plus de 7 000 personnes.

Articulation des forces et répartition des missions

Phase 2 : Constater, évaluer, s’engager (6 septembre)

Objectif 3 : renseigner sur la situation après le passage de l’ouragan afin d’évaluer les dégâts et les besoins humains et matériels.

Si la première réaction des gendarmes est de protéger leurs familles et leurs biens et de mettre en sécurité les moyens pour continuer leurs missions, les unités sortent rapidement des casernes pour mener les premières reconnaissances et aider les secours. Une opération est lancée avec le peloton d’intervention de la garde républicaine pour mettre la préfète déléguée à l’abri, alors que la préfecture est totalement détruite.

Les premiers compte-rendus laissent entrevoir le chaos : 90 % des bâtiments sont endommagés, voire détruits. Les routes sont impraticables. Les réseaux d’infrastructure (eau, électricité, téléphone) sont inutilisables. La gendarmerie ne déplore aucun blessé parmi les militaires et leurs familles, même si beaucoup sont sidérés par l’ampleur d’une catastrophe qui a bouleversé intégralement leur milieu de vie et leur projet professionnel. La caserne de Quartier d’Orléans est détruite, celles de Concordia et de la Savane sont fortement endommagées. Un tiers du parc automobile est détérioré ou inutilisable.

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De leur côté, la plupart des habitants sont traumatisés. Ceux qui le peuvent se terrent chez eux. D’autres errent à travers les décombres. Certains cherchent déjà de quoi s’alimenter, d’autres profitent de la désorganisation ambiante pour piller les boutiques éventrées et les logements inoccupés.

Sur Saint-Barthélemy, bien qu’éprouvés également par l’ouragan, les habitants connaissent une situation radicalement différente. Les bâtiments, plus solides, ont mieux résisté, et le civisme a prévalu. Les gendarmes et leurs familles sortent physiquement indemnes de l’épreuve.

Phase 3 : Monter en puissance (07/09 au 16/09)

Objectif 4 : adapter le dispositif territorial et de commandement face à une situation chaotique.

Le temps de prendre en compte la situation dans sa globalité, aussi bien dans les îles du Nord qu’en Guadeloupe continentale, le général Descoux se projette à Saint-Martin dès le vendredi 7 septembre au matin, à la tête d’une « task-force » de 103 militaires, composée de gendarmes mobiles et départementaux, de réservistes opérationnels, de deux plongeurs de la brigade nautique, de deux Techniciens en identification criminelle (Tic), de deux spécialistes des Systèmes d’information et de communication (Sic), d’un officier du corps technique et administratif du bureau soutien finances de l’état-major et d’une équipe médicale opérationnelle gendarmerie avec un médecin. Elle reçoit également l’appui des deux hélicoptères des Sections aériennes gendarmerie (Sag) de Guadeloupe et de Martinique. Se joignent à eux, deux magistrats, le procureur de la République et la présidente du TGI de Basse-Terre, compétents à Saint-Martin.

Après des reconnaissances aériennes de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy, une évaluation de la situation avec le commandant de compagnie de Saint-Martin et un entretien avec l’autorité préfectorale et les présidents de collectivité, le général Descoux décide, en tenant compte des contraintes fortes pesant sur la mobilité, de s’affranchir du maillage territorial de la compagnie. Il divise la zone à contrôler en six sections missionnelles mixtes composées de militaires de la compagnie, de la gendarmerie mobile et de réservistes, appuyées par une réserve composée de capacités rares (Tic, plongeurs, pool police judiciaire, peloton d’intervention de la garde républicaine, Sag, Sic).

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Chaque section bénéficie ainsi d’une large autonomie, avec une capacité de manœuvre déconcentrée, à dominante offensive, adaptée à une réappropriation rapide du terrain, au maintien d’un contrôle de zone efficace et à la création d’un lien de proximité avec la population. Une structure de commandement de type Otan est également mise en place, organisée autour des grandes fonctions classiques. Dès le 8 septembre, huit militaires du Centre de planification et de gestion de crise (CPGC) de la DGGN arrivent à Saint-Martin et forment l’ossature d’un état-major tactique.

L’accompagnement et le soutien logistique et humain, nécessaires au rétablissement des autorités administrative (préfète déléguée) et judiciaire, deviennent rapidement un enjeu prioritaire. Ne bénéficiant d’aucun point d’appui géographique ou fonctionnel sur l’île, ces deux autorités se replient alors dans deux casernes de gendarmerie (hébergement et bureaux). Elles bénéficient de l’appui d’officiers de gendarmerie pour reconstruire rapidement leurs périmètres fonctionnels.

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Objectif 5 : organiser la base arrière en Guadeloupe.

Très rapidement, la triple insularité (Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy) et l’importance de l’opération menée nécessitent de réarticuler la « base arrière » située en Guadeloupe. Constituée par la cellule de conduite des opérations et les services de l’état-major du Comgend, elle apparaît vite sous-dimensionnée, malgré une disponibilité totale des militaires qui la composent. Après six jours d’un rythme plus que soutenu, l’appui de militaires du CGOM, du CPGC ou en provenance de la Martinique et de la Guyane permet de mettre en place, à compter du 11 septembre, un état-major « Irma », miroir de l’état-major tactique et indispensable courroie de transmission entre la zone d’action et tous les acteurs de la gestion de crise (préfectures de région et de zone, DGGN, centre interministériel de crise). C’est aussi cette structure qui, sous l’autorité du colonel Stéphane Paulin, commandant en second du Comgend, permet de conduire, en lien avec l’état-major du Comgend, les opérations préparatoires, puis consécutives au passage du cyclone « Maria » en Guadeloupe et dans les dépendances, le 18 septembre.

Objectif 6 : contrôler les secteurs mis en place sous l’autorité du Comgend.

Dès la connaissance de l’ampleur de la situation, il est décidé de projeter, par voie aérienne militaire, d’importants renforts en provenance de la zone ou de la métropole. De nombreuses unités feront alors une halte de très courte durée (de quelques dizaines de minutes à quelques heures) en Guadeloupe, avant de rejoindre Saint-Martin via un pont aérien. L’aéroport de Grand Case, situé du côté français, a en effet pu être remis en service dès le lendemain de l’ouragan.

Les premiers renforts partent de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle le 7 septembre, en soirée. Les autres s’enchaînent rapidement les jours suivants. Le pic des effectifs est atteint le 16 septembre, avec 670 gendarmes présents à Saint-Martin.

Des composantes variées sont ainsi déployées sur zone : escadrons de gendarmerie mobile, antennes GIGN, gendarmes départementaux, spécialistes (Sic, cellule d’indentification criminelle, plongeurs, institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale) ou encore militaires de l’administration centrale (Sirpa, DPMGN, DSF, DOE, CGOM). Dans le même temps, les armées déploient l’équivalent de trois compagnies pour des missions d’appui au contrôle de zone ou de garde statique. Les gendarmes prennent rapidement le contrôle des points d’intérêt vital (aérodrome de Grand-Case, réserves de carburant et sites de communication). Cette mission, supposant des gardes statiques, s’est rapidement étendue aux supermarchés et aux points de stockage des biens logistiques.

Phase 4 : Stabiliser (07/09 – 30/11)

En 72 heures, l’engagement des gendarmes permet de faire cesser les pillages au sein des six secteurs, au moyen de patrouilles à pied, puis en véhicules dès que les routes ont été déblayées. Dans le même temps, un soutien actif est apporté à la phase de secours. La remise en place d’une structure chargée de la police judiciaire, avec l’ouverture de bureaux pour la prise de plainte, a rapidement porté ses fruits. Un mois après la crise, le traitement judiciaire des infractions relevées sur Saint-Martin, réalisé conformément aux directives du Parquet, a abouti à l’établissement de 168 procédures. 17 de ces faits sont relatifs à des infractions en matière d’armes et 119 en lien avec des pillages. Au total, 170 interpellations, dont 139 pour pillages ou autres vols d’opportunité, et 131 gardes à vue ont été opérées. Les magistrats ont délivré un satisfecit pour le travail réalisé.

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Pour la première fois, une compagnie de marche à 73 réservistes est déployée à Saint-Martin le 27 septembre, pour une mission de sécurisation d’une durée de trois mois. Une 2e unité du même type est engagée dès le 26 octobre. Ces réservistes ont montré leur capacité à être employés en situation dégradée, apportant une réelle plus-value dans les relations avec la population. À Saint-Barthélemy, la gendarmerie a repris une activité quasi normale au bout d’une dizaine de jours.

À compter du 1er décembre 2017, un retour progressif à la normale est engagé, même si les moyens déployés, notamment par des gendarmes en mission de courte durée, reste atypique. Au 1er février 2018, soit environ six mois après la crise, les effectifs de gendarmerie sur Saint-Martin et Saint-Barthélemy sont revenus à 210 militaires.

La manœuvre logistique

Fondamental pour la réussite et la conduite des opérations dans ce type de situation, le volet logistique est pris en compte à tous les échelons, aussi bien au niveau central que local.

• Il s’est appuyé localement sur les deux états-majors de Saint-Martin et de Guadeloupe, ainsi que sur les vecteurs aériens et maritimes réquisitionnés par lapréfecture.

• Le budget a été abondé de plus de 4 400 000 euros afin de faire face aux nombreuses dépenses et de couvrir les achats locaux.

• Le plan psychologique a été pris en compte par la mise en œuvre d’une cellule permettant d’armer un sas de décompression pour accueillir les familles et les militaires dans les meilleures conditions possibles et d’assurer un suivi individualisé.

Points clés des opérations

La rapide montée en puissance des moyens matériels et humains, avant et après le passage des cyclones, appuyés sur un dispositif local comportant des infrastructures propres, a permis de rapidement stabiliser, puis rétablir la situation.

Facteurs de réussite :

• La résilience du dispositif initial (statut militaire, logement concédé par nécessité absolue de service, soutien intégré, formation générale et spécifique), la mise en place d’une architecture de crise dédiée, l’injection rapide de renforts et de soutien parfaitement dimensionnés, en nombre comme en compétences, et l’appui permanent des services du CGOM et des directions de la DGGN, ont permis de conduire toutes les lignes d’opérations dans de bonnes conditions et de positionner la gendarmerie comme l’acteur majeur de la réponse de l’État à cette crise.

• Le déploiement d’une dizaine de spécialistes des Sic depuis les Antilles-Guyane et la métropole a permis de rétablir les communications de la gendarmerie (téléphone, internet, visio-conférence) dès le 11 septembre.

• Sur décision présidentielle, le Comgend de Guadeloupe s’est vu attribuer les responsabilités de coordinateur des forces de sécurité. Cette mesure conduit à créer rapidement une nouvelle structure de coordination et à adapter la chaîne de commandement gendarmerie.

Facteurs d’adversité :

• Taux de criminalité élevé sur l’île de Saint-Martin ;

• frontière terrestre ouverte avec Sint Maarten, partie hollandaise de l’île ;

• totalité des voies de communication initialement mises hors-service ;

• absence totale d’eau douce sur l’île ;

• avalanche de rumeurs infondées sur les réseaux sociaux ;

• passage de l’ouragan «José» le samedi 9 septembre, entraînant le calfeutrage des forces et l’interruption des trafics aériens et maritimes pendant plus de 24 heures ;

• passage de l’ouragan «Maria» le 19 septembre, entraînant d’importants dégâts sur le magasin du Comgend, situé à Basse-Terre, en Guadeloupe ;

• double et triple insularité à 7 000 km de la métropole et à 250 km de la Guadeloupe.

Bilan

La désorganisation de la société engendrée par les dégâts de l’ouragan, la triple insularité et la multiplication des facteurs d’adversité ont rendu la manœuvre de la gendarmerie particulièrement complexe.