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Opération Mousquetaire : comment la gendarmerie assure-t-elle la sécurité des forces armées américaines ?

Auteur : Pablo Agnan - publié le
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© MI/DICOM/D.MENDIBOURE

Tous les neuf mois, les États-Unis procèdent à la relève de leurs forces stationnées en Europe. L'été dernier, une partie de cette rotation avait transité par l'hexagone. De nouveau, en mars 2021, la France accueille les équipements et matériels d'une brigade d'aérocombat américaine. Et pour garantir le bon acheminement des capacités militaires US vers ses bases européennes, la gendarmerie a déployé une véritable bulle de protection. Reportage.

Pour les aficionados d’histoire militaire, l’opération Mousquetaire évoque d’abord et avant tout l’offensive franco-israëlo-britannique contre les troupes égyptiennes, lors de la crise du canal de Suez en 1956. Un petit retour en arrière s'impose : Si « l’affaire du canal » s’était soldée par une victoire tactique des forces coalisées, la crise de Suez n’en fut pas moins une défaite sur le plan diplomatique : l’intervention dut s’achever prématurément, en raison des pressions politiques exercées à la fois par les États-Unis et l’Union soviétique.

Beaucoup plus récemment, une nouvelle opération Mousquetaire avait eu lieu, mais cette fois-ci sur le territoire français, et concernait l’armée américaine. Il ne s’agissait pas, pour elle, de reprendre le canal Saint-Martin, mais bien de relever ses forces stationnées en Europe de l'Est. Ces rotations ont lieu tous les neuf mois et se poursuivent dans le cadre de l’opération Atlantic Resolve, lancée par l’administration Obama pour renforcer le flanc oriental de l’OTAN.

350 soldats, 55 hélicoptères, 610 véhicules et 312 conteneurs

Rien de nouveau à ce niveau, si ce n’est le lieu choisi par le département américain de la défense (Department of Defense, DoD) pour débarquer ces troupes. Et, pour la seconde fois en 60 ans, le territoire français est à nouveau la plaque tournante de ce dispositif. Comme évoqué précédemment, une première opération du genre avait donc eu lieu l’été dernier, principalement à Bordeaux et La Rochelle. Pendant un mois, ces deux villes côtières du sud-ouest avaient vu débarquer pas moins de 350 militaires, 374 matériels roulants, 56 hélicoptères et 250 conteneurs appartenant à la 101st Combat Aviation Brigade de l’US Army.

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273 jours plus tard, la mythique 101ème division aéroportée cède sa place à une autre unité, tout aussi légendaire, la 1st Combat Aviation Brigade issue de la première division d'infanterie. Depuis la mi-février, la Big Red One débarque une partie de ses effectifs, soit 350 soldats, ainsi que leurs matériels, 55 hélicoptères, 610 véhicules et 312 conteneurs. Ils se sont installés au port de Dunkerque et sur l’aéroport de Calais-Marck, avant de rejoindre l’Europe de l’Est, via la Belgique et l’Allemagne. L’opération de transit devrait se terminer avant la fin du mois de mars.

Les officiers de liaison, de vrais diplomates

Côté français, la sécurité de l’armada américaine a été confiée, dès le 12 février, à la gendarmerie. Mais cette manœuvre, baptisée « Mousquetaire II », a été planifiée plusieurs mois avant son commencement. « Dès le 16 novembre 2020 », précise le colonel Arnaud Estèbe, officier de liaison (ODL) sur l'opération, qui ajoute: « Il a fallu effectuer plusieurs reconnaissances des différentes infrastructures qui allaient accueillir les Américains, et vérifier une multitude de détails comme, par exemple : est-ce que la taille des camion US leur permettent de passer les péages ? » Et encore, cette liste donnée par l'ODL est non-exhaustive.

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Pendant toute la phase de préparation, comme de conduite d'ailleurs, le colonel Estèbe ainsi que lieutenant-colonel Jean-Luc Renault, ont été les chevilles ouvrières de cet énorme chantier. Ce dernier a notamment été choisi parce qu'il avait participé à l'élaboration de « Mousquetaire I ». « Un vrai plus », confirme son acolyte, mais ce n'était pas le seul : « Nous avons également bénéficié d'un accès direct et du soutien permanent de certains officiers parfaitement identifiés au sein la direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN). »

L'art opératif à la française

Au niveau central, trois entités ont joué un rôle moteur au niveau opératif. Le Centre national des opérations (CNO) s'est occupé de transformer l'intention du niveau stratégique en une succession d'actions garantissant « le bon acheminement des capacités militaires américaines depuis la façade maritime vers la frontière belge », décrypte le colonel Antoine Bréart de Boisanger, de la DOE (Direction des opérations et de l’emploi).

La Sous-direction de l'anticipation opérationnelle (SDAO), le service de renseignement de la gendarmerie, s'est quant à elle mobilisée pour recueillir un maximum d'informations, afin de s'assurer du bon déroulement de la mission, « en coordination avec les services de renseignements français pour identifier toutes les menaces, dont celle du terrorisme », confie l'officier de la DOE.  

Enfin, le centre national de sécurité des mobilités a également participé à la préparation d'une des phases les plus critiques de l'opération, en fournissant aux militaires de l'escadron de gendarmerie mobile (EGM) 23/1 de Rosny-sous-Bois des moyens de géolocalisation.

Le convoi de l'extrême

Ces moyens de géolocalisation ont permis au CNO, ainsi qu’au Centre zonal de sécurité des mobilités (CZSM) de la région de gendarmerie Nord-Pas-de-Calais, comme au PCO (Poste de conduite opérationnel), installé à la sous-préfecture de Dunkerque, de suivre le convoi sensible des Américains, la phase critique de l'opération « Mousquetaire II ». Long d'un kilomètre, il s'agissait pour le sept poids lourds US de transporter du matériel dit sensible, du port de Dunkerque vers une zone de la frontière belge, située à environ 200 kilomètres du point de départ.

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Cette mission, à part dans l'opération, a nécessité une préparation et une coordination millimétrée. « Il a fallu d'abord identifier les différentes options d'itinéraires, les menaces et donc, les différents modes d'actions pour les contrer », se souvient le colonel Bréart de Boisanger. Au niveau zonal, le colonel Dominique Wanecque, directeur des opérations de la région de gendarmerie Nord-Pas-de-Calais et le chef d'escadron (CEN) Grégory Angeli, de la région de gendarmerie Nord-Pas-de-Calais, se sont chargés, avec le colonel Estèbe, de coordonner l'action des forces locales avec les moyens nationaux engagés en renfort pour cette mission.

« Les moyens engagés ont été dimensionnés pour faire face aux diverses menaces susceptibles de peser sur le bon déroulement de l’opération, comme des actions de blocage ainsi que des troubles à l’ordre public, sans négliger le risque terroriste. »  colonel Bréart de Boisanger

Ainsi, outre les 75 militaires de l'EGM 23/1, quatre gendarmes de la Cellule nationale d'appui à la mobilité (CNAMO), les escadrons départementaux de sécurité routière (EDSR) du Pas-de-Calais et du Nord, ainsi qu'un hélicoptère de la section aérienne de gendarmerie (SAG) d'Amiens-Glisy, ont été engagés pour protéger ce convoi sensible. Au bout de deux heures et demi de route, le chargement et son impressionnante escorte armée sont arrivés au point de rendez-vous. La police militaire belge a ensuite pris le relais. L'opération s'est déroulée sans encombre.  

À noter : L’opération « Mousquetaire II » ne s’est pas arrêtée au simple convoi. « La gendarmerie nationale a engagé, sur l'ensemble du spectre de ses compétences, des moyens significatifs à la mesure de l’enjeu », insiste le colonel Estèbe, avant d’énumérer : « escorte et sécurisation du navire US dans l'emprise portuaire, opérations de reconnaissance des quais et de la coque par les plongeurs de la gendarmerie maritime, sécurisation de l'aéroport et du port par la mobile, sûreté aérienne par les gendarmes de l’Air et des transports aériens. »