Immersion

Paris : la justice sous protection

Auteur : le lieutenant-colonel (R) Matthieu Frachon - publié le
Temps de lecture: ≃8 min.
© GND F. Garcia

S’il est un lieu emblématique de la fonction judiciaire, c’est bien le Palais de Justice de l’île de la Cité, à Paris. Depuis le Xe siècle, il trône au centre historique de la capitale. Ici « hora fugit, stat jus », les heures passent, la justice demeure, tel qu’il est inscrit sur le cadran solaire qui domine la Seine du côté du quai des Orfèvres. Au sein de ce palais de justice, protégé par les gendarmes depuis des siècles, le commandement militaire est une institution tout autant qu’une belle machine.

Que l’on soit justiciable ordinaire, professionnel du droit ou traqueur de l’information, on n’entre pas dans le Palais de Justice de l’île de la Cité sans ressentir une impression de grandeur et de majesté. La grille imposante du boulevard du Palais ou les marches de marbre blanc de la rue du Harlay renforcent l’aspect solennel du lieu. Les bureaux du commandement militaire du Palais de Justice sont plus sobres. Comme souvent dans ces lieux historiques, les aménagements intérieurs sont sommaires, administratifs, parfois peu pratiques. Peu importe, la vocation des gendarmes du palais n’est pas de rester dans leurs bureaux.

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C’est par un escalier étroit que l’on entre dans les coulisses du palais. Le contraste avec les immenses galeries est saisissant. Les gendarmes sont là, au détour d’un pilier, en poste devant une salle, passant dans une coursive, arpentant les 27 kilomètres de couloirs. Parfaitement intégrés dans ce paysage, les militaires, revêtus dans leur grande majorité de la tenue de service courant, sont bien présents. Les salles se répondent et forment un puzzle qui doit avoir sa logique. Les avocats en robe noire et rabat blanc passent avec leurs dossiers sous le bras. La solennité du lieu n’échappe à personne et les éclats de voix sont rares, même dans ces immenses couloirs où se succèdent les lourdes portes des salles d’audience, les plaques de marbre et les statues. Un escalier mène vers une juridiction particulière, un autre lui fait face et va vers les bureaux des magistrats.

Les premiers gendarmes que croise le visiteur ou le professionnel, sont ceux qui sécurisent les quatre entrées du Palais. Le filtre n’est pas le même selon la qualité de celui qui désire y accéder. C’est un dispositif classique : le professionnel montre sa carte à l’entrée qui lui est dédiée et passe, le justiciable ou le visiteur se soumet au rituel du portique et du tunnel à rayons X, permettant d’inspecter sacs et mallettes. La sécurisation des accès s’adapte aux exigences du lieu : manifestations, audiences à risque, tensions extérieures… Et puis il y a la dimension touristique, avec l’entrée de la Sainte Chapelle, gérée par une sécurité privée, dont l’accès est mitoyen à celui du Palais pour le public. Mais l’entrée la plus compliquée est celle des détenus. Pour cela, il faut aller de l’autre côté du bâtiment, celui qui donne sur le Quai des Orfèvres. Les fourgons de l’administration pénitentiaire amènent les détenus qui vont comparaître. Ils viennent, entre autres, de Fresnes, de la Santé, de Fleury-Mérogis. Une fois passé le portail, ils sont pris en charge par les gendarmes.

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Une sorte de grosse cabine trône à l’entrée du couloir, juste après la petite salle de passation de responsabilité entre la pénitentiaire et la gendarmerie. Ce portique à onde millimétrique, qui détecte les objets non métalliques, reste l’expression la plus poussée de la sécurité. Puis, c’est la remontée vers les ors du Palais, contraste saisissant. Ici, c’est la « souricière », un des nombreux endroits mythiques de la Cité. À l’époque où la presse allait et venait à sa guise dans les couloirs de la police judiciaire et du Palais, un nombre incroyable de photos a été réalisé dans cette partie souterraine. Le couloir évoque plus une champignonnière qu’un lieu de justice.

Ce flux des entrants est un véritable défi. Une machine quotidienne très rodée et très complexe. Qui doit comparaître ? Quel est son profil ? Sa dangerosité ? Quelle escorte doit-on prévoir dans l’enceinte du Palais ? On ne gère pas un Détenu particulièrement signalé (DPS) sans un protocole adapté. La question des déplacements des personnes qui vont comparaître détenues nécessite de l’adaptation et de la réactivité. Si l’affaire est médiatique, il faudra en tenir compte ! Si dans une même affaire il y a un risque de violence entre les prévenus, il faut agir en conséquence. Itinéraires, nombre de gendarmes, horaires… Tout doit être pris en compte. Avant la comparution, il faut garder le détenu, attendre qu’il soit appelé, l’escorter à chaque suspension d’audience. Derrière le box des accusés, les gendarmes ont leur domaine, une salle où patientent les témoins, un bureau, souvent étroit et peu pratique, car ici, la place est comptée.

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Le point culminant du quotidien de ce bâtiment, ce sont les procès. En assises, en appel, en cassation, ils sont l’expression de la justice, un théâtre plus ou moins dramatique. La gendarmerie du Palais assure la sûreté et la police des audiences. Là encore, tout est affaire d’adaptation et d’anticipation. Car une affaire « banale » peut très vite déraper, un incident se transformer en bagarre. Aujourd’hui, c’est une audience en appel dans une affaire de stupéfiants. Les prévenus sont dans la salle, ils comparaissent libres. C’est le parquet qui a fait appel. Il risque d’y avoir des condamnations à de la prison ferme et nul ne sait comment les protagonistes réagiront. Le commandement militaire a demandé un renfort de gendarmes pour cette affaire. Le verdict peut être tardif, comme souvent, et il faut tout prévoir, y compris le repas des militaires. Les magistrats et les gendarmes échangent en permanence des informations autant pratiques que sensibles.

L’anticipation est permanente, la réactivité nécessaire. Quelques jours auparavant, devant la salle où se tenait un procès impliquant des gens du voyage, deux témoins se sont battus et la Section de surveillance et d’intervention (SSI) du détachement de gendarmerie du palais a dû les séparer et ramener le calme. Derrière les massives portes en bois des salles d’audience, l’ambiance est parfois tendue. La figure familière des deux gendarmes derrière l’accusé dans le box n’est pas la seule à monter la garde. Selon la sensibilité des débats, un ou plusieurs gendarmes sont au fond de la salle, prêts à intervenir. Les deux chambres d’instruction criminelle sont des endroits à risque : un prévenu peut y entrer libre et en sortir menotté, et les affaires se succèdent à un rythme soutenu. Là encore, la planification et l’anticipation règnent. Les plannings des salles d’audience sont scrutés, la relation qui unit les magistrats et le commandement militaire joue à plein. C’est alors que le dispositif est programmé, tout en sachant qu’il peut évoluer très vite, d’une heure à l’autre. L’arrivée d’une personnalité et de sa cohorte de caméras réclame plus de personnels, par exemple.

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Derrière la Sainte Chapelle, les gendarmes paraissent plus nombreux, le P.C. sûreté est proche et l’heure de la relève arrive.

C’est une grande salle remplie d’écrans, un centre opérationnel classique. Les caméras permettent de démultiplier les yeux des militaires. Les opérateurs et opératrices observent sur leurs ordinateurs, zooment et signalent ce qui doit l’être.

L’immense et célèbre salle des pas perdus est fermée au public. Elle est en travaux pour accueillir le dispositif du « V13 », le procès des attentats du 13 novembre 2015, qui s’ouvrira le 8 septembre prochain. Sous nos pas, preuve du lien entre la gendarmerie et le Palais, il y a l’ancienne salle moyenâgeuse des « gens d’armes ». Les interminables couloirs s’étirent jusqu’à la sortie monumentale dans la cour du Mai. Sous l’escalier à droite, se trouve la buvette des avocats, enfin se trouvait ; le lieu est désormais le domaine des gendarmes de la SSI. Le bar incongru, souvenir du passé, se dresse face à une grande table. L’armement est dans les armoires fortes, des vestiaires permettent de se changer. Un groupe rentre de patrouille au sein du Palais. Tout est calme, mais il y a eu quelques éclats de voix à proximité d’une audience en appel.

L’équipe du soir entre dans les bureaux du commandement militaire, le briefing va commencer. Tout va être passé au crible : audiences sensibles, détenus à risque, personnalité en approche… Une journée ordinaire au Palais de Justice de l’île de la Cité.

À noter : le Palais en chiffres - Le PJP abrite, depuis que le tribunal judiciaire a été inauguré aux Batignolles, les cours d’assises, d’appel et de cassation. Ce sont 4 hectares au sol, soit 120 000 m², sept niveaux avec entresols, 27 kilomètres de couloirs, dont sept en sous-sol, 7 000 portes et près de 3 105 fenêtres, mais surtout 25 salles d’audience. Lieu de justice depuis le Xe siècle, il est sous protection militaire depuis lors par décision royale.
À noter : le dispositif militaire du Palais de Justice - Commandé par deux officiers de la Région de gendarmerie d’Île-de-France (RGIF), un colonel et son adjoint, du grade de capitaine, le dispositif se répartit ainsi : 30 gardes républicains, deux escadrons de gendarmes mobiles. Au total, ce sont plus de 150 militaires qui assurent quotidiennement leurs missions au sein du Palais. Sur demande, des renforts peuvent être affectés par la RGIF, notamment des équipes spécialisées cynophiles, NRBC, anti-drones, tireurs d’élite… Ils assurent en outre la protection des Premiers présidents et procureurs généraux de la Cour de cassation et de la Cour d’appel.