Immersion

Dans les coulisses des projections du GIGN

Auteur : le commandant Céline Morin - publié le
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Réception du fret sur le port.
© Gendarmerie nationale

Derrière chaque projection du GIGN, se met en place une manœuvre logistique plus ou moins complexe en fonction de la mission. Un soutien, intégrable et intégré, qui œuvre à la réussite de chaque déploiement opérationnel du GIGN, que ce soit en métropole, lors des traques par exemple, ou encore outre-mer.

Projeter un nombre conséquent de militaires du GIGN et tout leur équipement, par exemple à quelque 15 000 km de la métropole, et soutenir matériellement l'AGIGN locale, n’est pas chose aussi aisée qu’il y paraît ! La manœuvre de soutien, qui couvre de bien nombreux aspects, doit en effet se mettre en place en cohérence avec la stratégie opérationnelle, et donc en anticipant les futurs besoins inhérents à la mission, mais aussi les contraintes du terrain et de temps, notamment les délais de déplacement qui peuvent être particulièrement importants en outre-mer. Ces deux dernières années, la pandémie y a par ailleurs greffé un certain nombre d’incertitudes et une bonne dose de complexité, au regard de l’évolution des restrictions, obligeant à une réactivité dans la réarticulation du dispositif.

Une manœuvre de soutien intégrée et intégrable

Au sein du GIGN, cette mission est dévolue à l’État-major soutien finances (EMSF), qui s’attache à suivre les douze points de la Doctrine interarmées (DIA). Pour ce faire, tous les officiers sont formés par les armées (Brevet de Qualification logistique interarmées niveau 2, voire 3, NDLR). De même, les sous-officiers de l’EMSF, particulièrement ceux du Bureau du soutien opérationnel (BSO), sont formés à l’utilisation des outils informatiques militaires (SILRIA), ainsi qu’à la réglementation douanière. Ces formations, communes avec les armées, leur permettent de s’appuyer sur les vecteurs militaires, en collaboration étroite avec le CSOA (Centre du Soutien des Opérations et des Acheminements). Le GIGN possède ainsi la faculté de s’intégrer dans une manœuvre globale organisée par les armées, ce qui lui permet de projeter le fret nécessaire, quel que soit le théâtre sur lequel il est engagé.

Le soutien est ainsi totalement intégré au Groupe, lui permettant d’être réactif et d’intervenir de manière autonome, c’est-à-dire pourvoir à ses besoins spécifiques, sans être une charge supplémentaire pour l’échelon territorialement compétent. Ce fut le cas lors des dernières crises rencontrées en métropole (traques...). Cette capacité lui permet de s’intégrer notamment dans un dispositif global pouvant être déployé par le Centre national des opérations (CNO) et le commandement territorial.

« Dans le soutien opérationnel, la guerre se gagne en amont, c’est de la planification ! La suite, c’est de la conduite, de la réaction, insiste le LCL Cédric T., chef de l’EMSF. Nous devons donc mener une réflexion d’ensemble, car il ne s’agit pas seulement de projeter du personnel, il faut aussi prendre en compte toutes les contraintes. Cela nécessite un important travail d’anticipation et d’analyse, afin d’identifier les besoins et les moyens, tant matériels qu’humains, qu’il faudra projeter, et ce sans obérer les capacités du G.I. sur le reste du territoire national ou en cas de besoin de renfort sur un théâtre étranger. Nous devons trouver le juste équilibre. »

Projection d'une équipe de reconnaissance

Dans la perspective d'une projection d'ampleur anticipée, l’EMSF travaille en amont sur la planification nécessaire, de front avec les multiples projections du groupe, anticipées ou en urgence, en métropole comme à l’étranger. Si un besoin en informations complémentaires se fait jour, il est en mesure d'envoyer sur place une équipe de reconnaissance J4, comme cela a par exemple pu se faire pour la sécurisation du référendum en Nouvelle-Calédonie, et ce, dans le cadre d'une mission plus large d’audit de sécurité des emprises gendarmerie.

En contact direct avec les différents acteurs en présence (J35, COMGEND, CNO…), l’EMSF a ainsi pu exprimer les différents besoins du G.I. en termes d’hébergement, d’alimentation, de mobilité, de transmissions, de points de carburant et de stockage, d’entretien des véhicules et de l’armement, etc., lui permettant ainsi d’appuyer sa manœuvre sur l’existant et d’ajuster son dispositif en fonction des besoins opérationnels spécifiques et des contraintes décelées lors de la reconnaissance. Celle-ci, réalisée dans un temps contraint, nécessitera de parcourir plus de 2 500 km pour s’assurer de la viabilité des axes et appréhender l’environnement et ses exigences, en termes de risques, d’élongation et donc de délais d’intervention pour l’Intervention spécialisée (I.S.).

Forts de cette « reco » et de l’expérience acquise au fil des opérations, « nous avons pu identifier plus finement les besoins opérationnels et ainsi anticiper la manœuvre logistique, en déterminant dans quels domaines nous pourrions nous appuyer sur l’existant et dans quels domaines il nous faudrait prévoir la projection de moyens matériels et humains, explique le chef de l’EMSF. Par exemple, l’état des routes nous a conduits à prévoir l’acheminement de pièces de rechange pour les véhicules blindés, mais il fallait aussi s’assurer de la présence de personnels en capacité d’assurer les réparations. Même chose pour le maintien en condition opérationnelle de l’armement spécifique de l’unité. S’est également posée la question des communications. Il a d’ailleurs été décidé de projeter un J6 (transmetteur) pour travailler sur nos relais et notre système radio. »

Dès le mois d’août, l’EMSF était ainsi en mesure de faire des propositions tactiques au futur Chef opérationnel de l’intervention spécialisée (COIS), prenant en compte l’emplacement des "pods" logistiques (équipements, armement, moyens mobiles).

De l’anticipation à la mise en musique

La mise en musique se passe ensuite à Satory, sous la baguette du BSO, dont les militaires préparent le fret, avec le renfort de camarades pour la réalisation des colisages d'ampleur. Et certains volumes ont de quoi impressionner, d'autant que lors de la préparation de la mission en Nouvelle-Calédonie, le Groupe a profité de l’affrètement maritime pour projeter du matériel à destination de ses antennes de Polynésie, de La Réunion et de Mayotte, où le navire faisait escale.

Mais il ne s’agit pas simplement de charger du matériel à bord d’un avion ou d’un bateau : il faut identifier les matériels sensibles au regard des règlements IATA relatifs au transport des matières dangereuses, procéder au conditionnement, au colisage et au palettisage des équipements, sans omettre aucune des formalités obligatoires : référencement par catégorie, déclaration en douanes, pose de scellés et/ou d’une puce RFID…

« Il y a de nombreuses règles administratives et douanières à prendre en considération. Par exemple, le dédouanement est différent entre le matériel qui restera sur place au terme de la manœuvre et celui qui fera retour vers la métropole. Ils doivent donc faire l’objet d’un colisage séparé. Les munitions font l’objet d’un octroi en mer, comme si elles devaient toutes rester sur place… Ce qui nécessite de nouvelles formalités pour le retour. Pour tous ces détails, l’appui des sections transit des Commandements de la gendarmerie outre-mer, rodées à ces procédures, est indispensable, poursuit le le CNE Éric, chef du BSO. Sans oublier que chaque cellule transit du CSOA applique ses propres process. »

© Gendarmerie nationale

Désigné J4 pour la mission en Nouvelle-Calédonie, l’officier, qui a assuré la conduite tout au long de l’opération, a donc fait partie des précurseurs projetés dès le mois de novembre, afin de réceptionner le fret au fur et à mesure de son arrivée. « L’objectif étant bien évidemment que le matériel passe le moins de temps possible sur le port en ce qui concerne le fret maritime, de le répartir rapidement entre les différents pods logistiques, mais aussi de mettre les équipements à disposition des opérationnels, pour leur permettre d’assurer immédiatement leurs missions d’observation surveillance, ainsi que le recyclage de l’AGIGN, organisé à l’occasion de ce déplacement. Nous-mêmes avons mis cette projection à profit pour effectuer un audit du matériel de l’antenne et identifier les besoins de renouvellement. »

Et le LCL Cédric T. de conclure concernant cette mission : « Ce n’était pas une manœuvre de crise, au sens où elle était anticipée, mais elle n’était pas simple pour autant. Heureusement, un certain nombre de contraintes ont pu être évitées grâce à l’accueil favorable du CNO à Paris, et surtout du COMGEND, du J35 et du J4 du CNO projetés en Nouvelle-Calédonie. Tout le monde a travaillé ensemble. »

À noter :

selon la nomenclature de l'OTAN, les fonctions de l'état-major sont dénommées par une lettre - J pour Joint, interarmées - suivie d'un chiffre pour la fonction. Cette nomenclature est reprise dans les opérations de l'Union européenne : J1 : personnel ; J2 : renseignement ; J3 : opérations ; J4 : logistique ; J5 : planification et politique ; J6 : systèmes d'information et communication (Sic) ; J7 : exercices et retour d'expérience (retex) ; J8 : budget et financement ; J9 : actions civilo-militaires (Cimic) ; J 35 planification des opérations.