Immersion

Dans les coulisses d’un exercice « Tuerie de masse », ou comment les gendarmes s’entraînent-ils à faire face à une telle crise ?

Auteur : capitaine Marine Rabasté - publié le
Temps de lecture: ≃9 min.
© GIGN

Afin de maintenir leur capacité d’action dans les crises de haute intensité, les gendarmes s’entraînent régulièrement. Retour sur un exercice Nombreuses victimes (NOVI), organisé le groupement de gendarmerie départementale de l’Eure et impliquant le GIGN, sur un site Center Parcs.

Au sein du Center Parcs Les Bois-Francs, en Normandie, des coups de feu se font entendre dans le Dôme où se trouve la majorité de la population de l’établissement. Quatre terroristes s’y sont introduits et ont ouvert le feu.Élaboré en lien étroit entre le groupement et les militaires de la cellule préparation opérationnelle du GIGN, Charly et F-X, ce scénario est celui de l’exercice réalisé mardi 7 juin 2022. S’il est fictif, il pourrait cependant se produire. C’est pourquoi les gendarmes s’entraînent au plus proche de la réalité.

Un exercice dimensionné

Avec plus de 100 plastrons et de nombreuses unités engagées, la manœuvre était d’ampleur ce mardi 7 juin. Son organisation a d’ailleurs nécessité une préparation de plusieurs mois par le Groupement de gendarmerie départementale de l’Eure (GGD27), la préfecture et le GIGN, avec le concours de la direction du Center Parcs. En ce début de saison, 2 000 personnes séjournent en effet dans le village vacances. Assurer la sécurité de l’exercice était une priorité.

Ensuite, il a fallu créer de toute pièce un scénario. « Beaucoup de choses se joueront en conduite, mais nous voulions un scénario de base, afin de simuler une crise de très haute intensité, explique le lieutenant-colonel Hervé, adjoint au commandant de groupement, en charge de l’organisation de l’exercice. Il faut par ailleurs que celui-ci ait un intérêt pédagogique pour les unités ». Et l’officier l’avoue, le scénario choisi n’est pas aisé. « On est sur ce qu’il y a de plus complexe. La tuerie de masse, l’application du schéma national d’intervention… Et même le lieu ! Le Dôme est immense, il y a beaucoup d’accès, de pièces et de recoins ».

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Pour que la manœuvre corresponde toutefois au nombre de personnels pouvant être engagés ce soir-là, les membres de la cellule préparation opérationnelle du GIGN, qui ont contribué à crédibiliser l'exercice, ont prévu des zones de No play, c’est à dire des endroits existants mais n’ayant pas à être pris en compte lors de l’exercice.

À noter : même s'il vise à se rapprocher de la réalité, un exercice engage rarement autant d’unités de gendarmerie qu’en cas réel d’attaque terroriste. S’agissant d’une situation fictive, les groupements de gendarmerie ne peuvent pas la faire primer sur l’activité opérationnelle susceptible de survenir simultanément. Ils maintiennent donc une capacité d’intervention, hors exercice.

L’action des gendarmes ne sera également pas la seule ce soir-là. En effet, autorités de la préfecture, Services départementaux d’incendie et de secours de trois départements, SAMU et autorité militaire seront aussi présents, comme ils le seraient en réalité. Au total, 350 à 400 personnes se trouveront sur le site, au plus fort de la crise.

« On n’attend pas que l’événement se produise pour s’entraîner »

L’exercice se veut réaliste. « Pour que l’entraînement soit complet, il faut jouer au plus proche de la réalité. Au niveau du GGD27, on engage les brigades, les PSIG, l’Escadron départemental de sécurité routière, une chaîne de police judiciaire, le Centre des opérations et de renseignement, les SIC, les officiers de l’état-major et, bien évidemment, le commandant de groupement… Chacun a un rôle important à jouer » précise le colonel Emmanuel Gros, commandant le groupement de gendarmerie départementale de l’Eure. Pour le commandement, les attentes sont nombreuses et chaque action va être observée. La Cellule départementale d’observation et de surveillance (CDOS) est même chargée de filmer l’exercice afin qu’un débriefing puisse être fait, à l’issue, devant l’ensemble des militaires du groupement.

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Pour le commandant de groupement, les attentes sont multiples. « D’abord, on veut provoquer une prise de conscience chez les gendarmes face à une menace du haut du spectre, il s’agit clairement d’un changement de paradigme par rapport aux missions du quotidien. Avec les munitions marquantes, ils savent s’ils ont été touchés, le niveau de stress est plus élevé qu’un exercice plus traditionnel. Ensuite, et c’est l’objectif majeur, il s’agit de nous préparer collectivement pour une réponse opérationnelle rapide et efficace et ainsi préserver un maximum de vie durant cette première heure d’action des terroristes si importante avant l’arrivée des unités spécialisées. Et enfin, l’exercice doit permettre de travailler la coordination entre tous les services de l’État mobilisés et l’opérateur du site. »

À noter : Les munitions marquantes, aussi appelées Simunition, sont des munitions d’exercice non létales, permettant de simuler l’impact d’un tir grâce à un marquage à la peinture.

22h : mise en place de l’exercice

Il est 22 heures quand l’exercice commence à se mettre en place. Les deux militaires de la cellule préparation opérationnelle du GIGN débutent le briefing des plastrons. Leur rôle est important, surtout pour 10 d’entre eux. Ils seront ceux qui ont vu les terroristes et qui renseigneront les gendarmes. Vient ensuite la préparation des quatre terroristes, qui ne sont autres que quatre membres du GIGN, équipés d’armes avec lesquelles ils tireront des balles de peinture. Pour eux aussi, le jeu d’acteur est primordial. Place, comportement, actions, rien n’est laissé au hasard. Tout doit se rapprocher des conditions d’une vraie tuerie de masse, comme il y a pu avoir au Bataclan le 13 novembre 2015. A 23 heures, tout est prêt. Charly et F-X lancent le top départ, des coups de feu retentissent. Sans plus attendre, un membre de la direction du Center Parcs appelle le 17 et lance l’alerte. « Bonjour, je suis Johan du Center Parcs des Bois Francs. Je vous appelle car on vient d’entendre des coups de feu dans le Dôme. Des clients sortent en courant et hurlant et disent que des individus tirent sur eux. Il y a des terroristes, venez vite ! ». Pour les gendarmes, l’alerte est lancée, la manœuvre débute.

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La montée en puissance des moyens

À partir de ce moment-là, ce sont près de 4 heures d’exercice qui s’amorcent. Arrivée de la brigade la plus proche, de la brigade motorisée puis des deux PSIG Sabre du Groupement, sur les lieux, prise de renseignements.

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Rapidement, l’alerte au GIGN est donnée. Dans une situation de crise comme celle-ci, ils sont les seuls en mesure d’intervenir en toute sécurité et de permettre de préserver le maximum de vies. Sous les regards de Charly et F-X, les gendarmes départementaux progressent et mettent en place un bouclage.

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Entendant des coups de feu, ils tentent d’entrer par l’entrée principale. L’un d’eux est touché. Ils fixent la menace. Parallèlement, un Poste de commandement opérationnel (PCO) se met en place. Le préfet et le commandant de groupement arrivent sur les lieux. Les négociateurs régionaux aussi.

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Les abords du Dôme ressemblent à une vraie fourmilière. En moins d’une heure, deux sections de la Force intervention (F.I.) du GIGN sont sur place. Sous le commandement du chef de force, ils ne tardent pas à investir les lieux et relèvent les unités départementales primo-intervenantes. Au PCO, le commandant du GIGN rejoint les autorités présentes. S’organise alors une manœuvre d’ampleur afin de coordonner toutes les forces en présence.

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Neutralisation des terroristes

La mission est claire : il faut neutraliser les quatre terroristes, tout en préservant la vie. Pour le GIGN, la gestion des crises de haute intensité est rodée. L’unité a été créée pour cela, elle s’entraîne pour cela et y est préparée. Suivant les principes de l’intervention spécialisée, les membres du Groupe progressent dans le Dôme. En liaison radio permanente avec le chef de la F.I., les deux sections agissent en coordination et prennent en compte chacune un secteur. L’objectif est d’être rapide, afin qu’il y ait le moins de victimes possibles. Car les terroristes continuent à tirer et de nombreux blessés gisent déjà sur le sol.

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Ils avancent compartiment de terrain par compartiment de terrain. Une fois une zone sécurisée, les gendarmes des PSIG peuvent extraire les blessés et les conduire à l’extérieur, jusqu’à la zone de recueil où ils sont pris en charge par les services de secours et les gendarmes départementaux. Les terroristes sont localisés, mais les lieux sont piégés par des explosifs. Cela n’arrête pas les militaires car, dans la colonne d’assaut, un dépiégeur est présent.

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Progresser, riposter, neutraliser et sauver. En quelques minutes, dans la pièce, les quatre terroristes sont neutralisés. Mais quatre, c’est le chiffre donné par les victimes. Et s’il y en avait d’autres ? C’est pourquoi, la manœuvre ne s’arrête pas là et il faut encore sécuriser le reste du Dôme. Ce n’est qu’à 3h30 que l’exercice se termine.

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Un schéma national d’intervention

Cet exercice témoigne de la capacité de montée en puissance de la gendarmerie et de la complémentarité des différents services de l’État. En cas d’attaque terroriste, la gestion de la crise est régie par le Schéma national d’intervention (SNI) des forces de sécurité, adopté en 2016 à la suite des attentats du Bataclan. Face à une tuerie de masse, le facteur temps est déterminant : plus le temps s’écoule, plus le nombre de victimes augmente. Faire cesser le plus rapidement possible une attaque terroriste est une exigence majeure, que doit garantir l’État. Le SNI définit alors les unités d’intervention selon différents niveaux de capacités et d'emploi, de l’intervention élémentaire, relevant de tous les gendarmes et policiers, à l’intervention spécialisée, dévolue aux forces d’intervention comme le GIGN et le RAID. Entre les deux, on retrouve l’intervention intermédiaire qui, elle, est du ressort des unités telles que les PSIG Sabre et les BRI. La collaboration entre les différentes unités est ensuite organisée par le texte. Principe du menant-concourant, instauration d’une procédure d’urgence absolue permettant à toutes les unités d’intervenir en urgence en tout point du territoire, indépendamment de leur compétence territoriale, ou encore création de la fonction de commandant et de coordinateur des opérations d’intervention spécialisée, tout y est mentionné afin d’optimiser la gestion des crises de haute intensité.