Immersion

En ordre de bataille le long du Verdon

Auteur : Antoine Faure - publié le
Temps de lecture: ≃7 min.
© DICOM F. BALSAMO

Dans l'un des endroits les plus touristiques de France, les gendarmes de la compagnie de Castellane et du poste provisoire de Sainte-Croix-du-Verdon luttent contre les infractions et les incivilités, avec l’aide des écogardes du parc naturel régional (PNR).

Le cliché promotionnel représente souvent un kayakiste isolé, presque seul au monde sur les eaux turquoise, entouré d’immenses parois rocheuses… Bon, oubliez le cliché et revenons à la réalité : un Verdon embouteillé comme l’A7 un week-end de chassé-croisé, des parkings surchargés, des files d’attente interminables pour louer un pédalo, et des chemins de randonnée où l’on progresse à la queue-leu-leu… L’endroit reste saisissant de beauté, mais semble parfois victime de son succès.

Et cela est particulièrement vrai cet été. Le territoire de la compagnie de Castellane, qui s’étend sur 150 km du nord au sud en suivant le cours du Verdon, de sa source à ses basses gorges, compte  16 500 habitants à l’année. Durant la saison estivale, on atteint régulièrement les 700 000, et en 2020, vous pouvez ajouter 40 % à ce chiffre : le million ! Les étrangers se sont pourtant beaucoup moins déplacés. Pas de Chinois, d’habitude très nombreux, moins de Belges et de Hollandais. Mais davantage de Français, notamment ceux qui avaient l’habitude de partir au Maroc ou en Tunisie, attirés par des prix beaucoup plus attractifs ici que sur le littoral.

Durant l'été, le lac de Sainte-Croix connaît une forte affluence, due notamment aux loisirs aquatiques.Durant l'été, le lac de Sainte-Croix connaît une forte affluence, due notamment aux loisirs aquatiques.

Durant l'été, le lac de Sainte-Croix connaît une forte affluence, due notamment aux loisirs aquatiques.

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Des patrouilles mixtes

Avec la hausse du nombre de touristes nationaux, augmentent aussi, force est de le constater, les incivilités. Les pédalos partent chargés de packs de bière et reviennent, évidemment, à vide ; les enceintes crachent des décibels de musique qui dérangent tout un écosystème... « Nous relevons deux à trois fois plus d’infractions lors de nos patrouilles avec les écogardes du parc naturel régional du Verdon », estime le Chef d’escadron (CEN) Laurent Pons qui commande la compagnie de Castellane.

Les patrouilles dans le parc, qu’elles soient pédestres ou lacustres, sont donc le plus souvent mixtes, un gendarme accompagnant un ou deux écogardes, avec parfois, également, un agent de l’Office national des forêts ou de l’Office français de la biodiversité. « Nous avons sensiblement les mêmes missions, note le CEN Pons. Le bleu permet de calmer les esprits et de verbaliser, ce que ne peuvent pas faire les écogardes. De plus, ces derniers connaissent parfaitement les lieux, ce qui s’avère très utile. » Le PNR du Verdon a d’ailleurs mis en place, il y a deux ans, un réseau radio commun aux différents services : écogardes, gendarmes,  pompiers… « Cela permet d’éviter les interventions inutiles », se félicite le commandant de compagnie.

Patrouille mixte autour du lac de sainte-Croix avec des gendarmes et des écogardes du parc naturel régional du Verdon.Patrouille mixte autour du lac de sainte-Croix avec des gendarmes et des écogardes du parc naturel régional du Verdon.

Patrouille mixte autour du lac de sainte-Croix avec des gendarmes et des écogardes du parc naturel régional du Verdon.

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Ils se croient dans un parc d’attractions

Ce matin, ce sont deux écogardes, Ulysse et Anaïs, accompagnés de trois gendarmes réservistes, qui patrouillent autour du lac de Sainte-Croix. Cette retenue artificielle, mise en eau par EDF en 1973, à la suite de la construction du barrage du même nom, attire chaque été des dizaines de milliers de touristes, notamment pour ses loisirs aquatiques. Ulysse est le chef d’équipe du secteur. « Le parc compte trois agents à l’année et 25 durant la saison estivale, détaille-t-il. La collaboration avec les gendarmes est exemplaire. C’est notre intérêt parce que ça nous permet de gérer des situations délicates et de verbaliser le cas échéant. »

La principale problématique est liée aux déchets. « Malgré les campagnes de nettoyage, le parc est de plus en plus sale, regrette Ulysse. C’est le fait d’une minorité, mais celle-ci augmente proportionnellement chaque année, et commet de gros dégâts. Et les déchets se retrouvent tous dans le lac, par ruissellement, ce qui peut à terme altérer la qualité de l’eau. »

Quelques mètres avec la patrouille suffisent à cerner le problème. Avec en outre une nouvelle pollution, estampillée 2020, celle des masques jetables. Sans doute aurait-il fallu préciser « jetables dans une poubelle »… « Certains ne sont pas conscients de se trouver dans un espace naturel, soupire l’écogarde. Ils se croient dans un parc d’attractions et laissent tout derrière leur passage, en considérant que quelqu’un va ramasser à leur place. »

Des ponts sous surveillance

Autre enjeu de ces patrouilles : la prévention liée à l’interdiction des feux et la verbalisation systématique en cas de flagrant délit. Là encore, plusieurs restes de foyers attestent des risques inconsidérés pris par les campeurs. Les falaises autour du lac portent pourtant encore les stigmates de l’incendie qui détruisit 300 hectares en octobre 2017. Si les feux sont strictement prohibés, le camping sauvage est lui toléré, à condition d’avoir tout rangé le matin et déplacé le véhicule. « Il faut faire preuve de pédagogie, note Anaïs, mais ça se passe généralement bien. »

Le stationnement autour du lac est aussi un sujet sensible, les places étant rares. « Nous sommes obligés de nous montrer très souples car les structures sont insuffisantes, reconnaît le CEN Laurent Pons. On ne verbalise que si le stationnement bloque les accès de secours ou s’avère dangereux pour la circulation. »

Deux autres endroits font l’objet d’une surveillance particulière. Deux ponts, situés de part et d’autre du lac. Au nord, celui du Galetas, sous lequel passent les embarcations qui s’engagent dans les gorges. L’an dernier un homme a enjambé le garde-corps et sauté, d’une quinzaine de mètres environ, et a atterri sur un pédalo. Il est désormais tétraplégique.

Au sud, celui du barrage, au-delà duquel la baignade est interdite. Fin juillet, un homme a voulu connaître le grand frisson, en se jetant dans le Verdon qui coule trente mètres en-dessous. Il envisageait cela comme un exploit sportif. Son corps a été retrouvé à 17 mètres de profondeur par les plongeurs de la gendarmerie… À chaque année, son drame. Alors, les militaires surveillent, font de la prévention auprès des jeunes. Mais ils sont encore nombreux à sauter des falaises environnantes, au risque de glisser sur la pierre mouillée. Impossible de mettre un gendarme derrière chaque vacancier…

Les sauts des ponts, extrêmement dangereux sont interdits, mais de nombreux jeunes s'élancent depuis les falaises, parfois à des hauteurs vertigineuses.Les sauts des ponts, extrêmement dangereux sont interdits, mais de nombreux jeunes s'élancent depuis les falaises, parfois à des hauteurs vertigineuses.

Les sauts des ponts, extrêmement dangereux sont interdits, mais de nombreux jeunes s'élancent depuis les falaises, parfois à des hauteurs vertigineuses.

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Alerte au barbecue

Pour répondre à tous ces défis, la compagnie de Castellane bénéficie de renforts de réservistes et de gendarmes mobiles pendant l’été. Deux postes provisoires sont ouverts, à Sainte-Croix-du-Verdon et Esparron, tous les jours en juillet et août ainsi que les week-ends de juin et septembre.

Chaque poste est armé par deux sous officiers, un gendarme adjoint volontaire et deux réservistes. Ils effectuent deux patrouilles par jour, à deux ou à trois, plus une en soirée le week-end. De jour, leurs principales missions sont les infractions liées au stationnement et la prévention des vols à la roulotte. Le soir, les tapages et les feux de camp.

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Affectée pour 15 jours au poste provisoire de Sainte-Croix-du-Verdon, Julie, gendarme à la brigade de proximité du Lauzet-Ubaye (compagnie de Barcelonnette), participe aujourd’hui à sa première patrouille lacustre. Elle est accompagnée d’Antoine, coordinateur des écogardes du PNR du Verdon. Ils utilisent l’un des trois Zodiacs à moteur thermique mis à disposition, par convention, par un loueur privé. Mais le PNR du Verdon envisage l’acquisition l’an prochain d’un Zodiac dédié à ces patrouilles, si possible à propulsion électrique.

Alors que la luminosité commence à baisser sensiblement, et que les eaux s’assombrissent de concert, l’embarcation file à vive allure sur le lac en direction de la crique de Repentance. L’écogarde et la gendarme scrutent chaque recoin. Les pêcheurs sont systématiquement contrôlés : vérification du permis et rappel des règles fixées par la Fédération, notamment l’interdiction de pêcher de nuit.

Contrôle des permis de pêche autour du lac de Sainte-Croix.Contrôle des permis de pêche autour du lac de Sainte-Croix.

Contrôle des permis de pêche autour du lac de Sainte-Croix.

© DICOM F. BALSAMO

Mais l’objectif principal de la patrouille reste la détection des feux. « La nuit, ils sont plus fréquents, mais aussi plus visibles, relève Antoine. Il n’est pas rare qu’on intervienne en silence et qu’on allume le projecteur au dernier moment pour surprendre les contrevenants. »

Pas de feu visible pour l’heure, mais une odeur envahit soudain l’atmosphère. Le zodiac accoste. L’écogarde et la gendarme interrogent un groupe de jeunes qui nie être à l’origine du feu. Ils poursuivent leurs investigations un peu plus haut et tombent sur un homme qui tente maladroitement de cacher son barbecue… dans les herbes. Il reconnaît les faits, passablement penaud. Les saucisses resteront crues, l’amende sera salée et la réprimande de l’écogarde gratinée. « Si un feu prend ici maintenant, on ne pourra rien faire, insiste-t-il, l’œil noir. Simplement regarder les flammes brûler toute la nuit. »

Pour prévenir tout risque d'incendie, les barbecues sont totalement interdits. Julie, gendarme du poste provisoire de Sainte-Croix-du-Verdon verbalise le contrevenant et le contraint à éteindre les braises.Pour prévenir tout risque d'incendie, les barbecues sont totalement interdits. Julie, gendarme du poste provisoire de Sainte-Croix-du-Verdon verbalise le contrevenant et le contraint à éteindre les braises.

Pour prévenir tout risque d'incendie, les barbecues sont totalement interdits. Julie, gendarme du poste provisoire de Sainte-Croix-du-Verdon, verbalise le contrevenant et le contraint à éteindre les braises.

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