Immersion

Les gendarmes de Tende ont bravé la tempête

Auteur : Antoine Faure - publié le
Temps de lecture: ≃7 min.
© GND F.GARCIA

Au cœur de la vallée de la Roya, dans les Alpes-Maritimes, le village de Tende sort lentement du cauchemar vécu dans la soirée du 2 octobre. La solidarité s’organise entre les habitants et leurs gendarmes, et les actes empreints de courage et de sang-froid des militaires sont sur toutes les lèvres. Reportage.

Le village n’est accessible qu’en hélicoptère. Coupé du monde depuis la tempête Alex, qui a mis la Roya, le fleuve côtier qui prend sa source au col de Tende, dans une furie indescriptible. Le survol en Choucas est édifiant. Dans le lit défait, les milliers de rigoles de boue sont comme des cicatrices sur le visage de cette vallée, qui mettront des années à se refermer. Partout le même spectacle de désolation : maisons éventrées, routes effondrées, ponts écroulés…

La vallée des merveilles, comme on la surnomme ici, s'est transformée en vallée de l'horreur au cours de la soirée du 2 octobre. La Roya a tout emporté sur son passage.

© GND F. Garcia

Au-dessus du cours d’eau, seul le petit pont de pierre romain a tenu le choc, quand les structures récentes se disloquaient sous les assauts du torrent. Comme si la nature avait voulu défier la modernité en épargnant l’antiquité. « Nous nous sommes retrouvés totalement isolés, témoigne le maire de Tende, Jean-Pierre Vassalo. Il n’y avait plus rien. Plus d’eau, plus d’électricité, plus de moyens de communication. Les gendarmes ? Ils ont servi à tout ! Ils ont été exemplaires dans l’adversité. »

Seul le petit pont de pierre a tenu le choc. Les ouvrages modernes ont été emportés par le torrent de boue.Seul le petit pont de pierre a tenu le choc. Les ouvrages modernes ont été emportés par le torrent de boue.

Seul le petit pont de pierre a tenu le choc. Les ouvrages modernes ont été emportés par le torrent de boue.

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On est fatigués, mais le moral est bon

La gare de Tende est transformée en héliport. Le concert des rotors rythme les journées des habitants depuis cette nuit terrible du 2 octobre, où certains ont tout perdu. Une centaine d’hélicoptères par jour, chargés de vivres, d’eau, de produits de première nécessité, de matériel nécessaire au rétablissement des réseaux. À leur bord aussi, des forces de secours et de sécurité.

Ce mercredi 7 octobre, ce sont notamment dix militaires des Pelotons de surveillance et d’intervention de gendarmerie (PSIG) de Grasse et de Saint-Paul-de-Vence, ainsi que des volontaires de plusieurs unités territoriales, qui viennent d’atterrir et s’apprêtent à prendre leurs quartiers au sein de la brigade, pour une semaine. Des renforts très attendus par les gendarmes locaux, qui dorment en moyenne trois heures par nuit depuis vendredi.

« En tout, nous serons 17 en soutien des six militaires de la brigade de proximité, détaille le chef d’escadron (CEN) Laurent Evain, commandant en second de la compagnie de Menton. Et ce dispositif va perdurer avec un système de rotation. Ils sont là pour soulager les gendarmes territoriaux, notamment pour les missions de sécurisation des personnes et des biens. Nous voulons bleuir le village, montrer que nous sommes là et qu’on tient le terrain. »

Les renforts sont accueillis sur la « drop zone » par le gendarme Quentin. Comme ses camarades de la brigade, il n’a pas dormi de la nuit. Cela se lit un peu sur ses traits, mais il tient le choc, avec le sourire. « Le moral des troupes est bon, assure-t-il. On est fatigués bien sûr, mais l’ambiance entre nous est excellente. Depuis que les communications ont été rétablies, nous avons pu entrer en contact avec nos proches et nos camarades de Breil-sur-Roya, dont on était sans nouvelles, et ça fait du bien. »

L'adjudant David, commandant de la brigade de proximité, transporte une habitante en quad.L'adjudant David, commandant de la brigade de proximité, transporte une habitante en quad.

L'adjudant David, commandant de la brigade de proximité, transporte une habitante en quad.

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L’adjudant David, commandant de la brigade, arrive en quad, le moyen de locomotion « tendance » à Tende. « Ce sont des quads prêtés par des particuliers, dont le maire et son adjoint, qui nous permettent de circuler et de transporter les personnes, explique-t-il. C’est le seul moyen de se déplacer. Deux militaires sont dédiés aux trajets quotidiens, matin et soir, des personnels du CHU qui habitent dans les villages voisins. Les quatre autres patrouillent pour effectuer des missions anti-pillage, mais aussi ravitailler les hameaux alentours. Nous maintenons aussi l’opération Tranquillité Seniors. Nous visitons les personnes âgées et nos veuves, pour nous assurer que tout va bien. Il y a une forte entraide entre les gendarmes et la population. Les gens viennent nous remercier, nous féliciter. »

Cette solidarité est en effet flagrante. Les habitants cherchent à se rendre utiles, se portent volontaires pour aider les gendarmes. Ces derniers se montrent extrêmement disponibles et à l’écoute. « La population redécouvre un peu ses gendarmes, sourit Romain, un autre militaire de la brigade. Ici, ce sont des montagnards ancrés dans la culture italienne. Des bergers taiseux qui font difficilement confiance. Disons qu’on est tolérés, pas acceptés. Mais, dans cette situation, les barrières tombent et les gens viennent désormais spontanément vers nous. »

La panique totale

L’adjudant David se démultiplie aux quatre coins du village. Il porte sur son visage les stigmates de la nuit de cauchemar. Il n’était pas à la brigade ce soir-là, lorsque la tempête a balayé Breil-sur-Roya, un peu plus d’une heure avant d’atteindre Tende. Alors qu’il tente de rejoindre ses hommes, il est contraint de descendre de son véhicule pour dégager des troncs d’arbre qui bloquent le passage. « Le vent s’est soudainement levé, et j’ai pris un débris en pleine tête. Je me suis mis à saigner abondamment. » Demi-tour, direction l’hôpital de Breil pour se faire recoudre. Sept points de suture plus tard, il reprend la route.

« On me signale alors l’effondrement d’une voie et la disparition d’un agent de la Subdivision départementale d'aménagement (SDA). Je parviens à le retrouver sain et sauf, et il m’explique qu’il a besoin de mon aide, car 17 personnes sont en danger sur le secteur de Vievola. Quand on arrive, c’est la panique totale… Les gens, dont des personnes âgées et des enfants, sont coincés à l’intérieur de leurs véhicules, pris dans une vague de boue qui les entraîne inexorablement. » Plus un instant à perdre : les deux hommes et Audrey, policière municipale de Tende déjà sur les lieux, parviennent à sortir les personnes en détresse une par une. « Gabriel, qui doit avoir 6 ou 7 ans, était déjà en hypothermie et hurlait de terreur. Finalement, on a réussi à mettre tout le monde en sécurité dans un gîte en hauteur de la Roya. »

Il n’y a plus aucun doute. Ce qui se déroule sous leurs yeux est un épisode climatique d’une ampleur exceptionnelle, qui est en train de causer des dégâts considérables et de menacer de nombreuses vies humaines. Les trois sauveteurs repartent vers Tende en voiture. « La route s’est brusquement effondrée juste devant nous, relate David. On commence à reculer, et la route derrière nous disparaît à son tour dans les eaux. Nous étions piégés. L’agent de la SDA a alors fait preuve d’un sang-froid remarquable, en collant la voiture contre un mur, et nous sommes sortis par les fenêtres. Nous avons grimpé pour trouver refuge dans une maison de vacances. Toute la nuit, on a entendu les chutes d’arbres et les projections de cailloux, et la rivière déchaînée qui se jetait contre les murs. On n’était pas vraiment sereins ! Vers 5 heures, nous sommes partis à pied dans les montagnes et nous avons finalement réussi à rejoindre Tende sur les coups de 11 heures. »

L'adjudant David de la brigade de proximité de Tende et Audrey, policière municipale, ont sauvé 17 personnes dans la soirée du 2 octobre.L'adjudant David de la brigade de proximité de Tende et Audrey, policière municipale, ont sauvé 17 personnes dans la soirée du 2 octobre.

L'adjudant David de la brigade de proximité de Tende et Audrey, policière municipale, ont sauvé 17 personnes dans la soirée du 2 octobre.

© GND F. Garcia

Quand il revient dans le village, il découvre l’étonnement sur le sourire des habitants et des gendarmes. « Tout le monde pensait que j’étais mort… » Romain rapporte alors à son commandant le récit de sa soirée au cœur du déluge. Lui non plus n’a pas flanché dans le tumulte de la Roya. « Vendredi, vers 22 heures, quand on a vu que l’eau commençait à monter dangereusement, on a pris l’initiative de faire évacuer l’EHPAD, raconte-t-il. Le terrain commençait à glisser et le risque que le bâtiment s’effondre était important. » Les soignants ont réveillé les résidents un par un, pendant que Romain prévenait le CHU que 72 patients et 10 soignants allaient arriver. « Nous avons fait des allers-retours pour les évacuer. Tout s’est parfaitement déroulé, mais on n’est pas passé loin du drame. » Pour s’en convaincre, il suffit de voir le terrain profondément raviné sous le bâtiment, en contrebas du village.

L'EHPAD de la ville, dont les fondations étaient attaquées par la Roya en furie, a été évacué par les gendarmes de la brigade de Tende. 72 résidents et  soignants ont été mis en sécurité au CHU de l'autre côté du village.L'EHPAD de la ville, dont les fondations étaient attaquées par la Roya en furie, a été évacué par les gendarmes de la brigade de Tende. 72 résidents et  soignants ont été mis en sécurité au CHU de l'autre côté du village.

L'EHPAD de la ville, dont les fondations étaient attaquées par la Roya en furie, a été évacué par les gendarmes de la brigade de Tende. 72 résidents et  soignants ont été mis en sécurité au CHU de l'autre côté du village.

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Nos femmes sont extraordinaires !

Peu avant, les gendarmes de Tende avaient déjà sauvé un couple et sa fille. « On a vu des lampes torche s’allumer dans la nuit, poursuit Romain. Nous avons découpé un grillage pour accéder à la maison. On avait de l’eau en-dessous du genou, mais le niveau montait rapidement. Nous avons réussi à les faire sortir et nous les avons mis en sécurité à la brigade, avec une autre famille, où nos femmes se sont occupées d’eux. »

Romain insiste, avec émotion : « Il faut parler de nos femmes ! Je ne pourrai jamais remercier la mienne, Charlotte, pour tout ce qu’elle a fait pour moi et pour nous. Elle est infirmière au CHU, elle rentre de son travail, fatiguée, et ne prend même pas une minute pour se reposer. Avec la compagne de Quentin, elles préparent à dîner tous les soirs pour toute la brigade ; ça nous permet de faire un debriefing en mangeant avant de repartir. On a vraiment des femmes extraordinaires ! » Comme leurs hommes, elles ont bravé la tempête.