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Contrôle des flux : les forces de gendarmerie et des douanes font corps sur l’autoroute A1

Auteur : le commandant Céline Morin - publié le
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© MI DICOM - A. Lejeune

Le peloton d’autoroute de Senlis et les brigades motorisées de l’Oise se sont associés à la brigade des Douanes de Nogent-sur-Oise, ce 22 avril, pour mener une opération conjointe d’ampleur sur l’autoroute A1. Leur objectif : détecter les trafics en tous genres et, à défaut de grosses saisies, asseoir la présence des forces de l’ordre sur le terrain, afin de déstabiliser les délinquants par ces démonstrations de force aléatoires.

Il est un peu plus de 9 heures, ce jeudi 22 avril, lorsque les effectifs du Peloton d’Autoroute (P.A.) de Senlis (60), rejoints par leurs camarades des Brigades motorisées (B.Mo.) de l’Escadron départemental de sécurité routière (EDSR) de l’Oise et une équipe cynophile spécialisée en recherche de stupéfiants du Groupe d'investigations cynophile (GIC) de Senlis, se rassemblent devant les locaux du P.A. pour un dernier briefing avant le début de l’opération de contrôle des flux prévue ce jour-là, en coopération avec la brigade des Douanes de Nogent-sur-Oise. Celle-ci est organisée sur réquisition des procureurs de la république des Tribunaux judiciaires de Senlis, de Compiègne et de Beauvais.

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L’A1, un axe majeur pour les trafics en tous genres

Axe majeur reliant le bassin parisien au nord de la France et de l’Europe, l’autoroute A1 connaît une fréquentation importante et quasi-constante, même si les limitations de déplacement inter-régions et le couvre-feu liés aux restrictions sanitaires ont fait baisser le trafic, principalement des véhicules particuliers, de près de 60 %. Ce sont ainsi entre 90 000 et 100 000 véhicules qui empruntent chaque jour cette autoroute, dont 30 % de poids lourds, circulant de jour comme de nuit. Toute la délinquance passant par la route, cet axe se trouve de fait au cœur de problématiques diverses, tels les vols de fret ou de carburant, les trafics en tous genres ou encore les Étrangers en situation irrégulière (ESI).

La situation géographique de l'A1 la rend particulièrement propice aux trafics de stupéfiants, occasionnant de belles saisies : « Les douanes sont tombées sur 3 kg de MDMA il y a 15 jours. L’an dernier, le P.A. a fait 2 kg de cocaïne, avec un refus d'obtempérer, et les saisies de cannabis, de quelques grammes à quelques centaines de grammes, sont régulières. Nous sommes d’ailleurs à l’origine de 50 % des Amendes forfaitaires délictuelles (AFD) pour usage de stupéfiants du département de l'Oise et de 40 % des procédures au niveau de la Picardie. Nous avons par ailleurs enregistré 563 conduites sous stupéfiants, présente le Lieutenant (LTN) Pierre Pagenel, commandant le P.A. Nous ne nous attachons pas seulement à faire de la sécurité routière, mais véritablement de la sécurité des mobilités. On peut ainsi s'approprier toute la délinquance. Bien sûr, nous adaptons nos actions en fonction des problématiques. Pour le vol de fret et de carburant, par exemple, nous allons nous orienter vers une présence nocturne sur les aires de repos. Cela a d’ailleurs abouti à un beau flag’ en octobre 2019, donnant par la même occasion un coup de frein au phénomène. Notre occupation du terrain et quelques opérations ciblées, au cours desquelles nous avons interpellé quelques passeurs, nous ont également permis d’influer sur les flux d’ESI. Enfin, les opérations de contrôle de flux nous permettent entre autres de détecter toutes sortes de trafics. »

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Détection des marchandises illicites ou non déclarées

La mission du jour assignée aux différentes patrouilles : détecter et contrôler les véhicules circulant dans le sens Paris-Lille, susceptibles de transporter des marchandises illicites ou non déclarées, dissimulées dans des caches ou avec une lettre de voiture (CMR) ne correspondant pas à la marchandise transportée. Dans le viseur, les produits stupéfiants, les marchandises contrefaisantes, le tabac de contrebande ou encore de l’argent issu du blanchiment.

L’objectif paraît simple, mais le dispositif mis en œuvre pour l’occasion, à l’initiative du P.A. de Senlis, revêt une ampleur exceptionnelle : près de soixante-dix personnels, militaires de la gendarmerie et agents des douanes, renforcés par un opérateur du GIE Argos (lire encadré ci-dessous), sont ainsi mobilisés pour tenir et contrôler l’A1 et ses abords.

Pour mener à bien cette opération, prévue pour durer sept heures sans discontinuer, des patrouilles dynamiques de gendarmes et de douaniers, lesquels disposent également de véhicules banalisés, vont donc s’insérer dans le flux de circulation de l’A1, afin de cibler des véhicules suspects et les escorter jusqu’à l’aire de Ressons-sur-Matz, où l’imposant scanner mobile des douanes a pris ses quartiers. Des binômes à moto des B.Mo. circulent également sur le réseau secondaire, particulièrement sur la RD 1017, l'un des axes parallèles à l’A1, que les délinquants pourraient être tentés d’utiliser pour contourner les contrôles mis en place sur l’autoroute. Car les forces de l’ordre sont bien évidemment très vite signalées sur les radios et les réseaux sociaux.

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À ce dispositif mobile, s’ajoutent quatre postes de contrôle fixes. Outre celui installé autour du scanner mobile, trois autres prennent place à la sortie des péages de Ressons, Arsy et Chevrières.

« Nous formons une sorte de nasse. Tout ce qui nous intéresse sera contrôlé en dynamique ou en statique, y compris ceux qui essaient d'éviter le dispositif de contrôle via le réseau secondaire, insiste le lieutenant Pagenel. Outre l'importance du flux de véhicules, le choix de cette tranche horaire est également opérationnel, car il permet d’engager le maximum d'effectifs, côté gendarmerie comme côté douanes. Un « effet de masse » grâce auquel les forces de l'ordre peuvent tenir le terrain en toute sécurité.

Passage au scanner pour une levée de doute rapide

Dans ce flot quasi-continu de véhicules, les forces de l’ordre doivent se montrer sélectives et en cibler certains plus que d’autres, comme les fourgons, les véhicules break ou encore les monospaces dans un état moyen, régulièrement utilisés par les filières pakistanaises ou afghanes dans le cadre des trafics de cigarettes, mais aussi les transports de personnes (cars), susceptibles de convoyer des stupéfiants, ainsi que les porte-conteneurs, pouvant transporter des véhicules volés à l’abri des regards.

L’origine du véhicule a aussi son importance. Ainsi, les immatriculations des pays d’Europe de l'Est, du Maghreb, des Pays-Bas, de Belgique, d’Espagne ou encore du Portugal aiguisent particulièrement l’intérêt des forces de l’ordre.

Le contrôle commence par la vérification des documents du conducteur, du véhicule et ceux plus spécifiques à la marchandise transportée. Puis, gendarmes comme douaniers s’intéressent à la cargaison. Au contrôle visuel vient s’ajouter dès que nécessaire le flair aiguisé des chiens spécialisés en recherches de stupéfiants… Et quand le chargement est inaccessible, la levée de doute se fait grâce au scanner mobile des douanes. Il en existe trois en France métropolitaine, complétés par deux fixes, au Havre et au sein de l'enceinte trans-Manche.

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L'appareil présent ce jour-là sillonne la Somme, l’Aisne et l’Oise depuis le début de la semaine. La technologie vient ainsi s’ajouter au savoir-faire douanier et renforcer sa capacité. « C’est un moyen non intrusif et rapide de levée de doute, présente M. Orgeret, chef divisionnaire de la direction régionale d’Amiens (Douanes). Il nous permet de respecter la fluidité du trafic, car nous ne sommes pas là pour gêner le flux commercial. » Les découvertes sont parfois surprenantes, comme ces trois tonnes de résine de cannabis retrouvées dernièrement à la frontière espagnole par les douanes, au beau milieu d’une cargaison de tomates.

À la barrière de péage de Chevrières, un porte-conteneur immatriculé en Lituanie arrive de Belgique et doit livrer sa marchandise à Orléans. Mais le chauffeur ne peut pas expliquer pourquoi il sort en direction de Compiègne. Les gendarmes suspectent une tentative d'évitement du contrôle en place sur l’autoroute. Deux motocyclistes vont alors escorter le poids lourd jusqu'à l'aire de Resson, où les camions passent aux rayons X les uns après les autres. Bénéficiant d'un large périmètre de sécurité, imposé par le risque radiologique, le dispositif est impressionnant… Tout comme la file de camions qui s'allonge… L'examen est toutefois rapide : tout au plus dix minutes, analyse des données comprises.

C'est ainsi que les contrôles de poids lourds et d'utilitaires vont s'enchaîner jusqu'à la fin de l'après-midi.

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Une appropriation positive du terrain

Au bilan, pas de grosses prises ce jour-là pour les gendarmes et les douaniers, mais à l’instar de la préfète de l’Oise, Madame Corinne Orzechowski, venue sur site en milieu de matinée, une très grande satisfaction pour tous les participants, au regard de la coordination interservices mise en œuvre.

Pour autant, les gendarmes auront tout de même interpellé un automobiliste pour outrage, menaces de mort, rébellion et conduite sans permis et sans assurance. Présenté en comparution immédiate, celui-ci a été placé en détention provisoire. Quatre conduites sous stupéfiants ont également été relevées, dont l'une a donné lieu à une perquisition positive au domicile du mis en cause ; les trois autres ayant fait l'objet d'une rétention de permis et d'une mise en fourrière du véhicule pendant 7 jours, en attendant la convocation des conducteurs pour notification des résultats d’analyse. De leur côté, les douaniers ont notamment saisi une petite quantité de résine de cannabis, 79 articles de contrefaçon dans un camion conteneur, tandis qu'un autre transportait 150 cartouches de cigarettes et un gramme de cocaïne.

« À moins d’un coup de chance, les grosses saisies nécessitent un travail de renseignement et d’enquête en amont. L’intérêt d’une telle opération est avant tout le travail en coordination avec les douanes, confirme le capitaine (CNE) Philippe Wagner, commandant en second de l’EDSR. En permettant une réelle appropriation du terrain, elle revêt aussi un aspect préventif et répressif très positif. »

« Ce ne sont pas les résultats qui priment. Ces opérations aléatoires permettent aussi de créer un sentiment d'insécurité pour les délinquants, et en les multipliant, il est plus facile de tomber sur un trafiquant en transit, renchérit le lieutenant Pagenel, soulignant que les convoyages se font désormais en mode « go slow », c'est-à-dire en se fondant dans le trafic, se rendant ainsi quasiment indétectable.

S'il s'agissait de la première opération commune impliquant la mise en œuvre du scanner mobile, la coopération entre le P.A. de Senlis, et plus largement l'EDSR, et la brigade des douanes de Nogent ne date pas d'hier. « Nous avons tout intérêt à travailler ensemble. Nous partageons des objectifs communs, notamment sur l'A1. Nous opérons donc régulièrement ensemble sur des contrôles de ce type, y compris de nuit, poursuit l'officier. Outre le fait de tenir le terrain, l'objectif est de créer une émulation entre nos services, afin de mieux connaître nos modes de fonctionnement et nos contraintes respectives, et ainsi rendre les process plus fluides, notamment lors des remises douanières, dont le P.A. est destinataire à 85 % sur le département. Nous avons ainsi beaucoup appris en matière de ciblage de véhicules, d'infractions douanières, par exemple concernant la détention de produits manufacturés comme le tabac. Nous travaillons également sur le blanchiment d'argent - douanier ou non - et la non-déclaration, lors du passage de la frontière, des sommes supérieures à 10 000 €. La complémentarité de nos modes de fonctionnement est une source d'efficience. D'ailleurs, les effets s'en font ressentir en termes de prises. »

Une réelle synergie que confirme le responsable des douanes : « Nous cumulons nos expertises. En outre, ces opérations conjointes nous permettre de quadriller une plus large zone et de travailler en toute sécurité. »

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À noter : créé en 1984, le Groupement d’intérêt économique (GIE) Argos est un organisme professionnel de l'assurance, sans but lucratif, qui agit dans l'intérêt général, afin de rechercher, d’identifier et de récupérer les véhicules et autres biens mobiliers déclarés volés. La gendarmerie a signé une convention de partenariat avec ce GIE, lui permettant, notamment lors d’opérations de contrôle de flux à l’instar de celle organisée dans l’Oise, d’avoir accès aux bases de données du groupement et ainsi de détecter des véhicules maquillés ou volés.